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La prétention iranienne à contrôler le détroit d’Ormuz s’inscrit dans une continuité stratégique antérieure à la révolution islamique — dès 1959 le Shah étendait unilatéralement ses eaux territoriales — mais elle se heurte à un cadre juridique international solide et à des interdépendances économiques profondes.
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La Convention de Montego Bay (1982) consacre le régime de « passage en transit » dans les détroits internationaux, qui ne peut être suspendu par les États riverains : un principe largement reconnu comme droit coutumier même par des États non signataires comme l’Iran ou les États-Unis.
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La posture iranienne révèle moins une capacité réelle de contrôle qu’une stratégie d’influence : Ormuz n’est pas un instrument de souveraineté exclusive, mais un espace partagé structuré par le droit et par l’interdépendance géopolitique.
Les déclarations iraniennes évoquant un possible contrôle du détroit d’Ormuz relèvent d’une rhétorique désormais bien rodée. À chaque crise, Téhéran agitait la menace d’une restriction de la circulation maritime, laissant entendre qu’il pourrait transformer ce passage stratégique en levier de puissance ; cette fois, ils sont passés à l’action. Pourtant, à l’épreuve du droit international comme de la géopolitique, cette prétention apparaît largement illusoire.
Pour en saisir la portée réelle, il convient de replacer cette posture dans le temps long : celui d’une continuité stratégique iranienne, bien antérieure à la révolution islamique, mais aussi celui d’un ordre juridique maritime qui limite strictement toute velléité de contrôle.
Une ambition ancienne : Ormuz comme « veine jugulaire »
La centralité stratégique du détroit d’Ormuz dans la pensée iranienne ne date pas de la République islamique. Elle remonte au règne du Shah, Mohammad Reza Pahlavi, dans un contexte de montée en puissance régionale et de retrait britannique du Golfe.
Dès 1959, l’Iran étend unilatéralement ses eaux territoriales à 12 milles nautiques, y limitant la navigation au régime du « passage inoffensif »
En 1971, il consolide sa position en prenant le contrôle des îles de Grande et Petite Tunb ainsi qu’Abou Moussa, situées à l’entrée du détroit.
Le Shah formule explicitement la doctrine iranienne : Ormuz est la « veine jugulaire » du pays. Il affirme en 1972 que l’Iran dispose des moyens de fermer le détroit si nécessaire. À l’époque, cette posture s’inscrit dans une logique de « gendarme du Golfe », alignée cependant avec les intérêts occidentaux. Autrement dit, la dimension stratégique d’Ormuz est une constante de la géopolitique iranienne, indépendamment du régime.
1979 : rupture idéologique, continuité géopolitique
La révolution islamique de 1979, menée par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, bouleverse l’ordre régional. Pourtant, elle ne s’accompagne d’aucune revendication nouvelle concernant le détroit d’Ormuz. Les priorités du nouveau régime sont ailleurs : consolidation interne, affirmation idéologique, confrontation avec les États-Unis, mais relations non conflictuelles avec les voisins arabes. Ce sont davantage les observateurs occidentaux qui s’inquiètent du devenir du détroit que Téhéran lui-même.
Les États-Unis, pour leur part, relativisent le risque. La rive sud du détroit, contrôlée par Oman, apparaît comme un facteur de stabilité suffisant et la présence de la 5e flotte qui y circule rassure.
La guerre Iran-Irak : naissance d’une menace
C’est avec la guerre Iran-Irak (1980-1988) que le détroit devient un instrument explicite de pression. En 1984, Ali Khamenei, alors président, suggère que la liberté de navigation dépend de la capacité de l’Iran à exporter son pétrole. Le message est clair : si l’Iran est bloqué, personne ne passe.
Dans les faits, la « guerre des pétroliers » démontre la vulnérabilité structurelle du trafic maritime. Les attaques et minages affectent l’ensemble des navires, y compris neutres, révélant le risque d’escalade globale1. Le détroit d’Ormuz devient dès lors un levier de coercition, mais aussi un point de fragilité systémique.
Observons que cette guerre des tankers n’a pas eu de répercussions sur le prix du pétrole, contrairement à ce que l’on constate aujourd’hui. À cette époque, on traversait un contre-choc pétrolier, grâce notamment aux initiatives de la Commission européenne qui avaient favorisé le développement de technologies innovantes permettant la production d’hydrocarbures en mer du Nord.
Ainsi, une grande partie du pétrole de l’OPEP avait été remplacée par du pétrole européen2
Le droit de la mer : un cadre contraignant
Face à ces tensions, le droit international impose des limites claires. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982 à Montego Bay, constitue le socle de cet ordre juridique. Elle distingue deux principes essentiels. D’une part, les États côtiers disposent de droits souverains sur les ressources de leur zone économique exclusive (article 56). D’autre part, la liberté de navigation est garantie dans ces espaces (article 58).
