Brésil : la nouvelle bataille spirituelle

30 août 2022

Temps de lecture : 15 minutes
Photo : Lula sera-il battu par les évangéliques ? (AP Photo/Bruna Prado)/OTKXBP109/22238490629291//2208261600
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Brésil : la nouvelle bataille spirituelle

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La religion pentecôtiste est en plein essor au Brésil. Une « bataille spirituelle » se joue désormais, avec des conséquences politiques avérées. Cela transforme les structures sociales et politiques autrefois structurées par le catholicisme. Un nouveau Brésil est en train d’émerger.

De plus en plus d’élus et de leaders politiques s’engagent dans la vie publique locale et à l’échelle fédérale en prétendant agir au nom de la Bible, c’est-à-dire d’une lecture littérale du texte biblique ou plutôt des versets ou livres soigneusement sélectionnés qui semblent justifier la démarche des pasteurs et de leurs ouailles. Un fondamentalisme chrétien s’impose de plus en plus dans l’espace public et dans la vie politique. Ce qui est présenté comme la Loi de Dieu prévaut dans la culture politique des évangéliques sur la loi des hommes. La Bible avant la Constitution. Les militants d’une nouvelle « guerre sainte » sont devenus en quelques décennies des acteurs centraux au sein du système politico-institutionnel. Sectaires et intolérants, ils ont engagé un combat qui peut être très dangereux dans un pays où la laïcité de l’Etat reste une valeur fragile.

Article original paru sur Istoébrésil.

Première partie à retrouver ici.

Une théologie importée

Pour le pentecôtisme traditionnel, l’engagement et la vie politique étaient considérés comme des domaines soumis à Satan, des espaces où l’individu ne pouvait être mu que par des forces démoniaques. Le politique était le monde du péché. Avec l’essor du néo-pentecôtisme, une sorte de révolution culturelle s’opère. Les églises de cette mouvance vont investir en force tous les espaces de pouvoir de la société [1]. Avec le retour à la démocratie en 1985, elles vont peu à peu développer une nouvelle théologie largement inspirée des nouveaux courants de la droit conservatrice apparus aux Etats-Unis.

Au sein du pentecôtisme, la notion de « bataille spirituelle » est une notion centrale. Selon cette vision, le monde est marqué par un conflit entre Dieu et le Diable, une bataille qui se déroulerait sur le plan spirituel depuis la nuit des temps et qui ne s’achèverait qu’avec l’Apocalypse. Pendant longtemps, les crentes (croyants) ont été invités à privilégier une forme de lutte intérieure individuelle contre les forces sataniques qui les assaillaient. Il s’agissait de pratiquer par la prière une cure qui délivrerait chaque croyant de l’emprise de Satan. La vie personnelle et familiale était l’espace presqu’exclusif où se livrait la « bataille spirituelle ». Avec le néopentecôtisme dans ses versions plus récentes, le champ de la bataille en question s’est élargi. Il ne se limite pas aux tragédies personnelles. Les problèmes sociaux, les affrontements politiques, les conflits internationaux : tout ce qui se passe sur terre est une manifestation de cette bataille que les chrétiens doivent mener dans leur vie quotidienne contre les forces du mal, Satan….

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Les crentes doivent aussi combattre l’action du diable sur la terre, à l’échelle collective, au niveau du fonctionnement et de l’évolution des sociétés. Il existe des démons qui dominent des régions (des quartiers, des villes, des pays), des institutions, des groupes ethniques, des mouvances culturelles, des religions. Autant d’entités qui doivent être libérées par les crentes grâce à la prière et à la bataille spirituelle. La théologie de la domination appelle à la guerre sainte. Les individus, groupes et institutions qui résistent à l’offensive chrétienne sont vus comme des forces ennemies. Il revient aux croyants de reconquérir les sept sphères de pouvoir, de puissance et d’autorité que sont la famille, l’éducation, la politique, les affaires (l’économie), les médias (la communication), la culture (les arts et spectacles), et la religion (dans son sens moral et spirituel). La conquête de ces sept montagnes doit conduire à la victoire sur les ennemis du Christ, sur tous les terrains où ils sont aujourd’hui implantés.

