<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Captagon et guerre civile syrienne : beaucoup de bruit pour rien

27 août 2025

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Members of the Syrian security forces inspect amphetamine pills, known as Captagon, inside a military headquarters where it was manufactured before the fall of Bashar Assad government outskirts of Damascus, Syria, Tuesday, Jan. 7, 2025. (AP Photo/Mosa'ab Elshamy)/XMS102/25007587873603//2501071730

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Captagon et guerre civile syrienne : beaucoup de bruit pour rien

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Le conflit syrien, qui a débuté en 2011, a généré une instabilité politique, économique et sociale sans précédent au Moyen-Orient. Au cœur de cette guerre civile, un commerce illégal a prospéré : celui du Captagon, drogue de synthèse à base de fénétylline, un stimulant du système nerveux central. Cette drogue synthétique, parfois appelée « la drogue du conflit syrien » et à tort « la drogue des jihadistes », a fait couler beaucoup d’encre et suscité des fantasmes qu’il est possible de dissiper à présent.

Article paru dans le no58 – Drogues La France submergée

Qu’est-ce que le Captagon ?

À l’origine, c’est un médicament mis au point dans les années 1960 par un laboratoire allemand pour traiter des troubles tels que l’hyperactivité et la narcolepsie. Détourné de son usage, le médicament Captagon était aussi consommé dans les années 1980 par des footballeurs, des rugbymen ou des cyclistes afin d’améliorer leurs performances. Le célèbre « miracle de Berne[1] » de 1954 aurait été, l’apprendra-t-on bien plus tard, facilité par des prises généralisées d’amphétamines et notamment du Captagon par la Mannschaft. L’un de ses ingrédients de base, la fénétylline, une drogue de synthèse de la famille des amphétamines, est inscrite depuis 1986 par les Nations unies sur la liste noire des psychotropes. En France, c’est par un arrêté du 25 octobre 1995 qu’ont été interdites en France la fabrication et la vente de Captagon et de toutes les autres préparations contenant de la fénétylline, substance inscrite sur la liste des stupéfiants par arrêté du 22 février 1990.

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Il semble pourtant que le terme Captagon désigne en Syrie tout autre chose que le médicament originel. Comme souvent avec les drogues de synthèse, c’est un mélange de substances diverses (caféine, paracétamol) qui vise à obtenir des effets proches de la cocaïne, mais avec des effets nettement inférieurs. On retrouve cependant parmi les effets escomptés la stimulation intellectuelle, l’amélioration des capacités physiques, voire sexuelles, une forme de désinhibition et enfin l’absence des sensations de faim et de douleur. Le terme de « Captagon » étant utilisé certainement avant tout pour des raisons commerciales. Facile à produire donc, il a trouvé tout naturellement un débouché durant l’atroce guerre civile syrienne : comme stimulant chez certains combattants, comme antidépresseur pour conjurer la lente agonie d’une partie de la population syrienne, comme source de revenus pour le pouvoir.

« La drogue des djihadistes »

En Syrie, le Captagon a gagné en popularité en raison de son faible coût de production et de ses effets stimulants qui permettent aux combattants de rester éveillés et insensibles à la douleur pendant de longues périodes, a-t-on souvent lu. En réalité, lors des attentats islamistes ayant frappé l’Europe ces dernières années, personne n’a été en mesure de prouver la consommation de captagon[2] par les djihadistes, même après autopsie. En Syrie même, les atrocités perpétrées par l’État islamique ont été un peu hâtivement attribuées aux puissants effets désinhibiteurs du produit. Wassim Nasr, spécialiste reconnu de la mouvance djihadiste, n’a eu de cesse d’expliquer que l’État islamique condamnait l’usage des stupéfiants (et même du tabac) et que cette légende du Captagon est en réalité une façon de prendre nos désirs pour des réalités. Accepter l’idée que des gens se sacrifient en tuant d’autres gens, par idéologie religieuse, est impossible pour les sociétés occidentales. « Les gens ont envie de croire que les djihadistes sont défoncés. Eh bien non, c’est beaucoup plus complexe, beaucoup plus dangereux. Un mec est bien plus déterminé quand il se fait exploser sobre que quand il le fait drogué », déclarait-il à RFI en 2017.  Et d’ajouter : « Les terroristes sont drogués à Allah. »

