« Malaise dans la génération Z », de Pierre Valentin

28 octobre 2026

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« Malaise dans la génération Z », de Pierre Valentin

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  • La génération Z, née entre 1995 et 2013, se présente comme plus fragile et plus déprimée que les précédentes.

  • Dans son essai, Pierre Valentin — qui en fait partie — cherche les causes de ce mal-être et les inscrit dans une crise du sens plus large.

Pierre Valentin, Malaise dans la génération Z, Gallimard, mai 2026, 288 pages.

Le problème de la santé mentale : voilà qui interpelle en premier lieu Pierre Valentin lorsqu’il s’intéresse à cette génération dont tous les spécialistes constatent qu’elle est plus malheureuse que celles qui l’ont précédée.

Mais quelles sont les causes de cet état de fait ? Elles sont à rechercher, selon lui, dans la crise morale que nous traversons, amplifiée par les changements technologiques très rapides que nous avons connus et qui se poursuivent.

Nous le voyons d’ailleurs de manière spectaculaire avec les blocus lycéens et autres émeutes d’octobre 2026 (postérieures à cet ouvrage), qui relèvent à la fois de préoccupations sans doute sincères pour certains, mais résultent plus certainement de manipulations servies par un effet de contagion grandement facilité par la puissance de diffusion des réseaux sociaux et l’attrait du sensationnel qui leur est attaché, dérivant vers des formes de suivisme et de conformisme très classiques. Phénomène plus large auquel se réfère d’ailleurs l’auteur (page 45) :

« Le numérique favorise une sorte de conformisme des niches, soit une perte de références partagées en même temps que le renforcement des références internes à une « communauté ». Ces références périment vite, devenant plus difficiles à « suivre » ; ainsi, la question fatidique « t’as pas la réf ? » devient une menace permanente. »

Il n’y avait qu’à observer, une fois de plus, les foules de téléphones portables de lycéens orientés avec délectation vers les scènes d’agitation ou de violence pour s’en convaincre. Enfin il se passait quelque chose, il y avait du spectacle, on avait des images sensationnelles à transmettre à son entourage ou à diffuser sur les réseaux sociaux dans l’espoir de « faire des vues ».

Une crise du sens

La génération Z est celle qui a connu dès son plus jeune âge, rappelle l’auteur, la crise de 2008, les attentats de 2015, puis la période du Covid, notamment. Certes, d’autres générations ont connu elles aussi des périodes dramatiques, dont des guerres. Mais ce qui frappe pourtant ici, ce sont les statistiques sur l’état de la santé mentale d’une partie de cette jeunesse, atteinte dans des proportions inquiétantes d’états de dépression et de souffrance psychologique marqués. Un mal-être préoccupant qui semble lié à une perte de sens. Un constat qui rejoint en partie ce que Pierre Bentata décrivait déjà dans un ouvrage de 2016 intitulé Des jeunes sans histoire – Essai sur le malaise occidental, où il faisait état lui aussi de cette perte de repères préoccupante à plus d’un titre.

Pierre Valentin partage le constat désormais assez unanime de l’impact indéniable des smartphones et des réseaux sociaux sur les pathologies mentales, mais il ne les voit que comme un accélérateur d’une tendance déjà observable avant leur émergence, comme en témoignent de nombreuses études internationales qu’il cite.

Comme il l’explique, ces jeunes évoluent dans une situation telle qu’ils sont surprotégés dans la vie réelle et sous-protégés dans leurs relations à distance, qui leur offrent le sentiment d’avoir une vie largement virtualisée dans laquelle ils peuvent évoluer en mettant, quand ils le veulent, les choses sur pause, sans avoir toujours à affronter les événements comme dans la réalité. Ce qui les plonge dans des formes d’isolement dangereuses.

« L’absence de risques, d’engagement, de contrainte, ces ersatz promettent à leurs utilisateurs bien des déceptions dans la durée. » Cela se fait malheureusement au détriment des relations physiques et des interactions sociales en face à face, y compris les pratiques sportives.

Si l’on ajoute le temps de sommeil sur lequel beaucoup de jeunes rognent allègrement, tout est alors en place pour tomber dans des symptômes dépressifs. Phénomène amplifié par ce « conformisme des niches » qu’induit le numérique, avec ses fils continus de contenus personnalisés qui ont tendance à enfermer dans des communautés virtuelles et des images ou informations aux contenus sensationnels qui détruisent insidieusement et dangereusement les capacités d’attention.