Le mandat pour l’appel missionnaire est donc désormais une exhortation à investir les sphères qui composent l’espace social pour accéder aux leviers d’influence. Le monde politique, l’organisation sociale, le champ culturel sont considérés ici comme des entités qu’il s’agit de convertir et de transformer radicalement en ciblant leurs institutions. Alors que pendant des décennies les évangéliques ont préconisé une stricte séparation entre l’engagement religieux et l’action politique et refusé que leur mouvance se constitue en force politique, les nouveaux leaders d’églises néo-pentecôtistes affirment désormais qu’il s’agit de mener dans le champ politique et au sein des institutions nationales un combat contre le mal et pour le triomphe du bien. Il s’agit d’agir au nom de Dieu et de la défense des valeurs chrétiennes. Pour cette théologie de la domination, les chrétiens doivent quitter l’apolitisme et occuper activement les espaces politiques, car s’ils ne le font pas, la contre-culture, le « communisme » et tout ce qui attaque la religion et les valeurs traditionnelles s’installeront au pouvoir. La bataille spirituelle sera perdue sur terre. Les crentes doivent donc doivent affronter et persécuter tous ceux qui sont contre la religion, tous ceux qui peuvent représenter une menace pour les principes chrétiens. Cette conception théologique née il y a cinquante ans aux Etats-Unis a fortement influencé à partir de cette époque la droite américaine et notamment le parti républicain. Des missionnaires venus d’Amérique du Nord ont assuré la diffusion de cette conception auprès des églises pentecôtistes sud-américaines, en particulier au Brésil. Il fallait selon ces missionnaires que les crentes brésiliens s’engagent dans la vie politique car le christianisme était en danger partout. L’influence de la théologie de la domination a largement contribué à la polarisation politique qui déchire le Brésil depuis dix ans.

La guerre culturelle

Le développement de cette théologie au Brésil correspond aussi à l’essor d’églises néo-pentecôtistes locales. En 1977 est fondée au Brésil l’Igreja Universal do Reino de Deus. Son fondateur, le pasteur Edir Macedo va développer une théologie inspirée de la théologie de la prospérité mais aussi souligner l’importance du combat spirituel à l’échelle de la société. Auto-proclamé évêque, bientôt à la tête d’un véritable « business de la foi » très prospère, Macedo désigne à ses fidèles deux ennemis qu’il faut combattre : les religions d’origine africaine et les forces politiques qui refusent de s’allier avec son église. Le leader de l’Igreja Universal engage une offensive pour « la reconquête des sept sphères du pouvoir ». Son organisation sera suivie par d’autres églises néo-pentecôtistes. Toutes vont chercher d’abord à envahir le champ culturel et médiatique.

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Grâce aux dons collectés et à une législation qui accorde aux institutions de culte une exonération fiscale généreuse, ces églises ont accumulé des ressources financières considérables. Elles ont donc pu investir dès les années 1980 et 1990 dans la prise de contrôle de stations de radio et de chaînes de télévision. TV Record, le second réseau du pays, est détenu depuis les années 1990 par le chef de l’Igreja Universal. La chaîne alterne les prières évangéliques et les cultes avec la divulgation de faits divers criminels. Les mouvements néo-pentecôtistes ont également envahi les réseaux sociaux. Les pasteurs les plus connus des principales dénominations néo-pentecôtistes totalisent aujourd’hui 50 millions de « followers » sur leurs pages Instagram, Facebook et twitter. Il s’agit encore de propager la vision évangélique du monde au-delà des murs des églises en assurant la promotion de la musique gospel, en montant des mégaspectacles, en assurant un subtil mélange entre divertissements et message missionnaire. La circulation de contenus culturels ciblés auprès de publics jeunes qui ne s’identifient pas encore avec les valeurs du néo-pentecôtisme peut préparer ces individus à rejoindre les églises et à participer à la « bataille spirituelle ».