Une drogue bon marché et facile à produire

La fabrication du captagon a pu bénéficier en Syrie (mais aussi au Liban, en particulier dans la Bekaa) d’infrastructures pharmaceutiques préexistantes et relativement développées. Avant la guerre, la Syrie produisait des molécules génériques, en collaboration avec des firmes indiennes, de façon tout à fait légale. Un des effets des sanctions a été de rechercher, par le biais du captagon, une rentabilité (quoique relative) à la suite de la difficulté de se procurer lesdites molécules génériques. Le captagon a commencé ainsi à être produit en masse à partir de 2018 au point qu’il circulait en quantité importante dans toute la Syrie, rebelle ou loyaliste, et principalement à Damas. Il était d’un usage récréatif assez répandu : un cachet se négociait, quasiment au grand jour, pour 1,5 à 2 $. Beaucoup de consommateurs doutaient d’ailleurs de la qualité du produit qui ne provoquait pas d’effets majeurs, contrairement à la cocaïne qui circulait aussi beaucoup en Syrie, comme du reste partout dans le monde. Mais le captagon est déversé également en quantité industrielle dans les camps de réfugiés syriens et palestiniens à travers tout le Levant et dans les sociétés de la région au point que l’Arabie saoudite et la Jordanie ont rappelé à l’ordre (certes mollement) la Syrie baassiste, devenue, après l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 et la Libye des années 2000, le principal producteur mondial de ces pilules « magiques ». Depuis l’accession au pouvoir de HTC à Damas, le nouveau pouvoir a largement communiqué sur la corruption de l’ancien régime en exhibant des saisies record et des laboratoires dans les zones loyalistes. Une manière de flétrir naturellement la gouvernance des alaouites du clan Assad, mais aussi d’envoyer un message en direction des pays du Golfe et notamment de l’Arabie saoudite, mais dans lequel le captagon est devenu un problème de santé publique. En Arabie saoudite, 70 % des 36 millions d’habitants a moins de 35 ans. Or le chômage endémique touche près de 35 % de la jeunesse active, d’après la Banque mondiale. La consommation de captagon concernerait près de 20 % de ces jeunes, souvent plus proche de la moyenne d’âge des 20 ans, remédiant prétendument ainsi à la dépression générale et au mal-être qui touche la société saoudienne. C’est donc très habile de la part d’Ahmed al-Charaa de communiquer sur la fin du trafic comme geste de bonne volonté, en échange d’investissements saoudiens massifs pour la reconstruction de la Syrie.

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À qui profite le crime ?

Côté loyaliste, c’était un secret de polichinelle. Bachar al-Assad fermait les yeux sur les activités clandestines de production du captagon, en partie contrôlées par son frère Maher. Mais il est difficile d’avoir précisément une estimation des revenus que procurait ce trafic à l’État syrien. Les chiffres les plus courants situent ses dividendes dans une fourchette comprise entre 5 et 10 milliards de dollars annuels. Sommes relativement modestes mais qui, à l’échelle d’un pays ruiné comme l’était la Syrie après des années de guerre et de sanctions et la privation de ses principales recettes d’exportation qu’étaient le pétrole et les céréales, sont en réalité considérables. Les nouvelles autorités de Damas n’auraient ainsi trouvé que 250 millions de dollars de réserves de change à la Banque centrale syrienne. C’est-à-dire que les dépenses induites par la guerre ont épuisé l’économie syrienne, les soldes symboliques versées aux militaires expliquant en partie l’écroulement brutal de l’armée syrienne en décembre 2024. Un diplomate syrien me l’avait confié en mai 2023 : quand, en échange de concessions et de rapprochements diplomatiques avec la Jordanie et l’Arabie, Damas s’est engagé à réfréner ce trafic, il s’est coupé de ses principales ressources de devises. Ainsi, le 8 mai 2023, la Syrie avait autorisé l’armée de l’Air jordanienne à éliminer au sud de Sweida l’un des principaux contrebandiers syriens de captagon[3]. La réouverture de l’ambassade saoudienne à Damas en septembre 2024 n’avait abouti qu’en vertu des engagements d’Assad à lutter contre la production du captagon[4].

A posteriori, il apparaît que c’est la lutte contre le captagon qui est l’une des causes principales de la chute du régime, tombé sans combattre.

[1] Finale de la coupe du monde de football 1954. L’Allemagne (RFA) gagne miraculeusement contre la Hongrie, invaincue depuis 31 matchs, en déjouant tous les pronostics.

[2] Quand Captagon désigne le produit d’origine, qui est un nom de marque déposé, il s’agit d’un nom propre, donc avec majuscule. Quand il devient un nom générique désignant toute substance appelée comme tel, il prend une minuscule.

[3] https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20230508-un-trafiquant-de-captagon-syrien-tu%C3%A9-par-un-raid-jordanien-%C3%A0-l-est-de-soue%C3%AFda

[4] https://www.lorientlejour.com/article/1426669/reprise-des-activites-de-lambassade-saoudienne-a-damas.html

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À propos de l’auteur
Frédéric Pichon

Frédéric Pichon

Professeur en classe préparatoire ECS, chercheur spécialiste de la Syrie. Dernier ouvrage paru : « Syrie, une guerre pour rien », Cerf, mars 2017.

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