<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Castellorizo, minuscule, stratégique, symbolique

14 janvier 2021

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Castellorizo, un paradis qui peut vite devenir guerrier.
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Castellorizo, minuscule, stratégique, symbolique

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On a du mal à la trouver sur une carte de la Grèce, où elle figure dans un petit encart dans un coin, ou parfois pas du tout. Castellorizo est une toute petite île grecque collée à la côte turque. Elle n’était encore récemment qu’une idylle pour touristes avisés, lorsqu’en 2020 le conflit gréco-turc sur le partage des zones maritimes l’a brusquement jetée sur les devants de l’actualité. Elle a eu pourtant son heure de gloire au XIXe siècle.

 

 

La petite île (9 km2) a eu plusieurs noms : dans l’Antiquité grecque, elle s’appela Megiste, puis Caramanie, dans la Turquie actuelle. C’est toujours le nom officiel de la municipalité (Megisti), que les Turcs ont transcrit en Meis. Mais son nom usuel (Castellorizo) vient de ses conquérants latins du Moyen Âge et de sa forteresse au sommet d’un éperon rocheux qui domine l’entrée du port et regarde vers l’Anatolie : Château-Rouge (ou Château-Roux) en français (encore sur les cartes du XVIIIe siècle) que les Italiens ont changé en Castello Rosso, dont les Grecs à leur tour auraient fait Kastel(l)orizo.

 

Si loin de la Grèce et si près de la Turquie

 

Castellorizo est située en Méditerranée orientale, entre Rhodes (territoire de la Grèce le plus proche, dont elle dépend administrativement), à 110 km, et Chypre (280 km), d’identité grecque aussi. Mais à 570 km d’Athènes, alors que moins de deux kilomètres seulement séparent ici les côtes de l’île grecque et celles de la Turquie. Au fond de leurs golfes respectifs, les deux ports qui se font face, Castellorizo et Kas, sont à 6 km (une demi-heure de bateau). Deux langues, deux religions, deux cultures et deux identités qui se côtoient, se connaissent, échangent et s’affrontent depuis des siècles se concentrent autour de ce petit bout de terre entourée d’eau.

L’étrange frontière actuelle, qui fait de Castellorizo le point le plus avancé de l’État grec vers l’Orient, date du XXe siècle. Depuis l’Antiquité, l’île et la côte avaient un peuplement grec, et de 1522 à 1913 Castellorizo appartenait à l’Empire ottoman. La révolte contre les Turcs en 1913, puis les occupations successives par la France (1915-1921, alors que de jure l’île est encore turque), l’Italie (1921-1943, par un traité international), et la Grande- Bretagne en guerre (1943-1947), enfin son union avec la « mère-patrie » (tant espérée depuis l’indépendance de la Grèce après 1821) en 1947, l’ont définitivement séparée de l’État turc. De plus, l’expulsion des Grecs d’Asie Mineure en 1923, après trois millénaires de présence sur les côtes, a ajouté une frontière ethno-culturelle et religieuse à la frontière politique. Sur le rivage d’en face turquifié, Antifilo (l’antique Antiphellos) devint Kas, où subsistent seulement quelques maisons grecques et les ruines antiques. En 1933, l’Italie souveraine du Dodécanèse a cédé à la Turquie une poignée d’îlots de l’archipel, que les Castellorizotes utilisaient comme pâturages, déplaçant ainsi un peu la frontière maritime au profit de la Turquie.

 

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De la prospérité au drame

 

Cette position fut la chance et le drame de la petite île. Son port naturel, abrité et profond, qui peut héberger des flottes de commerce (de contrebande et de piraterie aussi) ou de guerre, a fait sa prospérité à la fin du XIXe siècle, et de tout temps suscité les convoitises des conquérants. Elle a été une étape des pèlerins et des Croisés de l’Occident en route vers les Lieux Saints. Trop petit, « le gros caillou grec » stérile fut rarement indépendant (en 1913-1915), et il fut une place recherchée pour dominer la Méditerranée orientale. L’île appartint successivement à Rhodes, aux Perses, aux Macédoniens, à Rome, à Byzance, aux Sarrazins, aux Latins (l’Ordre des Chevaliers de Saint-Jean, installé à Rhodes, a construit le château), aux Égyptiens, aux Aragonais de Naples, aux Vénitiens, et à l’Empire ottoman ; et brièvement à un protégé grec de l’Empire russe (1788). Au XXe siècle, elle servit de base navale aux grandes puissances, ce qui tua définitivement son commerce, détruisit une grande partie de la ville et acheva de la dépeupler. En 1915, la France en guerre occupe « le meilleur port de la région », « clef de l’Orient », pour assurer le blocus de la côte turque, protéger le trafic maritime des Alliés vers le Levant, lutter contre les sous-marins allemands, et faire du renseignement en Turquie. Cela vaudra à l’île de sévères bombardements depuis la côte turque en 1917, auxquels il fut mis un terme par l’installation de canons de 120 mm sur les hauteurs.