Ce combat culturel est mené en direction de publics ciblés. L’Igreja Batista da Lagoinha a été créée au Brésil en 1957. Mais son action en direction des jeunes s’est développée à partir des années 1990. Tous ses cultes sont transmis en direct sur internet, sur la chaîne de télévision que possède l’église (Rede Super) et sur la radio qui appartient également à l’organisation (Super FM). L’église s’est fait connaître depuis trente ans en devenant un des principales organisations propageant la théologie de la domination. De son côté, l’association Jocum (Jovens Com Uma Missão) est particulièrement active dans la sensibilisation de publics jeunes à la doctrine des « sept montagnes » – en référence aux sphères stratégiques de la société à conquérir par les chrétiens. Cet effort est aussi réalisé directement depuis les Etats-Unis. Des évènements organisés par les néo-conservateurs chrétiens américains sont largement diffusés sur les réseaux sociaux au Brésil. The Send, une organisation américaine qui émane des églises évangéliques les plus liées au néo-conservatisme du Parti Républicain, organise dans les mégapoles brésiliennes de véritables shows géants mêlant prêches religieux et spectacles de musique gospel. « Le Brésil appartient à Jésus Christ », entend-t-on dans ces spectacles [2]. Des cours et séminaires de formation conçus aux Etats-Unis bénéficient d’une audience considérable sur les réseaux sociaux les plus utilisés par les jeunes brésiliens. Toutes ces formations visent un seul objectif ; convaincre les crentes brésiliens qu’ils ont une mission, celle de conquérir le pouvoir politique pour reconstruire la société sur la base de valeurs chrétiennes. La première étape de cette mission que les jeunes doivent suivre est de veiller à ce que l’ensemble des croyants qui les entourent votent aux élections pour des candidats proches de leurs églises.

S’imposer dans l’espace politique

Lorsque Luis Ignacio Lula da Silva accède pour la première fois à la tête de l’Etat fédéral en janvier 2003, il y a déjà vingt ans que des groupes et des personnalités pentecôtistes sont engagés dans la vie politique. Des élus évangéliques occupent déjà des positions-clés au niveau du pouvoir local (communes, assemblées législatives des Etats). Des personnalités qui s’identifient aux églises pentecôtistes détiennent des sièges au Congrès fédéral. A l’occasion de l’adoption de la nouvelle constitution de 1988, des députés et sénateurs ont formé un groupe parlementaire transpartis et mixte (comprenant des députés et des sénateurs) destiné à peser dans les débats et sur le fonctionnement des deux chambres. Ce groupe informel (ou bancada) se réclame explicitement des valeurs chrétiennes et se veut le représentant des intérêts des églises évangéliques. En 1990, il comptait 23 parlementaires (principalement des élus de la chambre des députés). La capacité d’influence politique acquise par cette mouvance dès le début des années 2000 est le résultat d’un travail d’infiltration systématique de formations appartenant à la droite traditionnelle et au centre ou dépourvues d’identité idéologique définies. A la chambre des députés, les députés de la bancada se recrutent principalement au sein des partis dits du centrão [3], ce marais sans l’appui de laquelle aucune majorité ne peut être constituée pour adopter un texte.

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Au début des années 2000, les principaux leaders évangéliques ont déjà une sérieuse connaissance du marketing politique. Avec leurs millions d’adeptes, les églises représentent un électorat significatif qu’aucun parti ne peut ignorer et mépriser. Les pasteurs des Assembleias de Deus et de l’Igreja Universal do Reino de Deus, les deux entités pentecôtistes principales, sont à la fois des formateurs d’opinion, des relais électoraux précieux à l’échelle locale, des alliés incontournables. Si leurs consignes de vote ne sont pas suivies par tous les crentes, elles déterminent cependant le choix de la majorité des fidèles. En 2002, le candidat Lula a négocié l’appui d’Edir Macedo, le fondateur et dirigeant de l’Igreja Universal. Il est élu avec un fort soutien de l’électorat évangélique. Une alliance de circonstance se noue entre la gauche qui arrive au pouvoir et les églises néo-pentecôtistes. Cette alliance ne durera pas.