« En nous rendant dépendants des plaisirs rapides et continus, les smartphones nous rendent peu à peu incapables des longs efforts prolongés qui permettent l’accomplissement d’une de ces tâches exigeantes qui seules confèrent l’estime de soi – comme le fait de savoir maîtriser un instrument ou une discipline sportive, de suivre un cours ou une conférence, de peindre un tableau, etc. »

Une analyse qui converge pleinement avec celle, par exemple, d’Olivier Babeau dans ses derniers ouvrages, dont l’excellent La tyrannie du divertissement, paru en 2023.

Tout bon professeur pourra d’ailleurs vous le confirmer, et le début de pratique du dépôt des smartphones dans des endroits qui leur sont dédiés avant le commencement d’un cours, depuis la rentrée 2026, semble assez concluant de ce point de vue, même s’il est sans doute encore un peu tôt pour s’en réjouir trop vite et en attendre des miracles. Il a au moins pour effet de stopper momentanément le flux permanent des notifications et autres sollicitations qui nuisent à la pensée continue et à la concentration.

Montée en puissance des phénomènes d’anxiété et culture thérapeutique

« L’appartenance à certains groupes identitaires et culturels semble entraîner l’apparition de troubles mentaux, davantage que des facteurs matériels. » Plusieurs études aux États-Unis tendent à montrer que le fait d’adhérer notamment à des idées woke développerait une montée de l’anxiété.

Plus les individus sont dans l’agentivité et sont persuadés de l’hostilité du monde ainsi que de l’importance de lutter contre des formes de discrimination dont ils font une obsession et qu’ils ont tendance à amplifier, montre l’auteur, plus ils souffrent de problèmes de santé mentale.

« On retombe fatalement ici sur la question clef de l' »extro-détermination », ou sentiment que sa vie est déterminée depuis un lieu extérieur à soi. Cette vision du moi comme étant constitué dans son opposition à une force abstraite, maléfique et toute-puissante est décisive dans le portrait qu’il reste à faire de la génération Z, aussi bien « de gauche » que « de droite ». Personne n’a aujourd’hui aussi mauvaise presse chez elle que le « Système ». »

Personne n’a aujourd’hui aussi mauvaise presse chez cette génération que le « Système ».

L’auteur se livre ensuite à une critique de certains aspects de la société « libérale » dans laquelle nous vivons. Il semble notamment inspiré, entre autres, par les analyses de celui qu’il présente lui-même comme un « philosophe antilibéral », Jean-Claude Michéa. C’est un point de vue que nous pouvons bien sûr respecter, mais que nous pouvons aussi ne pas tout à fait partager, car il est susceptible de correspondre éventuellement à ce que le libéralisme n’est pas, pour reprendre le titre d’une série d’articles comportant une trentaine de volets diffusés dans une autre parution, qui pourrait donner lieu à débats, y compris sur la notion d’individualisme, bien plus subtile qu’on ne le pense et souvent source de malentendus.

Le libéralisme ne s’apparente absolument pas, par exemple, à l’absence de contraintes ou d’obligations que certains lui supposent. Il s’agit tout au contraire d’une philosophie exigeante fondée non tant sur des droits que sur des devoirs et un sens de la responsabilité érigé en principe fondamental, de même qu’il est solidement fondé sur le droit. Tout l’inverse du laxisme que certains peuvent lui supposer. Il faut dire que « libéral » est trop souvent confondu avec « libertaire » ou avec liberal au sens américain, ce qui en est assez profondément éloigné.

Toujours est-il que Pierre Valentin présente la manière dont une sorte de « paternalisme thérapeutique » a été mise en place pour répondre aux problèmes de santé mentale de cette génération et à la crise de la modernité, pour reprendre un concept pas tout à fait nouveau, doublée d’une crise morale et de l’éducation dérivée en partie de la pensée 68. L’autorité thérapeutique a alors eu tendance à prendre le dessus sur la responsabilité de l’éducation parentale et de celle de l’école, déresponsabilisant les uns et les autres et entretenant une culture de la permissivité dénuée de limites, dans laquelle on n’apprend plus vraiment à l’enfant à contrôler ses pulsions. Au lieu de cela, une véritable culture thérapeutique s’est développée au point d’entrer quasiment dans une sorte de norme et d’élément d’identité, mais réduisant paradoxalement les espoirs de guérison, une corrélation étonnante entre sensibilisation-déstigmatisation d’une part et explosion des troubles d’autre part apparaissant de manière très marquée, davantage encore chez les filles.

