Au coeur de la Stasi, réseau tentaculaire de la RDA : Entretien avec Jean-Louis de Montesquiou

9 août 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Berlin Wall Potsdamer Platz, November 1975 looking east crop

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Au coeur de la Stasi, réseau tentaculaire de la RDA : Entretien avec Jean-Louis de Montesquiou

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Police politique du régime est-allemand, la Stasi a fini par surveiller un adulte sur dix en RDA, s’imposant comme le premier employeur du pays.

De la naissance de la RDA à la chute du Mur, son emprise s’est construite par un maillage d’informateurs sans équivalent dans le bloc soviétique.

Faute de véritable « déstasification » après 1989, ses méthodes ont irrigué les services de sécurité allemands, puis inspiré le FSB de Vladimir Poutine.

Après une carrière dans la finance internationale, Jean-Louis de Montesquiou se tourne vers l’écriture. Son dernier ouvrage, Histoire de la Stasi. L’outil d’une dictature, publié en 2026 aux éditions Perrin, explore avec rigueur les rouages d’un système où méfiance et surveillance tiennent lieu de loi commune en Allemagne de l’Est. Une lecture essentielle afin de saisir les ressorts de la peur et l’héritage persistant du totalitarisme est-allemand.

Propos recueillis par Emmanuelle de la Serre

Vous mobilisez plusieurs ressources (archives, témoignages…) pour élaborer votre œuvre. Comment ce travail s’est-il déroulé ?

Jean-Louis de Montesquiou – J’ai d’abord rencontré beaucoup de gens, une trentaine d’individus aux expériences très diverses. J’ai également pu consulter les nombreux dossiers et documents de la Stasi, qui sont assez largement accessibles. Il en existe une quantité phénoménale, disponible sous forme numérique ou papier, qui ont été préservés au QG de la Stasi comme dans les centres régionaux. Et les quelques 6 millions de dossiers personnels sont ouverts à la communication des personnes concernées et des chercheurs. Cela représente une masse d’informations extrêmement riche.

Lire aussi : Histoire de la Stasi

Pourquoi Staline promeut-il en 1945 la vision d’une Allemagne unifiée qui rejoindrait le bloc de l’est et le communisme, alors que les Allemands de l’Est tentent de s’orienter vers un modèle capitaliste dès les prémices de la RDA?

Jean-Louis de Montesquiou – Conformément aux accords de Yalta et de Potsdam, Staline se voit attribuer en 1945 une large portion orientale de l’Allemagne, la zone d’occupation soviétique (SBZ). Il envisage évidemment d’en faire rapidement un élément du bloc socialiste auquel il pourrait même intégrer à terme, espère-t-il, l’ensemble de l’Allemagne. Mais il procède avec prudence car il ne veut pas se heurter aux Alliés et surtout à l’Amérique qui détient déjà la bombe atomique. D’ailleurs Staline s’implique peu dans le processus et semble se désintéresser de « son enfant mal aimé », dont il confie la gestion à des subalternes peu compétents. Il a même penché un temps en faveur d’une réunification, qui aurait été accueillie avec enthousiasme par la population de la SBZ mais avec réticence dans le reste de l’Allemagne. C’est donc graduellement que la SBZ se transforme en État socialiste, en réplique à ce qui se passe dans les zones occidentales sous l’impulsion d’Adenauer. La RFA capitaliste et la RDA communiste naissent presque simultanément, mais avec des conditions de départ radicalement différentes. Si bien qu’alors que la RFA se rétablit rapidement, en RDA la situation se dégrade à mesure que le joug soviétique se fait plus pesant, économiquement (pillage des ressources industrielles locales, catastrophe agricole etc.) et surtout politiquement. Staline se retrouve alors lourdement impliqué, notamment lorsqu’il s’agit de réprimer de graves émeutes en 1953 (des dizaines de morts, peut-être 25 000 arrestations).

Pourquoi le Printemps de Prague de 1968, dont l’onde de choc s’est propagée dans une grande partie du bloc soviétique, n’a-t-il entraîné aucune répercussion directe en Allemagne de l’Est ?

