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Près de la moitié du commerce maritime mondial de soufre transitait par Ormuz avant la fermeture de fin février 2026. Sans soufre, pas d’acide phosphorique. Sans acide phosphorique, pas d’engrais phosphatés. Sans engrais phosphatés, pas de récoltes suffisantes pour nourrir huit milliards d’êtres humains. La chaîne de dépendances est aussi courte que méconnue.
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69 % des réserves mondiales de phosphate sont au Maroc, selon les services géologiques américains. Le continent africain importe 42 % de ses engrais phosphatés depuis le Royaume, et l’Inde y a sécurisé plus de deux millions de tonnes pour la campagne 2025-2026. Le prix du soufre est passé de 150-180 dollars la tonne il y a deux ans à près de 1 000 dollars sur les marchés du Moyen-Orient.
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OCP, premier opérateur mondial du phosphate, exécute une vision stratégique posée par le Roi Mohammed VI en 2010 : faire de la sécurité alimentaire africaine un pilier de la diplomatie marocaine. Quinze ans d’investissements ont construit quatre autonomies stratégiques (eau, énergie, savoir, capital) qui permettent au Groupe de jouer aujourd’hui un rôle de stabilisateur du marché mondial des engrais.
Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz fin février 2026, l’attention mondiale s’est majoritairement concentrée sur les images des supertankers d’hydrocarbures bloqués au large de Bandar Abbas. Les marchés pétroliers ont été violemment secoués, la crainte de l’hyperinflation a saturé les écrans de chaînes d’information en continu et les analyses géopolitiques se sont multipliées. Pourtant, derrière cette crise visible, une autre crise se déployait en silence, dont les conséquences à moyen terme pourraient se révéler plus impactantes que la flambée du baril. Elle concerne non plus l’énergie, mais l’alimentation. Et le Maroc s’y trouve désormais en position d’amortir une partie du choc.
Près de la moitié du commerce maritime mondial de soufre transitait par Ormuz avant la crise[1]. Sans soufre, pas d’acide phosphorique. Sans acide phosphorique, pas d’engrais phosphatés. Sans engrais phosphatés, pas de récoltes suffisantes pour nourrir huit milliards d’êtres humains. La chaîne de dépendances est aussi courte que méconnue. Dans cette équation industrielle peu visible, un acteur occupe désormais une position particulière : OCP, premier opérateur mondial du phosphate, exploitant les 69 % des réserves mondiales que les services géologiques américains attribuent au Maroc[2].
La crise d’Ormuz, dont le dénouement est attendu depuis de nombreuses semaines mais dont les conséquences devraient encore être visibles pendant de longs mois, a révélé en quelques semaines une réalité que les marchés agricoles connaissaient depuis longtemps. Dès le 7 avril 2026, Le Grand Continent en faisait l’analyse, alertant sur le risque d’une crise alimentaire massive en Afrique et désignant le Maroc parmi les rares acteurs structurellement en mesure d’amortir le choc[3]. Pendant que le producteur saoudien Ma’aden et son homologue qatari sont paralysés ou tournent au ralenti, le Maroc apparaît comme un pivot inattendu d’un système qui ne s’était jamais pensé comme dépendant.
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Une vulnérabilité agricole que les marchés connaissaient déjà
Pour comprendre l’ampleur du choc, il faut rappeler une donnée souvent méconnue du grand public : la fertilité des sols mondiaux dépend, à des degrés divers, de trois éléments : l’azote, le phosphore et le potassium. L’azote peut être synthétisé partout où l’on dispose de gaz naturel. La potasse est concentrée dans quelques bassins géographiques mais reste largement substituable. Le phosphore, en revanche, ne se synthétise pas.
Cette concentration géographique n’a pas d’équivalent dans le monde des matières premières stratégiques : la Chine, deuxième détentrice mondiale, ne possède qu’environ 5 % des réserves, et les États-Unis, l’Algérie et la Russie complètent le tableau avec des parts encore plus modestes. À cette concentration s’ajoute une dépendance des grands consommateurs : le continent africain importe 42 % de ses engrais phosphatés depuis le Maroc, et l’Inde y a sécurisé plus de deux millions de tonnes pour la campagne 2025-2026. Dans ce cadre, le Financial Times qualifie l’épisode de « choc mondial d’approvisionnement en engrais »[4].