Les années 2003 et 2004 ne sont pas seulement marquées par les débuts de la gauche à la tête de l’exécutif fédéral. Au sein du nouveau congrès avec lequel doit compter cet exécutif, la bancada evangélica réunit 59 élus (soit un parlementaire sur dix). Son influence déborde l’univers des églises pentecôtistes et néo-pentecôtistes. La bancada bénéficie de la sympathie d’élus catholiques (souvent proches du renouveau charismatique), de députés et de sénateurs qui se présentent comme membres des églises protestantes historiques ou n’affichent aucune appartenance religieuse. Le nombre des sympathisants est suffisant pour que la bancada evangélica parvienne à officialiser la création d’un Front Parlementaire Evangélique (Frente Parlamentar Evangélico, FPE) [4] en 2004. Alors que la bancada était un regroupement informel d’élus défendant des intérêts spécifiques, le Front est une organisation formellement reconnue au sein du Congrès, disposant d’une existence juridique et réunissant tous les parlementaires qui se sentent concernés par un enjeu déterminé. L’existence et l’activité du front sont reconnues lorsque cette entité réunit au moins les deux tiers des élus du Congrès. Cette procédure de reconnaissance doit évidemment être renouvelée au début de chaque législature. Les leaders du FPE ont obtenu sans difficulté ce renouvellement depuis la création de leur front. Ce dernier est devenu au fil du temps une formidable caisse de résonnance pour les députés et sénateurs qui animent la bancada. La bancada et le FPE vont exercer une influence croissante au sein du pouvoir législatif à partir de la fin des années 2000 [5].

Sur la première décennie du XXIe siècle, au Brésil comme ailleurs en Amérique du Sud, la gauche a intégré à son programme des revendications et des propositions nouvelles qui concernent les droits des groupes discriminés (afro-brésiliens, indiens), l’émancipation des femmes, le droit à l’avortement, la libération des drogues douces, le mariage homosexuel et la défense de la minorité LGBT, la Procréation Médicalement Assistée, etc… Ces thèmes sont introduits dans le débat parlementaire par de nouveaux élus qui représentent les segments de populations directement concernées. Au Congrès fédéral, ces élus de la gauche trouvent face à eux des députés et sénateurs de plus en plus nombreux représentant la mouvance pentecôtiste. La bancada evangélica et le Frente Parlamentar Evangélico (à l’intérieur duquel des personnalités catholiques conservatrices rejoignent les évangéliques) considèrent que les revendications avancées par leurs adversaires de gauche sont les manifestations d’une contreculture inacceptable, qu’elles constituent une menace pour l’ordre immuable de la famille patriarcale et chrétienne. Les élus et partis qui dénoncent la discrimination dont souffrent les noirs sont identifiés aux religions d’origine africaine que les évangéliques ont démonisées depuis des lustres. Le droit à l’avortement ou l’émancipation des femmes porteraient atteinte à « l’ordre moral ».

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La gauche va devoir reculer. En 2010, pour assurer son élection à la Présidence, D. Rousseff doit s’engager à ne pas remettre en cause la criminalisation de l’avortement. Le même scénario se répète lors de sa réélection en 2014. A partir de 2011, de plus en plus puissante à la Chambre des députés, la bancada evangelica contraint la gauche à aba-donner toutes les nouvelles revendications qu’elle avait reprises à son compte. En contrepartie, les élus évangéliques de plus en plus nombreux apportent leur soutien l’exécutif dans les autres domaines de l’action publique (économie, politique sociale, diplomatie). Progressivement, les partis du centrão qui appuyaient la gauche au pouvoir vont s’éloigner d’elle. Ils sont encouragés à le faire par les élus évangéliques qui savent que dans leurs églises les gigantesques scandales de corruption dont est accusé le pouvoir suscitent un rejet de plus en plus fort du parti de Lula et de ses proches alliés. En 2016, lorsque le procès en destitution de D. Rousseff a lieu, tous les élus du centrão suivent les consignes des leaders évangéliques. C’est au nom des valeurs de la famille chrétienne et de la défense de l’ordre moral qu’une majorité de parlementaires approuve l’impeachment de la Présidente.