Jean-Louis de Montesquiou – Les émeutes de 1953 ont été suivies d’un grand renforcement de la présence des troupes soviétiques en RDA et surtout des pouvoirs de la Stası désormais sous les ordres d’Erich Mielke. Comme la répression de 1953 intensifie la fuite de citoyens est-allemands vers l’Ouest, dans la nuit du 12 au 13 août, on érige le mur de Berlin et clôture complètement la frontière entre les deux Allemagne. À l’intérieur de ce qui va alors devenir une prison à ciel ouvert, la Stası va pouvoir mettre en place un implacable système de surveillance pour détecter en amont et prévenir efficacement toutes les velléités de rébellion. En
Tchécoslovaquie en revanche, le gouvernement a laissé se développer un climat insurrectionnel qui a suscité une lourde intervention soviétique et établi la règle d’une réponse radicale et immédiate en cas de troubles dans un État du bloc socialiste (doctrine Brejnev).

Mais sept ans plus tard, lors des accords d’Helsinki en 1975, l’URSS  en très mauvaise posture économique doit faire des concessions – notamment en matière de droits de l’homme dans les pays du bloc soviétique. La Stasi va devoir adoucir ses méthodes et privilégier autant que possible les expulsions (ou plutôt les « ventes » de dissidents à la RFA !) plutôt que les emprisonnements. Mais en parallèle elle intensifie sa surveillance de la population en infiltrant les groupes dangereux, c’est-à-dire en priorité les jeunes (notamment les punks) et le clergé. Son principal instrument de surveillance est le monumental réseau de ses « collaborateurs non- officiels », les tristement fameux IMs.

Qu’est-ce qui permet à la Stasi de recruter autant d’informateurs officieux (dits IMs), au point de devenir progressivement le premier employeur de RDA ?

La Stasi s’est livrée à d’intenses recherches pour peaufiner ses méthodes de recrutement. Une thèse d’un psychologue de la Stasi que je cite dans l’ouvrage décortique ainsi les motivations des informateurs. Les résultats (évolutifs dans le temps et empreints d’imprécision)  placent en numéro un le « patriotisme socialiste », puis la contrainte plus ou moins légère (depuis « si tu veux être promu, ou aller à l’université… » jusqu’à « on sait que tu as fait ceci ou cela. Si tu veux éviter les ennuis… »). Beaucoup de candidats spontanés sont également attirés par des avantages matériels, notamment des permissions de voyage.

Les informateurs sont proportionnellement très nombreux chez les intellectuels et les écrivains, car, même si la censure n’existe théoriquement pas en RDA, la pénurie de papier fait que pour être publiés, tous doivent passer sous les fourches caudines d’une commission d’attribution qui impose ses conditions… Mais on compte aussi parmi eux des socialistes convaincus – ou des mauvais joueurs qui profitent des infos qu’ils transmettent à la Stasi pour dézinguer leurs concurrents, comme Diderot le faisait pour Voltaire.

Lire aussi : L’armée allemande face à la réunification. Témoignage du général Roudeillac

Comment ont évolué les relations entre la Stasi et le renseignement extérieur est-allemand (la HvA), et celles de leurs dirigeants respectifs, Erich Mielke et Markus Wolf ?

Initialement, la HvA, dirigée par Markus Wolf, est intégrée à la Stasi : Mielke est donc son supérieur, mais les deux hommes se détestent profondément. Mielke est petit, brutal, inculte, fermé à l’international et rigide dans ses mœurs ; Wolf, fils d’un romancier et médecin juif de nationalité russe, est polyglotte, séduisant, bien plus subtil et diplomate. Les différences fondamentales entre les deux hommes posent les jalons d’une relation difficile, qui se détériore de plus en plus.

Si un vainqueur se dégage de cette rivalité, c’est Mielke : en 1986, Wolf se retrouve sur la touche, en partie volontairement. Attaqué sur le plan des mœurs, il ne fait rien pour limiter sa mise à l’écart. Le chef du renseignement extérieur n’a jamais recherché de rôle politique et sa relation avec Honecker est également difficile. Comprenant très tôt, compte tenu de ses liens directs avec le KGB, que l’URSS « fonce droit dans le mur », Wolf semble avoir cherché à s’en affranchir. La période 1985-1990 est ainsi marquée par son effacement progressif au profit de Mielke et de la ligne dure.