La population, de 2 500 habitants en 1821, atteint son maximum (9 500) vers 1910 (sans compter la communauté insulaire sur la rive d’en face, qui exploite des terres et des forêts, et fait aussi du commerce). Mais le déclin de la marine à voile, la rupture politique avec la Turquie, et les ravages des deux guerres mondiales ont réduit la population quasiment à néant (5 500 en 1915, un peu plus de 2 000 habitants entre les deux guerres, 245 en 1946, 492 officiellement aujourd’hui, mais 200 environ hors saison touristique, et 300 militaires pour le principe et la sécurité). Les insulaires, traditionnellement presque tous commerçants et marins (l’île n’a aucune ressource, même pas d’eau), et donc habitués aux voyages maritimes, émigraient facilement, en Égypte, en Grèce, aux Amériques, et surtout en Australie (30 000 « Kassies » descendants d’émigrés de l’île).

Castellorizo vit des subventions de l’État grec. Des Australiens sont revenus restaurer la maison de leurs ancêtres. Une forme privilégiée de tourisme (sans voitures, sans grande plage, sans grands hôtels) est apparue depuis les années. L’île a eu 70 000 visiteurs en 2019. Le « rocher stérile » des voyageurs d’autrefois est une idylle très grecque aux portes de l’Orient. Il n’a qu’une localité installée autour des deux ports et sur le promontoire qui les sépare, dominé par le château fort des Chevaliers de Rhodes. Le plateau ne porte qu’une acropole antique et byzantine, quelques monastères, la piste d’un petit aérodrome (1984), et quelques petites casernes . L’endroit est magnifique, au pied des falaises abruptes, avec ses belles maisons colorées entourant le port, sa petite mosquée-musée, et sa vue sur les hautes montagnes de la Turquie au-delà du bras de mer, d’où peut venir la menace. Des bouts de terrains aux ruines embroussaillées rappellent aujourd’hui son passé glorieux et tragique.

Avant la crise de 2020, les relations avec la côte turque étaient intenses et quasiment cordiales. L’île se ravitaille depuis toujours sur la côte d’en face, touristes turcs et étrangers viennent de Kas la visiter la journée, acheter des produits hors-taxe, se restaurer et boire au calme sur ses quais, tout près des poulpes et des tortues, dans une ambiance culturelle différente. Elle est une base idéale pour visiter le sud de la Turquie, si l’on veut passer en quelques minutes de l’Europe à l’Orient. Il y eut récemment des manifestations culturelles gréco-turques et même, depuis 2005, un concours de natation annuel Castellorizo-Kas (6 km). Des spécialistes y ont vu des « solidarités translocales et des réseaux de proximité et d’échanges », dont ils attendaient (en 2017) « une mutation politique de la situation frontalière entre la Grèce et la Turquie », voire « la stabilisation d’une paix durable ». C’est ce qu’ils appelaient alors «   la géopolitique par le bas », qui devait effacer les « frontières linéaires ». Depuis mars 2020, la Covid et le conflit maritime ont mis fin brusquement à ce voisinage apaisé.