Bolsonaro : l’homme providentiel

Au sein du gouvernement intérimaire de M. Temer (2016-2018), plusieurs personnalités éminentes de la mouvance pentecôtiste vont détenir des portefeuilles ministériels. Les principales églises évangéliques se rapprochent de la droite traditionnelle et de la droite extrême. Alliées à des secteurs conservateurs du catholicisme, elles vont appuyer la candidature de J. Bolsonaro à l’élection de 2018. Ce député de longue date n’a guère défendu jusqu’alors un programme de défense de la famille et de la morale chrétienne. Il s’est plutôt distingué comme porte-voix des revendications corporatistes des militaires. C’est un anti-communiste farouche et partisan d’un ordre sécuritaire renforcé. Le candidat Bolsonaro sait que la mouvance évangélique va peser comme jamais lors du scrutin de 2018. Après le départ de D. Rousseff, il a quitté le Parti Progressiste pour rejoindre une formation animée par des pasteurs : le Parti Social-Chrétien. Catholique pendant plus de 60 ans, il devient soudain évangélique en se faisant baptiser au sein des Assembleias de Deus. Il s’affirme comme un défenseur de la famille traditionnelle, des valeurs morales. Face à la gauche minée par les scandales de corruption, le vieux politicien Bolsonaro apparaît comme l’homme providentiel qu’attendaient les églises pentecôtistes. Des millions de crentes écouteront leurs pasteurs. Ils feront la victoire de l’ancien capitaine. Pendant ses meetings, le candidat n’a pas cessé de répéter que le Brésil était un pays chrétien. Une fois élu, le chef de l’Etat et son gouvernement martèlent un slogan : « Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous ».

L’offensive des leaders évangéliques a contribué aussi à favoriser l’élection ou la réélection de parlementaires (députés et sénateurs fédéraux) membres ou sympathisants des églises pentecôtistes et néo-pentecôtistes. En 2019, avec l’ouverture de la 56e législature, la bancada evangélica passe de 75 à 85 députés (16,37% des élus de la Chambre) et de 6 à 7 sénateurs. A la chambre, ces députés prennent le contrôle des partis dits du centrão. Jamais le lobby défendant les valeurs chrétiennes traditionnelles n’aura été aussi puissant. Sous la législature qui s’est achevée en fin 2018, le FPE réunissait 198 députés et 4 sénateurs, soit 33,9% de l’effectif total de membres du Congrès. Avec la législature qui commence en 2019, le FPE rassemble 202 députés et 9 sénateurs, soit 35,4% des élus.

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Le document soumis en avril 2019 par les leaders du front au Président de la Chambre pour que ce rassemblement soit officialisé alors que commence la 56e législature indique clairement que le FPE réunit des parlementaires qui veulent contrôler les programmes et les politiques gouvernementales dans les domaines de la famille, de la vie humaine et de la protection des exclus. Le Front entend participer à l’amélioration de la législation brésilienne dans tous les secteurs de la vie sociale. Il s’agit, disent les rédacteurs, « d’exercer leurs mandats parlementaires en conformité avec les desseins de Dieu ».