Quant aux prix, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le soufre, intrant critique de la production d’engrais phosphatés, oscillait entre 150 et 180 dollars la tonne il y a deux ans. Il frôle désormais les 1 000 dollars la tonne sur les marchés du Moyen-Orient, soit une multiplication par six dans un délai si court qu’elle suffit à déstabiliser n’importe quelle chaîne industrielle agricole. Sur l’ensemble de l’année 2026, la Banque mondiale projette une hausse de plus de 30 % de l’indice mondial des prix des engrais, sous l’effet conjugué de la flambée du soufre, de l’ammoniac et de la pression sur le triple superphosphate (TSP)[5]. La crise d’Ormuz révèle ainsi une réalité que les marchés connaissaient depuis longtemps mais que les opinions publiques découvrent : la sécurité alimentaire mondiale repose désormais sur un nombre très réduit de nœuds géographiques. Et parmi ces nœuds, le Maroc occupe une position dont la centralité ne s’apprécie pleinement qu’aujourd’hui.
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La vision royale, matrice d’une trajectoire industrielle
Si OCP apparaît aujourd’hui comme un pôle de stabilisation alors que ses concurrents du Golfe sont paralysés, c’est qu’une trajectoire patiente a été engagée il y a quinze ans. Cette trajectoire ne procède pas d’une initiative d’entreprise isolée. Elle est l’exécution industrielle d’une vision géopolitique posée au plus haut niveau de l’État marocain. Par le Roi Mohammed VI en personne.
Dès 2008, dans le sillage de la crise financière mondiale et au lendemain du lancement du Plan Maroc Vert visant à moderniser en profondeur son agriculture, le Royaume engage une réorientation stratégique majeure : faire de la sécurité alimentaire — d’abord nationale, puis africaine — un axe structurant de sa politique économique et étrangère.
« En 2010, le Roi Mohammed VI érige explicitement la sécurité alimentaire africaine en pilier de la diplomatie marocaine, anticipant de plus d’une décennie ce que les institutions internationales ne consacreront comme priorité qu’au lendemain de la guerre en Ukraine. »
Cette anticipation est aujourd’hui frappante. Lorsque la guerre russo-ukrainienne de 2022 a révélé la vulnérabilité européenne aux intrants agricoles russes et biélorusses, lorsque l’effondrement des chaînes d’approvisionnement de la COVID-19 a alerté sur les fragilités logistiques globales, lorsque la sécheresse au Sahel et en Afrique de l’Est a fait remonter la sécurité alimentaire au sommet de l’agenda multilatéral, le Maroc disposait déjà d’une doctrine, d’instruments industriels en construction avancée, et d’un réseau de partenariats opérationnels. Cette antériorité de plus de quinze ans sur les institutions internationales constitue, dans l’histoire récente des politiques publiques, un cas singulier.
La doctrine marocaine repose sur une conviction simple : un grand producteur mondial d’engrais ne peut pas se contenter d’être un fournisseur. Il doit devenir un stabilisateur. Cette conviction a impliqué d’investir massivement, sur plus d’une décennie, dans la construction d’une résilience industrielle systémique, ce que le Groupe a précisément entrepris en édifiant patiemment quatre autonomies stratégiques sans lesquelles le rôle de stabilisateur qu’il tient aujourd’hui ne lui serait pas accessible.
