<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> De Quincy à Yanbu : la France, assureur du Golfe en fin de mandat

1 novembre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le président français Emmanuel Macron se sont entretenus officiellement à Riyad, en Arabie saoudite, le 21 octobre 2026, afin de faire le point sur les relations stratégiques de longue date entre les deux pays et d'examiner les moyens de renforcer la coopération bilatérale dans divers secteurs. Les deux dirigeants ont également échangé leurs points de vue sur l'actualité régionale et internationale et discuté de la coordination des efforts conjoints pour soutenir la sécurité et la stabilité internationales. Photo : Saudi Press Agency apaimages//…

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De Quincy à Yanbu : la France, assureur du Golfe en fin de mandat

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  • Certains déplacements présidentiels ne constituent pas de simples séquences diplomatiques, ils fonctionnent comme des révélateurs, exposant la nature réelle des rapports de forces et des dépendances.

  • Le pacte du Quincy, en 1945, en constitua une illustration fondatrice.

  • La tournée d’Emmanuel Macron dans le Golfe, du 19 au 21 octobre 2026, l’est aujourd’hui, à une échelle plus modeste mais avec des implications stratégiques durables pour la France.

Le 14 février 1945, à bord de l’USS Quincy, Franklin Roosevelt et Ibn Saoud scellaient l’un des pactes les plus durables du XXe siècle : la protection américaine contre l’accès au pétrole saoudien. C’est cette grammaire stratégique, tacite et pourtant respectée pendant huit décennies, que la guerre ouverte le 28 février 2026 par les frappes israélo-américaines contre l’Iran est venue bouleverser. La fermeture d’Ormuz, l’échec du cessez-le-feu d’avril puis du protocole du 17 juin, la reprise des hostilités en juillet et l’intensification inédite des frappes houthies contre le territoire saoudien en octobre ont démontré que la garantie américaine ne suffisait plus, à elle seule, à sanctuariser le Golfe.

La diplomatie sous contrainte intérieure : un voyage pour la pompe

C’est dans ce contexte qu’Emmanuel Macron a parcouru le Koweït, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Qatar, avant une escale éclair à Riyad. L’objectif affiché ne relevait pas d’abord de la grande stratégie, mais de la contrainte intérieure : obtenir des volumes de diesel et de gaz pour desserrer l’étau des prix dans une France secouée par les violences du 17 octobre. Le maintien de la tournée a suscité des critiques jusque chez un ancien Premier ministre et un ancien président, auxquelles le chef de l’État a répondu que « la main ne doit pas trembler au sommet de l’État ». Rarement la diplomatie française aura été aussi ouvertement indexée sur le pouvoir d’achat, révélant combien, dans une crise énergétique de cette ampleur, la frontière entre politique étrangère et politique intérieure tend à s’effacer.

« Rarement la diplomatie française aura été aussi ouvertement indexée sur le pouvoir d’achat. »

Le 24 octobre 2026, une foule importante se rassemble dans une rue de Marseille lors d’une manifestation. (C) Nael Chahine/MEI/SIPA/2610250509

Une protection à trois étages : la France, assureur parmi d’autres

Ce que Paris a mis sur la table dépasse la logique de la vente d’armes. Sur le plan militaire, des capacités sol-air ont été transférées au Qatar dès le premier jour du conflit, et l’émir a salué leur efficacité, tandis que des personnels sont déployés depuis le milieu du mois pour protéger le terminal saoudien de Yanbu, devenu le poumon des exportations du royaume. Sur le plan financier, face à des coûts de transport maritime multipliés par dix, faute de navires assurés, Paris propose de structurer un mécanisme de garantie adossé aux grands fonds souverains de la région. Sur le plan diplomatique, enfin, la France soutient la médiation qatarie avec Téhéran et maintient sa proposition de réouverture d’Ormuz par les eaux internationales et omanaises.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le président français Emmanuel Macron se sont entretenus officiellement à Riyad, en Arabie saoudite, le 21 octobre 2026. (C) Photo by Saudi Press Agency

La contrepartie est tangible : Riyad s’engage à livrer du diesel supplémentaire aussi longtemps que nécessaire, Bahreïn et les Émirats complètent ces volumes, Doha garantit l’équivalent de deux térawattheures de gaz naturel liquéfié par mois durant l’hiver. Lord Palmerston affirmait en 1848 devant les Communes que l’Angleterre n’avait ni alliés éternels ni ennemis perpétuels, mais seulement des intérêts éternels et perpétuels. Les monarchies du Golfe appliquent cette maxime avec une constance remarquable.