A partir de 2019, au sein de la bancada, le parti des Républicains (proche de l’Eglise Universelle du royaume de Dieu) est représenté par 19 élus. Le lobby informel intègre également des élus centristes, socio-démocrates ou socio-chrétiens. Les grands thèmes sur lesquels sont réunis ces élus sont la lutte contre l’égalité des genres, la défense du patriarcat, le maintien de l’interdiction du droit à l’avortement, à l’euthanasie ou le mariage entre personnes du même sexe. Ils s’opposent aussi à la criminalisation de la violence et de la discrimination des homosexuels, bisexuels et transsexuels, à l’interdiction des châtiments physiques imposés par les parents aux enfants. La bancada cherche par ailleurs à promouvoir une loi qui considérerait l’homosexualité comme une pathologie mentale… Elle est aussi très active dans le domaine de la bioéthique, préconisant notamment l’interdiction de la thérapie génique somatique. Elle lutte pour pérenniser l’interdiction de la fécondation in vitro pour les couples homosexuels. Les élus de ce groupe cherchent à faire approuver un statut de la famille qui, entre autres dispositions, définirait la famille comme un noyau social formé à partir de l’union d’un homme et d’une femme. Enfin, soulignons que les élus de la bancada se préoccupent aussi de questions plus prosaïques. Ils se sont battus ces dernières années pour que les exonérations fiscales consenties aux cultes soient maintenus et améliorés. En cette fin de législature, le chef de l’Etat a ratifié un texte confirmant que les églises ne sont pas assujetties au paiement de taxes foncières…L’efficacité du travail réalisée par les élus de la bancada et du FPE au sein des commissions parlementaires spécialisées doit être appréciée au nombre de projets législatifs favorables à l’élargissement des droits (des femmes, des minorités, des enfants…) que ces lobbys sont parvenus à freiner ou à neutraliser.

Sous la Présidence de Jair Bolsonaro, les églises évangéliques ont atteint une capacité d’influence sur l’exécutif fédéral et la vie politique qu’elles n’avaient jamais eue auparavant. Ces églises ont été récompensées de l’appui décisif qu’elles avaient apporté au candidat au cours de la campagne de 2018. Aux côtés du monde militaire, elles ont constitué le second vivier de recrutement des membres de l’équipe gouvernementale. Par ailleurs, elles ont renforcé leur pénétration de l’appareil judiciaire avec, notamment, la nomination par J. Bolsonaro, de deux hauts magistrats de la Cour Suprême issus des rangs de mouvements évangéliques. Souvent présentées comme l’une des composantes de la base de soutien du Président d’extrême-droite, les grandes dénominations néo-pentecôtistes ont en réalité utilisé l’ancien capitaine et son gouvernement pour accroître leur influence au sein des institutions politiques et poursuivre la « bataille spirituelle ».

Un pari pour 2023 et au-delà.

La majorité des leaders de la mouvance évangélique appuient la candidature de Bolsonaro et souhaite que ce personnage qui sert si bien leur entreprise soit réélu. Ces leaders se préparent néanmoins à tous les scénarios. La priorité de la bancada evan-gélica aujourd’hui est d’accroître le nombre de ses membres sur la prochaine législature. Objectif avoué par ses animateurs : atteindre à la Chambre un effectif représentant 30% des députés, soit 154 élus sur 513 ou une progression de 81% par rapport à l’effectif actuel. Pour réussir ce pari, il faut d’abord accroître sensiblement le nombre de candidats. A la fin août 2022, le nombre de candidats évangéliques enregistrés auprès de la Justice Electorale pour l’élection des membres de la Chambre des députés avait augmenté de 26% par rapport à ce qu’il était à la veille du scrutin de 2018. Si l’on compare avec le scrutin de 2010, la progression est de 128%. Tous partis confondus, en octobre prochain, 520 personnalités liées aux églises pentecôtistes et néo-pentecôtistes vont postuler un siège à la chambre basse. Les partis qui présentent le plus de candidats évangéliques sont tous des partis dits du centrão. C’est le cas du Parti Travailliste Brésilien (PTB) avec 47 postulants, du Parti Républicain (très lié à l’Igreja Universal) avec 40 noms.