« Dans ce contexte culturel inédit, l’adolescente qui va bien devient suspecte, voire pourra être accusée par ce simple état de fait de manquer de compassion vis-à-vis de celles qui vont mal. De plus, la dépression féminine (contrairement à la dépression masculine) est un phénomène « viral », particulièrement contagieux, pouvant « contaminer » à la fois les femmes et les hommes. Ainsi, mettre en place une culture thérapeutique, qui favorise le fait de parler de ses dépressions aussi fréquemment que possible, contient une part auto-réalisatrice. » Le tout renforcé par la puissance de diffusion sur les réseaux sociaux, au premier rang desquels TikTok.

L’adolescente qui va bien devient suspecte, voire pourra être accusée de manquer de compassion vis-à-vis de celles qui vont mal.

Le passage à une culture de l’excuse

Le problème devient préoccupant à mesure que se développe, à la suite de cela, une véritable culture de l’excuse.

« Désormais, comme le narre Shrier, dans de nombreuses écoles aux États-Unis, les conseillers scolaires (les « avocats » des élèves à l’école) font pression sur les enseignants pour qu’ils acceptent d’excuser les retards ou les absences, qu’ils pardonnent les devoirs manqués, qu’ils autorisent un élève à se promener dans l’école en plein cours, qu’ils revoient les notes à la hausse, qu’ils réduisent ou suppriment les exigences en matière de devoirs, qu’ils proposent des examens oraux au lieu d’examens écrits à des élèves qui parfois ne disposent même pas de diagnostic officiel. Dans certains cas extrêmes, tant que les élèves citaient leur « santé mentale » comme force explicative, tout comportement pouvait être excusé, voire explicitement encouragé. »

À cette aune, la seconde partie de l’ouvrage est encore plus évocatrice de ce à quoi nous avons pu assister lorsque nous faisions référence plus haut aux blocus des lycéens et à leurs « revendications ».

L’auteur évoque ainsi longuement les différentes dimensions devenues dominantes dans cette génération de tout ce qui tourne autour du recroquevillement hédoniste de l’individu et de ce que Vincent Cocquebert évoque dans son livre La civilisation du cocon. Le repli sur soi devient tel qu’on ne supporte plus la moindre frustration et la moindre contrariété. C’est ainsi – et Pierre Valentin paraît presque prémonitoire en l’écrivant – que « toute réaction des forces de l’ordre lors d’une manifestation militante, même violente, et toute volonté de maîtrise de ses pulsions se voient condamnées ou tournées en dérision (…). Le plus étonnant reste que cette mise au ban réputationnelle de « l’austérité » et de la « répression » survient alors même que nous sommes bien éloignés de l’ordre moral et de la frugalité des années 1950, que notre modèle économique est plus « stato-consumériste » que jamais, et que l’idéal de la jouissance pour tous est devenu la promesse culturelle décisive, appuyée par plus d’un demi-siècle de culture publicitaire ».

Il ajoute d’ailleurs un point très révélateur de notre état d’esprit bien français : « Cette volonté de voir toutes ses demandes exécutées dans et par ce cocon finit fatalement par déborder dans la sphère publique, sous la forme de réclamations déposées par l’individu contre un État qui ne sera jamais assez nourricier. »

Voilà qui nous ramène au moins à Tocqueville, ou plus récemment à ce qu’observait déjà Mathieu Laine lorsqu’il sortait en 2006 son retentissant La Grande Nurserie.

Car cette génération est aussi celle de tous les paradoxes et de toutes les contradictions. En manque de repères, elle ne dispose pas des enseignements du passé, ne conçoit pas le monde qui l’a précédée, semble se situer dans un présent permanent où tout semble dû, où la sécurité ainsi que le confort psychique et matériel prennent le pas sur la liberté, où la violence est à la fois crainte et relativisée, voire justifiée, où l’auto-identification de genre est vécue comme « un prolongement de l’idée moderne d' »auto-engendrement » de soi », la survie placée au-dessus de la morale. Nous schématisons ici, bien entendu : il convient de se référer au livre pour mieux comprendre la construction du raisonnement de l’auteur, dont les développements sont très précis et fondés sur des éléments documentés et détaillés, abordant aussi les contradictions politiques, sociétales et interpersonnelles, ainsi que la place de l’État dans l’esprit de cette jeunesse par ailleurs fragmentée et dont les rapports humains sont compliqués à plus d’un titre, évoluant entre narcissisme, complotisme, conformisme et rapports ambigus à l’autorité.

Un présent permanent où tout semble dû, où la sécurité et le confort psychique prennent le pas sur la liberté.

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À propos de l’auteur
Johan Rivalland

Johan Rivalland

Johan Rivalland, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Cachan et titulaire d’un DEA en Sciences de la décision et microéconomie, est professeur de Marketing et d'Economie.