Anatomie d’une résilience construite en quinze ans
La première de ces autonomies concerne l’eau. Le Maroc, comme l’ensemble du bassin méditerranéen, fait face à un stress hydrique structurel qui s’aggrave d’année en année. Dans ce contexte, une industrie minière et chimique aussi gourmande en eau qu’OCP aurait pu devenir, par sa seule existence, un facteur de tension sociale et un concurrent direct de l’agriculture marocaine. La stratégie adoptée a été inverse : faire du Groupe, à terme, un contributeur net à la souveraineté hydrique nationale. OCP a ainsi dessalé 320 millions de mètres cubes en 2025[6], contre quarante millions deux ans plus tôt, avec un objectif de 610 millions à l’horizon 2027. La station de dessalement de Jorf Lasfar alimente un pipeline de 203 kilomètres acheminant l’eau dessalée jusqu’à la mine de Khouribga, ce qui permet de libérer entièrement les ressources hydriques continentales pour l’agriculture. Ce dispositif fournit en outre un quart des besoins en eau potable de Casablanca Sud.
La deuxième autonomie concerne l’énergie. Premier consommateur électrique du Royaume, OCP était historiquement parmi les premiers à être délesté lors des tensions sur le réseau national. La réponse industrielle a été massive : 1,2 gigawatt de capacités renouvelables visé à l’horizon 2027, avec une première phase opérationnelle depuis décembre 2025 qui fait du site de Khouribga, plus grande mine de phosphates au monde, la première grande installation industrielle marocaine entièrement alimentée en énergies renouvelables[7]. Cette autonomie n’est pas accessoire : à l’heure où la facture pétrolière mondiale s’apprête à exploser sous l’effet d’Ormuz, le découplage opéré par OCP entre ses opérations et le baril constitue un avantage compétitif d’une lisibilité particulière.
La troisième autonomie est celle du savoir. Adossé à l’Université Mohammed VI Polytechnique, créée dans la ville de Benguérir au milieu des années 2010, OCP a investi dans une recherche appliquée dont les fruits commencent à se déployer commercialement. L’avancée la plus significative concerne la décadmiation des engrais, un sujet technique mais aux implications considérables pour les marchés européens, où les seuils réglementaires sur le cadmium se durcissent. Depuis février 2025, l’intégralité des engrais commercialisés par OCP en Europe respecte un seuil de cadmium trois fois inférieur à la limite réglementaire européenne. Cette avance est le résultat d’une décennie d’investissement dans une université qui, en 2010, n’existait pas encore.
La quatrième autonomie, plus discrète, concerne le capital. Au moment où la crise d’Ormuz aurait pu fragiliser l’accès aux marchés financiers d’un opérateur émergent, OCP a procédé en avril 2026 à l’émission d’un bond hybride inaugural de 1,5 milliard de dollars, soit le premier instrument de ce type émis en dollars par une entreprise africaine, souscrit 4,6 fois et placé auprès de 176 investisseurs dans 23 pays. De fait, l’autonomie financière du Groupe n’est pas celle d’un opérateur protégé par son État : c’est celle d’un acteur que les grands bailleurs multilatéraux et les marchés internationaux tiennent désormais pour systémique.
La démonstration en temps réel
C’est dans ce cadre construit sur quinze ans que le Maroc et son bras armé OCP ont affronté la crise d’Ormuz. Dès avril 2026, le Groupe annonce une réduction allant jusqu’à 30 % de sa production au deuxième trimestre, anticipant sur des opérations de maintenance qui devaient s’effectuer fin 2026[8]. Cette décision est l’expression d’un arbitrage stratégique. Au moment où le soufre devient trop cher et où les flux d’approvisionnement deviennent incertains, réduire temporairement la production permet de préserver les stocks, d’attendre la stabilisation des cours, et de préparer la pleine capacité pour la phase qui suit la crise. De fait, le Groupe avait bénéficié de stocks de soufre sécurisés avant la flambée des prix, assurant une couverture jusqu’à fin juillet 2026.
Le Groupe a également diversifié activement ses sources d’approvisionnement en soufre, se tournant vers des fournisseurs alternatifs comme le Kazakhstan, le Canada, l’Europe ou le golfe du Mexique notamment. Dans le même temps, OCP a opéré un pivot industriel vers le triple superphosphate (TSP), produit moins consommateur de soufre et sans recours à l’ammoniac : la part du TSP dans la production passe d’environ 30 % en 2025 à plus de 50 % en 2026, avec des exportations qui ont plus que doublé en deux ans. Ce pivot aurait été impossible sans la flexibilité industrielle construite au cours des dix dernières années.