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Le pari des élus de la bancada evangélica n’est pas irréaliste. Les députés fédéraux (513 au total, chaque Etat fédéré disposant d’un quota selon la taille de sa population, de 8 à 70) sont élus via un scrutin proportionnel de liste ouverte ; c’est-à-dire que la conquête de leur siège va dépendre autant du nombre de votes recueillis pour eux-mêmes que de ceux accumulés pour leur parti (ou alliance de partis). Les électeurs peuvent voter soit pour un candidat en particulier, soit pour le parti tout entier de leur choix. Les résultats donnent un certain nombre de sièges pour chaque parti, qui sont ensuite distribués pour leurs candidats ayant reçu le plus de votes. Les électeurs ont la possibilité d’effectuer un vote préférentiel en faveur d’un candidat de la liste pour laquelle ils votent, afin de faire remonter sa position dans la liste établie par le parti.

Nombre de députés fédéraux évangéliques par États

Ce mode de scrutin favorise l’élection de candidats qui ne sont pas nécessairement favoris au sein de leurs formations mais qui bénéficient de la préférence des électeurs. L’électorat évangélique est plus sensible aux recommandations des pasteurs et autres ministres des cultes dans ces élections locales où les clivages nationaux sont moins déterminants que pour le scrutin présidentiel. Par ailleurs, cet électorat est très important dans les Etats à forte population et très urbanisés comme São Paulo (70 sièges à pourvoir), le Minas Gerais (53 sièges), Rio de Janeiro (46) le Rio Grande do Sul (31) ou le Paraná (30). Soulignons enfin que l’objectif annoncé est finalement d’atteindre un poids relatif à la Chambre des députés qui corresponde à ce que représentent aujourd’hui les crentes des églises évangéliques dans la population.Si la bancada de la future chambre parvient à réunir 30% des députés et à progresser au Sénat, le prochain FPE devrait voir aussi ses rangs s’étoffer. Quels rôles joueront ces puissants lobbys au cours de la prochaine législature ? La réponse dépend en grande partie de l’issue du scrutin présidentiel. Si Bolsonaro est réélu, il sera plus que jamais un chef de l’Etat au service de ce camp évangélique conservateur et animé par l’ultra-droite. Si la victoire revient à Lula, le leader de gauche devra composer avec une mouvance évangélique très puissante. Si puissante qu’elle pourrait limiter considérablement ses marges de manœuvre…

Notes

[1] Cette mutation s’opère très précisément au moment où l’Église catholique désinvestit l’espace social et politique. A partir des années 1980, le reflux de la théologie de la libération, la reprise en main par Rome de la conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) ainsi que l’affaiblissement des pastorales populaires et des communautés ecclésiales de base, ont ouvert des champs libres au néopentecôtisme.

[2] En février 2020, The Send a réuni 170 000 jeunes sur trois stades géants à São Paulo et à Brasilia. Pendant douze heures d’affilée, les spectateurs ont pu assister aux prêches et shows de 110 pasteurs et chanteurs.

[3] Sur cette notion, voir le post : Petite incursion dans la vieille politique, publié sur ce site en février 2021 : https://www.istoebresil.org/post/petite-incursion-dans-la-vieille-politique-3

[4] Le Front parlementaire est une entité dotée d’une personnalité juridique, de statuts et d’un règlement intérieur. Cette entité peut recruter des collaborateurs salariés, élire un conseil directeur, avoir une comptabilité propre et prélever des cotisations auprès de ses membres. La bancada evangélica est un rassemblement informel de leaders politiques liés à des églises évangéliques et appartenant à des groupes parlementaires (partis) distincts parmi ceux qui se constituent au début d’une législature.

[5] Après une mauvaise passe à la fin des années 2000 (les effectifs de bancada baissent suite la non-réélection de parlementaires accusés de corruption), la bancada et le front connaissent ensuite une influence croissante. En 2010, la bancada regroupe 63 parlementaires (10,6% de l’effectif total d’élus des deux chambres). Le Front continue à réunir plus d’un tiers des parlementaires.

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À propos de l’auteur
Jean-Yves Carfantan

Jean-Yves Carfantan

Né en 1949, Jean-Yves Carfantan est diplômé de sciences économiques et de philosophie. Spécialiste du commerce international des produits agro-alimentaires, il réside au Brésil depuis 2002.
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