La différence avec 1945 demeure pourtant structurelle. Washington était alors l’assureur unique, quand Paris n’est aujourd’hui qu’une police parmi d’autres. Londres envoie des avions de combat défendre le royaume saoudien, plusieurs pays du Golfe ont sollicité l’expertise ukrainienne contre les drones iraniens. Ce que Bertrand Badie a décrit comme l’impuissance de la puissance trouve ici une traduction concrète : les grandes puissances doivent composer avec des partenaires devenus maîtres de leurs alignements, dans un marché de la sécurité où la prime se renégocie à chaque crise.

Trois horizons d’engagement : ce qui lie l’homme, ce qui lie l’État

La question de la durabilité impose de distinguer trois strates temporelles.

À l’horizon de quelques mois, les engagements énergétiques demeurent conjoncturels, adossés à l’hiver et à la relation personnelle entre le président et ses hôtes, et donc structurellement révocables.

À l’horizon de cinq à dix ans, l’enjeu se déplace vers les corridors et vers le Liban. Paris et Riyad se concerteront sur des infrastructures permettant de contourner Ormuz, l’oléoduc saoudien reliant le golfe Persique à la mer Rouge et les pistes irakienne et syrienne dessinant une nouvelle cartographie énergétique, tandis que la fin du mandat de la FINUL conduit la France à préparer avec l’Italie une force multinationale sous mandat onusien.

Les corridors énergétiques du Moyen Orient, alors que les États cherchent à contourner le détroit d’Ormuz. (C) Conflits.

À l’horizon de vingt ou trente ans, enfin, seul l’outil industriel engage l’État au-delà des quinquennats. L’accord intergouvernemental signé avec Abou Dhabi sur le standard F5 du Rafale prolonge la commande de quatre-vingts appareils passée en 2021, dont les livraisons s’échelonnent jusqu’en 2031. Le Qatar invite en revanche à la prudence : la lettre d’intention sur les blindés VBCI fait écho à celle de 2017, qui n’avait pas débouché sur une commande, rappelant qu’une annonce diplomatique ne constitue jamais un engagement contractuel.

L’asymétrie des temporalités : souverains du temps long, présidence en fin de cycle

Mohammed ben Salmane, Mohammed ben Zayed et Tamim ben Hamad gouvernent avec des horizons 2030 ou 2040, quand le mandat d’Emmanuel Macron s’achève en mai 2027. Les dirigeants du Golfe signent avec un État, mais ils jaugent sa fiabilité à sa continuité. Henry Kissinger, dans L’Ordre du monde, observait que tout ordre international finit par être éprouvé, soit par une redéfinition de sa légitimité, soit par un déplacement significatif du rapport de forces : le Golfe de 2026 subit les deux simultanément. La séquence révèle ainsi une souveraineté conditionnelle réciproque, la sécurité des monarchies dépendant d’assureurs extérieurs, la sécurité énergétique française dépendant de leur bon vouloir. Elle illustre également une centralité périphérique, où Yanbu, la mer Rouge et les corridors irakiens deviennent les centres de gravité de la sécurité européenne.

Trois chantiers pour l’exécutif de 2027 : sanctuariser, relier, équilibrer

Le premier chantier consiste à sanctuariser plutôt qu’à personnaliser, en transformant les engagements présidentiels en un cadre pluriannuel débattu au Parlement. Les candidats à l’élection présidentielle gagneraient à dire dès maintenant s’ils reprendront ces partenariats, car le Golfe écoute et l’incertitude se paiera en volumes perdus. Le deuxième consiste à faire de la France une puissance de corridors, en investissant avec ses partenaires européens dans les routes alternatives à Ormuz et en européanisant le mécanisme de garantie maritime. Le troisième consiste à demeurer une puissance d’équilibre : protéger Yanbu sans devenir cobelligérant au Yémen, conditionner l’appui militaire à la reprise du dialogue avec les Houthis et préserver un canal avec Téhéran.

De la tournée à la doctrine

Raymond Aron rappelait que les relations entre États se déroulent « à l’ombre de la guerre ». La France ne choisit pas les crises qui frappent le Golfe, mais elle choisit, par action ou par omission, le degré de continuité qu’elle oppose au temps long de ses partenaires. De Gaulle confiait avoir volé « vers l’Orient compliqué » avec « des idées simples » : la complexité, aujourd’hui, tient moins à l’Orient qu’à la durée. La France a vendu au Golfe une police d’assurance, la constance de l’assureur au-delà de 2027 demeure une inconnue stratégique majeure. Ce qui ne l’est plus, en revanche, c’est l’exigence de ses clients.

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À propos de l’auteur
Loÿs de Pampelonne

Loÿs de Pampelonne

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux en relation internationales, spécialiste de l’Irak et des minorités (kurdes, chrétiens d’orient..)