Enfin, à mesure que les approvisionnements se sécurisent et que les stocks se reconstituent, OCP a annoncé début juin la reprise complète de ses opérations à pleine capacité pour la fin du mois de juin[9]. Ceci marque la fin de la phase de gestion défensive et l’entrée dans une phase de stabilisation active du marché mondial, soit précisément le rôle que la doctrine de 2010 préfigurait pour le Maroc.
L’enjeu stratégique pour l’Europe et l’Afrique
À ce stade, deux questions se posent aux décideurs européens et africains.
La première concerne l’Europe : dans un monde où les détroits, les flux énergétiques et les intrants critiques peuvent être brutalement perturbés, quelle est la stratégie du vieux continent en matière de sécurité des engrais ? L’Union européenne a longuement débattu, ces dernières années, de l’autonomie alimentaire et de la souveraineté agricole. Mais ces débats se sont focalisés sur la production agricole, rarement sur les intrants. Ormuz oblige à reposer la question : la sécurité alimentaire de l’Europe n’est pas seulement une affaire de champs cultivés ; elle est aussi une affaire de chaînes d’approvisionnement en phosphore, en azote et en potassium. Et dans ce système, le Maroc apparaît comme l’un des partenaires stratégiques les plus stables et les mieux capitalisés sur la décennie écoulée.
La seconde question concerne l’Afrique. Le continent, qui devra nourrir près de 2,5 milliards d’habitants d’ici 2050, dépend largement des engrais phosphatés marocains. La vision marocaine semble avoir anticipé cette dépendance avant qu’elle ne devienne un sujet international. Là où d’autres acteurs n’envisagent l’Afrique que comme un marché, le Maroc a fait le choix, depuis quinze ans, d’y investir une stratégie patiente de coopération industrielle Sud-Sud, qui se révèle aujourd’hui un actif diplomatique de premier ordre.
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Sources
[1] Données de marché publiées par Argus Media et CRU Group sur le commerce maritime mondial du soufre et de l’ammoniac, 2025-2026 (analyses sectorielles, sources spécialisées matières premières).
[2] U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2026, janvier 2026, fiche « Phosphate Rock ». https://pubs.usgs.gov/publication/mcs2026
[3] Augustin Grandgeorge, « Le blocage d’Ormuz peut-il provoquer une famine ? Anatomie d’un choc systémique », Le Grand Continent, 7 avril 2026. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/07/ormuz-famine/
[4] Financial Times, couverture du « fertiliser supply shock » consécutif à la fermeture d’Ormuz, 24 mai 2026. https://www.ft.com/content/3cf63a2a-f0a8-4a3b-86e8-77476af5caf7
[5] Banque mondiale, « Fertilizer prices surge as Strait of Hormuz disruptions tighten supplies », World Bank Blogs, 14 mai 2026. https://blogs.worldbank.org/en/opendata/fertilizer-prices-surge-as-strait-of-hormuz-disruptions-tighten-supplies-
[6] OCP Group, communiqué de presse OCP Green Water — « Un pas décisif d’OCP Green Water pour la souveraineté hydrique », 14 juillet 2025. https://www.ocpgroup.ma/fr/press-release/un-pas-decisif-docp-green-water-pour-la-souverainete-hydrique-du-groupe-ocp
[7] OCP Group, communiqué de presse OCP Green Energy — mise en exploitation de la première phase du programme, 1er décembre 2025. https://www.ocpgroup.ma/fr/press-release/ocp-green-energy-met-en-exploitation-la-premiere-phase-de-son-programme
[8] Argus Media, « Morocco’s OCP announces 30pc cut to production rates », 2 avril 2026 ; CRU Group, note de marché, 2 avril 2026.
[9] Médias24, « Exclusif. OCP reprend sa pleine cadence de production, transformant la crise en opportunité », 10 juin 2026. https://medias24.com/2026/06/10/exclusif-ocp-reprend-sa-pleine-cadence-de-production-dengrais-1697021/ ; Argus Media, mise à jour du 11 juin 2026.









