Longtemps symbole d’évasion et de divertissement populaire, Bollywood est devenu un outil stratégique de la puissance indienne. Avec Dhurandhar et une série de films ouvertement nationalistes, le cinéma hindi investit désormais les conflits géopolitiques contemporains, exaltant l’affirmation stratégique de l’Inde au risque de fragiliser ses marchés clés, notamment dans le Golfe.
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Avec Dhurandhar et une série de films ouvertement nationalistes, le cinéma hindi a abandonné l’esthétique de l’évasion pour devenir un instrument structurant du récit stratégique de l’Inde sous Narendra Modi.
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Le Golfe, qui représente 35 % des recettes internationales de Bollywood, réagit : plusieurs films récents ont été interdits dans de nombreux pays arabes en raison de leur traitement des tensions indo-pakistanaises et du Cachemire.
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La « nouvelle Inde » de Modi semble prête à payer le coût économique et diplomatique de l’affirmation nationale, au risque de fragiliser ses premiers marchés d’exportation pour raconter son histoire selon ses propres termes.
Longtemps perçue comme une industrie d’évasion faite de chansons et de mélodrames, l’industrie cinématographique indienne, Bollywood, est devenue un instrument central du soft power indien. Avec le film de guerre Dhurandhar et une nouvelle génération de long métrage ouvertement nationalistes, le cinéma hindi s’invite désormais au cœur des conflits géopolitiques contemporains, au risque de heurter ses premiers marchés d’exportation, notamment dans le Golfe.
Dhurandhar, succès indien et malaise dans le Golfe
Parallèlement au débat animé sur son accession au rang de quatrième économie mondiale, l’Inde est également secouée ces dernières semaines par un thriller d’espionnage intitulé Dhurandhar (audacieux en hindi). Le film, œuvre du réalisateur cachemiri Aditya Dhar, connaît un succès commercial fulgurant, mais a aussi déclenché une vive controverse dans le premier marché d’exportation du cinéma indien, les Pays du Golfe. Longtemps associé à des mélodrames musicaux et à une évasion populaire consensuelle, Bollywood est aujourd’hui devenu un instrument structurant de la représentation nationale.
Contrairement aux chorégraphies iconiques, histoires mélodramatiques et danses spectaculaires qui ont longtemps fait sa signature, le nouveau cinéma indien dérange. Il se fait plus politique et nationaliste, rompant avec l’esthétique de l’évasion pour affronter frontalement les tensions identitaires et géopolitiques de l’Inde contemporaine. Et ça ne plaît pas à tout le monde.
Aditya Dhar, figure de proue d’un cinéma patriotique
Aditya Dhar s’est fait connaître avec le blockbuster patriotique Uri: The Surgical Strike, qui l’a imposé comme une figure du cinéma indien à la ligne nationaliste affirmée. Le film revient sur les frappes menées par l’armée indienne en 2016 contre des camps jihadistes au Pakistan, en représailles à l’attaque d’Uri au Cachemire indien, où dix-neuf soldats avaient été tués lors d’un assaut contre une base militaire. En mettant en scène la préparation et l’exécution de ces « frappes chirurgicales », assumées publiquement pour la première fois par New Delhi, le film exalte le professionnalisme des forces spéciales et marque un tournant symbolique dans la doctrine sécuritaire indienne face au Pakistan.
Immense succès populaire en Inde, il est devenu un emblème de l’affirmation stratégique du pays, tout en suscitant des réticences dans plusieurs pays du Golfe en raison de son narratif ouvertement anti-pakistanais et de son traitement sensible du terrorisme et de l’islam.
Pakistan, Baloutchistan, Mumbai : une intrigue à haute charge politique
Dhurandhar s’inscrit dans la même veine. Présenté comme une œuvre inspirée de faits réels, il suit un agent des services indiens, incarné par Ranveer Singh, engagé dans une mission d’infiltration en profondeur au Pakistan du début des années 2000. L’intrigue se déploie entre les rues de Karachi et les réseaux obscurs du terrorisme international. Mais surtout, elle touche les nerfs très sensibles de la lutte pour l’indépendance du Baloutchistan et les attentats de Mumbai en 2008.
Ainsi, au-delà de ses qualités propres de film d’espionnage, Dhurandhar s’impose comme un réquisitoire cinématographique contre l’appui systémique du Pakistan au terrorisme
Cette problématique touche au cœur du « système » pakistanais, entre rapports civilo-militaires et rôle structurant de l’islam dans la doctrine stratégique de l’État. Le film fait écho au sentiment collectif indien et érige le renseignement en ultime ligne de défense de la civilisation indienne face aux menaces existentielles.