La Stasi a-t-elle, par ses excès, contribué à la mésentente croissante entre Moscou et Berlin-Est, jusqu’à précipiter la chute du mur ?

Je pense que oui. Lors de sa venue à Berlin en 1987, acclamé par le peuple, Gorbatchev
met en garde les membres du Politburo contre l’aveuglement face à la tournure des événements et l’obsession à défendre l’existant – un message adressé directement à Mielke et à la Stasi. Dans les milieux politiques est-allemands prévaut donc le sentiment que la RDA a été délaissée par l’URSS. De 1987 à 1989, la situation devient cauchemardesque pour le régime, entièrement dépendant de Moscou sur le plan idéologique comme militaire, mais mal informé de la véritable situation économique soviétique, et de plus en plus en porte-à-faux avec des dirigeants soviétiques jugés trop libéraux — au point que certains magazines russes, comme Krokodil, sont interdits en RDA.

Que s’est-il passé pour la Stasi après la réunification ?

Contrairement à la dénazification d’après-guerre, il n’y a pas eu de véritable « déstasification » : la RFA a eu la main légère, il y a eu très peu de grands procès comportant de lourdes condamnations. Les anciens membres de la Stasi ont certes perdu leur pouvoir et leurs avantages financiers, mais beaucoup ont pu se reconvertir notamment dans l’appareil judiciaire ou la police fédérale (où ils ont longtemps conservé leurs méthodes) voire…. dans les sociétés de sécurité. Une série de divulgations a permis de
mettre au jour les nom des agents de la Stasi et de grand nombre d’IMs. Quoique sélective, l’ouverture des dossiers individuels a fait le reste. Mais sauf pour quelques personnalités très en vue, la révélation de l’appartenance à la Stasi ou à ses réseaux n’a pas eu de conséquences spectaculaires. Sur le plan individuel et personnel c’est une toute autre histoire, et à la lecture de leur dossier beaucoup ont découvert des trahisons traumatisantes.

Les hommes et des femmes de Wolf ont quant à eux d’abord été mieux protégés que leurs collègues de la Stasi proprement dite, car la HvA a pu prendre conscience bien plus tôt de l’effondrement de l’URSS et agir en conséquence. Les dossiers sensibles ont été exfiltrés à Moscou, et les avoirs financiers disséminés dans des endroits sûrs. Néanmoins, au début des années 90, la liste des agents et taupes du KGB en Occident a été vendue à la CIA (affaire Rosewood ) entraînant quantité d’arrestations et des condamnations parfois lourdes. Paradoxalement, les officiers traitants n’ont guère subi de conséquence, la
Cour suprême allemande ayant jugé légitime l’exercice d’un « travail légitime pour un État légitime ».

Lire aussi : Éclatement et reconstruction de la Russie depuis 1991

Demeure-t-il aujourd’hui des traces de la surveillance de la Stasi dans le monde ? Le système russe sous Vladimir Poutine s’en inspire-t-il ?

La Stasi est fondamentalement une émanation du KGB, sur lequel la HvA est calquée, et avec lequel elle a constamment eu les liens les plus étroits, jusqu’à la fin. Vladimir Poutine lui-même était major de la Stasi à Dresde, et il habitait à une centaine de mètres des locaux de la Stasi locale. Il a pu y observer depuis les premières loges comment un système pouvait s’effondrer soudainement et en a certainement tiré des leçons cruciales. Le FSB, lui, a évidemment intégré certaines techniques et « bonnes pratiques « de sa succursale allemande. Mais le monde a changé depuis la chute du mur, et la technologie a généralisé
l’utilisation d’outils dont Mielke n’aurait pu rêver même dans ses rêves les plus fous, et dont on tremble rétrospectivement à l’idée de ce qu’il aurait pu en faire.

Lire aussi : Les services secrets russes

Lire aussi : L’Allemagne divisée

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Emmanuelle Barbier de La Serre

Emmanuelle Barbier de La Serre