<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Après le contrôle de leurs frontières, les Britanniques veulent aussi récupérer leur culture

15 septembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Des voitures classiques circulent dans la ville de Windsor. Crédits : Maureen McLean/Shutterstock
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Après le contrôle de leurs frontières, les Britanniques veulent aussi récupérer leur culture

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Le 12 décembre 2019 au soir, Boris Johnson a le sourire de celui qui vient de gagner un pari. Son parti est le grand vainqueur des élections anticipées qui viennent de se tenir. Plus de 360 sièges sur les 650 que compte Westminster. Du jamais-vu depuis 1987. Au slogan « Get Brexit Done » a répondu un raz-de-marée conservateur dans une grande partie de l’Angleterre et du Pays de Galles. Il n’est pas jusqu’aux bastions travaillistes du « mur rouge » qui n’ont pas répondu à l’appel de l’ébouriffant Boris Johnson. Ceux-là mêmes qui avaient massivement voté pour le Leave en 2016.

En se détournant une fois de plus des travaillistes, trop occupés à critiquer la politique d’Israël ou à disserter sur l’identité de genre des anges, les catégories populaires ont à la fois validé et accéléré la transformation en profondeur du Parti conservateur entamée par Boris Johnson. Exit le fantasme du Singapour-sur-Tamise et « f*ck business[1] ». Sans aller jusqu’à muer en un parti anticapitaliste, le Parti conservateur prend depuis quelques années une orientation sociale-conservatrice, qui n’est pas sans rappeler celle du Grand Old Party sous l’influence de Donald Trump, à propos duquel Laure Mandeville écrit dans son dernier essai[2] : « Alors que l’influence des wokes et l’idéologie de l’intersectionnalité sur le Parti démocrate déportent ce dernier vers la défense des immigrés et des minorités sexuelles, le Parti républicain semble même mettre le cap sur la création d’un parti multiracial des classes populaires dont le slogan rassembleur sera la méritocratie républicaine, pas l’identité ni l’absolutisme du marché de l’époque reaganienne. » Si l’analyse et sa conclusion ne sauraient être dupliquées, elles sont néanmoins assez proches.

Car la révolte qui gronde au Royaume-Uni, et a abouti au Brexit, n’est pas mue que par une colère sourde à l’égard des élites et un sentiment de déclassement économique et de fragilité face à une mondialisation hors de contrôle. Cette insurrection démocratique est également le fruit d’une inquiétude face à des valeurs libérales devenues folles, face à une révolution culturelle qui bouleverse les repères et dissout les communautés naturelles, qui somment les peuples occidentaux de se dissoudre dans une grand-messe diversitaire, promesse de rédemption pour leurs crimes passés. Comme aux États-Unis, la guerre culturelle fait rage au Royaume-Uni. Percevant les sociétés occidentales comme étant fondamentalement régies par d’invisibles structures de pouvoir, hiérarchies d’oppression et systèmes de discrimination qui ont pour but d’inférioriser et d’invisibiliser l’autre, c’est-à-dire la figure de la minorité sous toutes ses formes, au profit du dominant, à savoir le vieux mâle blanc hétérosexuel[3], les militants wokes tentent de faire du Royaume-Uni un Black Friday à ciel ouvert : tout doit disparaître !

Effacez la culture

La folie inventoriale qui a pris le pays, à la suite du mouvement Black Lives Matter, touche aujourd’hui toutes les institutions, et notamment l’Université.

C’est la Banque d’Angleterre, qui a lancé une enquête sur ses liens avec le commerce triangulaire et a abouti à la mise au placard de 17 portraits et bustes de personnalités historiques de l’institution accusés d’avoir profité directement du commerce d’esclaves. C’est la BBC qui a envisagé de déprogrammer Rule Britannia ! – célèbre chant à la gloire de la Navy qui a planté l’Union Jack sur de nombreuses rives du monde – à la soirée de clôture des Proms, avant de décider de n’en diffuser que l’air. C’est le British Museum, qui a retiré de son piédestal le buste de Hans Sloane, pourtant son fondateur, et dont l’impressionnante collection avait été constituée grâce à l’argent de plantations en Jamaïque. C’est le All Souls College et l’Oriel College, de la prestigieuse université d’Oxford qui ont respectivement débaptisé la bibliothèque Codrington, du nom d’un ancien esclavagiste, et cédé à la campagne « Rhodes Must Fall » visant à déboulonner une statue de Cecil Rhodes, fondateur du Zimbabwe et de la Zambie. Avant certes de se rétracter devant la complexité de la tâche. La rage des militants de la tolérance est allée jusqu’à souiller un monument à Winston Churchill, accusé de fascisme.