Les effets de ces films n’ont pas échappé au gouvernement de Narendra Modi. Depuis son arrivée au pouvoir en mai 2014, une ligne idéologique et esthétique cohérente se dégage des productions des grands studios indiens. Des films comme Shershaah, RRR et, plus récemment, Dhurandhar participent à la construction d’un même récit national, celui d’une Inde forte, proactive et assumant sans complexe une fierté nationale affirmée.
Shershaah et RRR : héroïsme militaire et épopée nationale
Shershaah retrace le combat et le sacrifice du capitaine Vikram Batra, héros de la guerre de Kargil de 1999, devenu une icône de l’armée indienne. Diffusé sur plateforme, le film a rencontré un immense succès émotionnel et ravivé la mémoire d’un conflit fondateur.
RRR, fresque épique située dans l’Inde coloniale des années 1920, adopte un registre mythologique pour raconter la lutte contre la domination britannique. Phénomène mondial, le film impose une image d’Inde conquérante, capable de produire un cinéma de masse alliant démesure visuelle et affirmation identitaire.
Dans ce paysage, Dhurandhar apparaît comme une radicalisation contemporaine de cette tendance, avec un patriotisme directement ancré dans les enjeux géopolitiques actuels. Ensemble, ces films traduisent une évolution profonde du cinéma hindi, devenu l’un des vecteurs centraux de la narration stratégique de l’Inde.
Le capital gujarati et l’industrialisation de Bollywood
Les racines de la popularité du cinéma indien dans le monde arabe se situent à Tanger, dans le contexte de sa zone internationale à partir de 1923. Des commerçants indiens musulmans et parsis, originaires du Gujarat, de Bombay et du Sindh, jouent un rôle clé dans la diffusion précoce de ces films, d’abord au sein des diasporas, puis auprès des populations locales sensibles à des récits de dignité et de résistance.
Le rôle des Gujarati dans l’économie indienne éclaire aussi celui qu’ils ont joué dans le financement et la structuration de Bollywood. Dès les années 1940, leurs maisons de commerce assurent une part essentielle du crédit, de la distribution et de l’exploitation cinématographique
Aujourd’hui, des groupes comme Reliance ont transformé Bollywood en un écosystème intégré associant cinéma, télévision et plateformes numériques.
Les réseaux de diffusion reposent sur les routes maritimes reliant Bombay à Suez, Alexandrie et Beyrouth, ainsi que sur les circuits coloniaux britanniques. Paradoxalement, des œuvres produites au cœur de l’Empire deviennent des supports d’identification pour des sociétés arabes aspirant à s’émanciper du joug colonial.
Des films fondateurs comme Mother India (1957) et Deewaar (1975) ont joué un rôle central dans la construction d’un imaginaire politique commun. Le premier incarne la dignité morale et la résilience nationale ; le second explore les fractures sociales et la figure de « l’homme en colère ». Tous deux ont rencontré un succès durable dans le monde arabe.
Le doublage arabe, clé de l’appropriation régionale
Au-delà de la proximité culturelle, c’est le doublage en arabe qui a permis l’appropriation massive du cinéma indien. Le doubleur marocain Mohammed al-Husseini est devenu une figure emblématique de cette localisation culturelle.
Le Golfe représente environ 35 % des recettes internationales du cinéma hindi, porté par une diaspora indienne de 8 à 9 millions de travailleurs. Les sorties y sont souvent organisées simultanément, voire avant celles en Inde, tant ce marché est crucial.
Plusieurs films récents (Fighter, Article 370, The Diplomat) ont été interdits dans de nombreux pays du Golfe en raison de leur traitement des tensions indo-pakistanaises et du Cachemire. Dhurandhar s’inscrit dans cette série de frictions croissantes.
L’Arabie saoudite, engagée dans une stratégie de diversification culturelle avec la Vision 2030, a massivement investi dans Bollywood, attirant tournages et productions. Mais la montée d’un cinéma indien plus nationaliste crée des frictions diplomatiques, Riyad cherchant à maintenir un équilibre entre partenariat culturel et sensibilité géopolitique.
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Alors que l’Inde s’éloigne du non-alignement traditionnel et rapproche ses intérêts de ceux des États-Unis et d’Israël, Bollywood est contraint de naviguer en eaux troubles. L’industrie gagne en puissance mondiale, mais accepte désormais le coût économique et diplomatique de l’affirmation nationale. La « nouvelle Inde » de Narendra Modi semble prête à payer ce prix pour raconter son histoire selon ses propres termes, au service de ses intérêts stratégiques renouvelés.