Surtout, la convention consacre un régime spécifique pour les détroits utilisés pour la navigation internationale. L’article 38 établit le principe du « passage en transit », qui garantit la liberté de navigation aux fins d’un transit continu et rapide. Ce régime constitue une avancée majeure par rapport au « passage inoffensif » : il ne peut être suspendu par les États riverains.
Certes, ni les États-Unis ni l’Iran n’ont ratifié la convention. Mais ses dispositions essentielles — en particulier celles relatives au passage en transit — sont aujourd’hui largement reconnues comme relevant du droit international coutumier. L’Iran ne se situe pas en dehors du droit : il en propose une lecture restrictive, contestant l’application automatique de ce régime dans ses eaux territoriales. Cette interprétation demeure minoritaire. En pratique, le respect de ces règles repose sur un équilibre entre droit et puissance, dont la présence navale internationale permanente constitue l’expression la plus visible.
Une prétention isolée
La position iranienne ne trouve aucun équivalent crédible dans le système international. Le détroit de Gibraltar n’est soumis à aucun péage. Les détroits turcs des Dardanelles et du Bosphore sont régis par la Convention de Montreux, qui garantit la libre circulation depuis 1936.
Si l’on appliquait la logique iranienne à d’autres points de passage — Malacca, Bab el-Mandeb, Sunda — le commerce mondial serait immédiatement fragmenté. Chaque État riverain pourrait monnayer sa position géographique, introduisant une instabilité permanente. Le droit de la mer a précisément été conçu pour éviter ce scénario.
Géographie et rapports de force
La géographie limite en elle-même les ambitions iraniennes. Le détroit d’Ormuz est un espace partagé : l’Iran en contrôle la rive nord, Oman la rive sud via la péninsule de Musandam. Aucune fermeture ne pourrait être mise en œuvre sans confrontation directe avec Oman et, au-delà, avec les puissances navales présentes dans la région.
Par ailleurs, les économies des États du Golfe persique reposent sur la libre circulation des hydrocarbures. Accepter un contrôle iranien reviendrait à en compromettre les fondements. Dans cette perspective, la sécurisation du détroit relève d’un véritable « bien commun stratégique », garanti par une présence navale continue.
Les États-Unis, bien que ne dépendant plus du Golfe pour leur sécurité énergétique, grâce à leur production abondante de pétrole et gaz de schiste, entendent ainsi maintenir une présence active dans la région afin d’éviter qu’un acteur unique ne puisse en contrôler les flux3.
Une continuité stratégique sous contrainte
Du Shah à la République islamique, une constante s’impose : le détroit d’Ormuz est perçu à Téhéran comme un levier stratégique majeur. Mais cette ambition se heurte à une double réalité : un cadre juridique international solide et des interdépendances économiques profondes. Les menaces de péage ou de contrôle doivent dès lors être interprétées pour ce qu’elles sont : des instruments de pression, non des projets juridiquement ou stratégiquement viables.
Le détroit d’Ormuz est au cœur de la géopolitique énergétique mondiale. Il confère à l’Iran un avantage géographique indéniable, mais non un droit de contrôle. Le principe de liberté de navigation, consolidé par le droit coutumier, constitue un pilier de la stabilité des échanges internationaux. Si son respect dépend en partie des rapports de force, il demeure largement incontesté.
Dans ce contexte, la posture iranienne révèle moins une capacité réelle qu’une stratégie d’influence. Ormuz n’est pas un instrument de souveraineté exclusive : c’est un espace partagé, structuré par le droit et par l’interdépendance.
Références
- United Nations Convention on the Law of the Sea, articles 38, 56 et 58
- The International Law of the Sea, Hart Publishing
- The Persian Gulf and International Security, Palgrave Macmillan
- International Maritime Organization, rapports sur la sécurité maritime
Notes
- Entre 1984 et 1988, plus d’une centaine de navires ont été endommagés ou coulés, ce qui a gravement affecté le commerce mondial du pétrole et provoqué une intervention internationale, notamment des États-Unis, pour sécuriser les voies maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz. Cette guerre maritime illustre l’importance géopolitique du Golfe et la vulnérabilité des infrastructures énergétiques en temps de conflit.
- Pour un traitement de cette question, voir Samuel Furfari, Énergie, mensonges d’état. La destruction organisée de la compétitivité de l’UE, L’artilleur.
- Intervention de Carlos Pascual, ancien Assistant Secretary of State for Energy Resources, lors de la conférence « The Coming Energy Market – Challenges for energy policy in a changing world », Madrid, 5 novembre 2012, organisée à l’initiative de Javier Solana. L’auteur intervenait à cette rencontre : « on y est, on y reste », lui déclara Pascual.