 

L’enjeu et le symbole du conflit gréco-turc

 

Dans ce conflit, la Grèce a pour elle l’histoire, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et les traités internationaux. L’identité grecque de l’île est incontestable, attestée par les vestiges mycéniens et les inscriptions doriennes, la dépendance de Rhodes et de Byzance, la volonté d’union à la Grèce (les soulèvements de 1821 et 1913). Dans le passé, l’île a plusieurs fois été abandonnée par ses habitants, mais elle est toujours restée presque « purement grecque ». L’expulsion de la garnison ottomane en 1913 a entraîné le départ de la cinquantaine de familles turques qui habitaient sur le promontoire. Si elle était cédée à la Turquie, son caractère hellénique disparaîtrait à terme, comme ce fut le cas pour Imbros et Tenedos, à l’entrée des Dardanelles, que la Turquie kémaliste a obtenues en 1923. La volonté de défendre cette identité locale et nationale est forte. Des médias ont mis en avant un couple turco-castellorizote récent, navré par le conflit actuel. L’île a vu débarquer des groupes plus ou moins grands de migrants, parfois à la nage, d’autres en bateau (740 en 2016, plus de trois fois la population de l’île), peut-être avec la complicité de marins, de garde-côtes et de policiers de l’une et de l’autre rive. On les a vus une nuit, acheminés par des ruelles discrètes jusqu’au terrain du commissariat de police. Lorsqu’on voulut installer un foyer de migrants dans le village, celui-ci prit feu une nuit. En 2019, ils ont occupé des maisons vides ou en réparation, l’hôtel, une église. Ils ne veulent pas rester dans l’île, mais continuer vers l’Europe. Si proche de la Turquie, Castellorizo est le premier bout de terre en Orient de l’Union européenne, c’est-à-dire du droit d’asile.

Dans son conflit avec la Grèce, la Turquie s’appuie sur la géographie et sa conception de la justice. Elle met l’accent sur la distance avec la Grèce continentale et la menace militaire que constituerait l’île trop proche. L’île rappelle aux Turcs leur humiliation de1919-1920 et le traité honni de 1923. Des médias turcs se sont indignés (au nom de la démilitarisation des îles proches concédée à la Turquie au traité de Lausanne en 1923) de l’arrivée de renforts militaires grecs (Garde Nationale chargée des frontières), accusés de « pointer leurs armes vers le littoral turc ». Le gouvernement d’Athènes les justifie par la défense de l’île face aux troupes turques présentes à Kas. Des premiers ministres et la présidente de la Grèce sont venus y réaffirmer l’appartenance à la Grèce. Il y eut même une réunion de ministres de l’Union européenne. Le caillou grec visible de chez eux nargue les Turcs. L’île serait sans doute facilement prise par l’armée d’Ankara, mais les conséquences seraient incalculables. Un matin de septembre 2020, un drone envoyé par des nationalistes turcs a jeté de la peinture rouge sur le drapeau grec peint sur le rocher qui surplombe le port, en diffusant des marches militaires turques. Il vient d’être repeint, avec en plus un drapeau byzantin, et la Vierge Marie avec l’inscription : « La Sainte Vierge avec nous ». Un drapeau grec immense flotte sur le château, que les Turcs ressentent comme une provocation. Pour les Grecs, l’île est un poste avancé de l’Europe (il y a aussi un drapeau européen) face à l’Orient musulman dont ils se sont libérés après des siècles de domination. En temps normal, en fin d’après-midi, quand les touristes de l’autre côté sont repartis, les militaires descendent sur le port prendre un verre. La situation fait qu’ici l’Église orthodoxe, l’armée et la population se soutiennent. Loin d’Athènes devenue cosmopolite.

 

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Les choses sont plus compliquées en ce qui concerne le droit maritime. Les Grecs ont une tradition maritime millénaire. La mer est leur domaine. Les Turcs à leurs yeux sont des continentaux nomades installés tardivement en Anatolie. Ils défendent le principe de la plateforme continentale, y compris pour leurs îles proches de la côte turque (Castellorizo prive la Turquie des droits maritimes de 1 577 km de littoral anatolien), ce que la Turquie refuse, en réclamant une zone maritime correspondant à sa longue façade littorale (qui engloberait Castellorizo dans une mer turque) , et aussi à sa population (huit fois la Grèce), à sa puissance militaire, et à sa nouvelle doctrine expansionniste de la « Patrie Bleue » en Méditerranée.

La situation paradoxale de Castellorizo semble devoir durer si le litige reste maritime et économique. Le souci d’équilibre entre le respect des identités différentes de part et d’autre de la frontière maritime, et les intérêts matériels et culturels de contacts civilisés entre voisins obligés, devrait apaiser les tensions. Mais rien n’est certain.

 

 

 

 

 

 

 

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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