Derrière ces autodafés d’un nouveau genre, toujours la même logique : aseptiser l’espace symbolique pour neutraliser le corps social et déconstruire ses mécanismes de fonctionnement. Le tout au nom des minorités.

Ces exemples qui touchent le monde universitaire ne sont que la partie visible de l’iceberg. Comme aux États-Unis ou en France, la tectonique woke est bien plus insidieuse et efficace : à travers le mode et les critères de sélection des enseignants ainsi que des étudiants qui favorisent l’endogamie idéologique et le népotisme, les programmes universitaires qui font la part belle aux études, auteurs et perspectives critiques, l’édiction de règlements internes qui imposent de plus en plus de ne pas « offenser » les élèves – c’est-à-dire les confronter à des opinions différentes des leurs –, l’université britannique tend à se transformer en une gigantesque maison de redressement idéologique, où la moindre pensée contraire est prohibée.

L’an dernier, Kathleen Stock, professeur de philosophie à l’université de Sussex, militante féministe et LGBT, a ainsi subi une campagne exigeant son licenciement pour s’être opposée à l’idéologie du genre. En 2020, c’est la participation d’Amber Ruud, ancienne ministre de l’Intérieur, à un événement organisé par UNWomen Oxford, qui a été empêchée par des étudiants lui reprochant sa politique migratoire. En 2019, c’est le cycle de conférences que le professeur de psychologie Jordan Peterson devait donner à Cambridge qui a été annulé du fait de ses positions sur le féminisme et la transidentité. Si le safetyism se développe à grande vitesse dans les universités britanniques, la culture de la sécurité émotionnelle est déjà relativement ancienne. De nombreuses figures du progressisme ont ainsi été écrasées par la roue du progrès, comme Germaine Greer, figure historique du féminisme qui fut l’objet en 2015 d’une campagne de boycott à l’université de Cardiff.

La pression est devenue telle que des universitaires, effrayés par ces nouveaux Torquemada, ont décidé de sonner la charge. Venant des quatre coins du royaume, 200 intellectuels ont signé en octobre 2021 un texte dénonçant la « culture de la peur » et « un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant et offensant pour le personnel et les étudiants » qui s’installent dans les universités, avec la complicité ou la passivité des dirigeants. D’autres ont décidé de confronter ces militants à leurs propres carences intellectuelles. Lancés sous la férule de deux universitaires de Cambridge, plusieurs dizaines d’intellectuels anglo-saxons participent au site History Reclaimed, qui entend remettre les faits et la nuance au centre du débat, plutôt que la condamnation morale qui s’appuie bien souvent sur une lecture erronée, ou tout simplement fausse, de l’histoire.

Mais la contre-offensive la plus forte est menée par le gouvernement de Boris Johnson lui-même. Devenu résolument le parti des somewhere, de ces Britanniques qui désirent aussi bien assumer leurs frontières que leur culture, les conservateurs ont annoncé il y a un peu plus d’un an le vote d’une loi censée combattre « la censure et le bâillon ».

La Higher Education (Freedom of Speech) Bill, actuellement en discussion à la Chambre des communes, permettra aux étudiants, aux professeurs et aux conférenciers invités de poursuivre en justice l’université et les syndicats d’étudiants, s’ils considèrent qu’ils ont été censurés. Elle permettra également de nommer un free speech champion, chargé d’enquêter sur les entorses faites à la liberté d’expression dans les universités et accompagner, le cas échéant, les universitaires privés d’emploi dans leurs démarches. Elle permettra enfin à l’Office for Students, l’organisme responsable de la réglementation de l’éducation supérieure au Royaume-Uni, de conditionner les financements publics à la mise en place d’un cadre favorisant la liberté d’expression, et de sanctionner les universités délinquantes.

En France, pendant ce temps, Frédérique Vidal promettait une enquête sur l’islamo-gauchisme à l’université, dont nous ne verrons sans doute jamais les conclusions…

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Parlez-vous woke ?

[1] Selon le mot qu’aurait prononcé Boris Johnson en 2018, alerté sur l’hostilité des grandes entreprises et de la finance au Brexit.

[2] Laure Mandeville, Les révoltés d’Occident, L’Observatoire, 2022.

[3] Selon l’excellente définition qu’en a donné Pierre Valentin, auteur de la note « L’idéologie woke » pour la Fondapol.

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À propos de l’auteur
Paul Godefrood

Paul Godefrood

Paul Godefrood est diplômé de l'Essec. Il est conseiller politique au Sénat.
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