Depuis 2015, le royaume d’Arabie Saoudite s’est lancé dans des processus multiples de réformes internes qui devaient permettre de faire advenir une nation moderne, arrimée à une mondialisation prospère, malgré un environnement régional instable. Dix ans plus tard, le bilan est en demi-teinte dans tous les domaines.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Depuis 2015, le royaume d’Arabie Saoudite s’est lancé dans des processus multiples de réformes internes qui devaient permettre de faire advenir une nation moderne, arrimée à une mondialisation prospère, malgré un environnement régional instable. Dix ans plus tard, le bilan est en demi-teinte dans tous les domaines.
La question politique
Le système politique participe des changements visibles les plus frappants en dix ans. La succession saoudienne suit une règle « horizontale », dite adelphique, de frère aîné à frère aîné de chacune des épouses officielles du fondateur de la dynastie, Abdelaziz Ibn Séoud, mort en 1953. Le système est donc gérontocratique et s’appuie sur ses deux cents descendants qui ont le titre de prince. En théorie, depuis 1992, l’accession au trône est possible à la deuxième génération, c’est-à-dire à celle des petits-fils d’Ibn Séoud, selon l’avis du conseil d’allégeance, chargé de régler les formalités de la succession.
En janvier 2015, la mort du roi Abdallah, qui était du clan des Shouraïm, permit le retour au pouvoir avec Salman du puissant clan des Soudeïri, issu de Hassa, l’épouse préférée du fondateur. Il écarta la descendance d’Abdallah, nomma son fils de trente ans Mohammed ben Salman – surnommé MBS – ministre de la Défense et vice-prince héritier, politique qui tranchait avec la tradition de partage des fonctions entre princes. La descendance d’Abdallah fut immédiatement mise de côté, notamment Miteb, chef de la Garde nationale, beaucoup plus fiable que l’armée.
S’il respecta au début l’alternance en confirmant le prince Mouqrine – un non-Soudeïri – comme prince héritier, il le remplaça dès avril 2015 par Mohammed ben Nayef, ministre de l’Intérieur et issu des Soudeïri. Puis, en juin, il désigna son fils comme prince héritier en remplacement du prince Ben Nayef, et enfin Premier ministre en 2022. Ces nominations furent l’aboutissement d’une stratégie méthodique d’accumulation de prérogatives régaliennes au profit de MBS.
En 2017, Salman a donc décidé de passer à la 2e génération des princes, celle des petits-fils d’Ibn Séoud, lançant une verticale du pouvoir, au profit d’un unique lignage, héréditaire, au détriment des autres
Il se passa de l’avis du conseil d’allégeance, garant du système collégial. Ce fut donc une révolution de palais et une révolution constitutionnelle, orientant le pays vers une monarchie absolue autoritaire et héréditaire. Il fallut mettre de côté les poids lourds des clans en utilisant le prétexte de la lutte anti-corruption, dont le « prince milliardaire » Walid ben Talal, première fortune des pays arabes, libéral et ouvert aux changements sociétaux.
Réformer par tous les moyens
Pour défendre ces changements politiques dans un contexte international tendu, le pouvoir lança un plan de réformes intérieures baptisé « Vision 2030 », plan centralisé et autoritaire qui rompit avec le modèle de redistribution clanique de la rente pétrolière et de l’achat de la paix sociale. Or, celle-ci ne pouvait plus être achetée dès lors que le prix du baril de pétrole passait sous la barre des 80 $, ce qui fut le cas entre 2015 et 2022. L’économie pétrolière montrait ses limites avec 80 % des revenus du royaume et une croissance stagnante. On réforma donc à marche forcée dans tous les domaines : lutte contre l’islamisme, droits pour les femmes, mixité de l’espace public, ouverture de discothèques, partenariats avec Israël. On reprit toute la réglementation des entreprises et du travail. On veilla partout à assurer la participation des citoyens, et notamment des femmes, afin de mobiliser une population riche de 37 millions d’habitants, dont 65 % de moins de 30 ans. On acheta la jeunesse et les classes sociales ouvertes à la mondialisation. Mais il fallut contraindre au travail les Saoudiens des classes supérieures, longtemps habitués à se décharger sur la main-d’œuvre étrangère, philippine et égyptienne, ou encore sur les ingénieurs et entrepreneurs occidentaux. La cure d’austérité s’accompagna de baisse des salaires et des subventions sur l’essence, l’eau, l’électricité. La part des femmes dans l’activité doubla en dix ans, grimpant à 36 % en 2024.
Profitant des besoins de la Chine et du partenariat avec les États-Unis, le pays multiplia les réformes de structure (facilitations administratives, transparence des contrats et des montages financiers, développement des infrastructures) et les projets pharaoniques, pour faire du pays un hub sportif et touristique, une vitrine du nouvel urbanisme régional, sur le modèle du Qatar et des Émirats. Parmi ces projets figure le lancement de Neom, la métropole du futur ultra-connectée et multipolaire qu’avait imaginée MBS sur les côtes de la mer Rouge, avec The Line, son gratte-ciel de 170 km de long, ou sa station de ski Trojena. La fréquentation de l’aéroport d’al-Ula, construit en zone archéologique pour dynamiser le tourisme historique, fut multipliée par 38 entre 2022 et 2023. Le nombre de touristes doubla entre 2016 et 2024 pour atteindre 116 millions.
Plus qu’une chimère, il s’agissait de faire basculer le cœur de l’économie saoudienne depuis l’est et le golfe persique, toujours instable en raison de l’Iran, vers l’ouest et la mer Rouge, à l’époque sécurisés, non loin du canal de Suez et de la Méditerranée. Le Fonds d’investissement public (FIP) du royaume bénéficia du transfert de 8 % du capital de l’ARAMCO, la grande compagnie pétrolière saoudienne, afin de financer les projets, promettant près de 70 milliards de dollars d’investissements par an.
Toujours la question religieuse
Les réformes s’attachèrent en outre à encadrer les passions religieuses, issues du vieux wahhabisme saoudien et attisées par la présence de groupes djihadistes au Yémen, en Irak et dans le royaume lui-même.
Jusqu’au début des années 1990, le pouvoir saoudien entretenait d’étroites relations avec l’ensemble de la mouvance islamiste, devenant même un creuset de mélange entre courants fréristes, djihadistes, wahhabites, salafistes, islamistes légalistes acceptant la monarchie (dits sourouristes), islamistes d’opposition au pouvoir, etc. L’influence de ces militants donna naissance au courant de la Sahwa (ou al-Sahwa al-Islamiyya, le réveil islamique), dont les membres, à la différence des oulémas de l’establishment officiel, n’hésitaient pas à s’exprimer sur les questions politiques.
C’est en 1990, quand le roi Fahd fit appel aux États-Unis pour protéger le royaume contre l’Irak, que la Sahwa se lança dans une opposition religieuse et politique frontale contre la famille royale
Mais la répression, qui alterna emprisonnement, exécution, expulsion des étrangers et récompense aux Saoudiens repentis, brisa la Sahwa après 1995. Une méfiance profonde s’installa entre le régime saoudien et les islamistes, locaux et étrangers, raison pour laquelle Ben Laden prit son propre pays pour cible, sous prétexte qu’il avait basculé dans l’impiété.
Une partie des membres de la Sahwa adhéra aux courants djihadistes, d’abord d’Al-Qaeda, puis de Daech. Plusieurs milliers de Saoudiens rejoignirent le califat entre 2011 et 2018. La répression s’en prit férocement à eux et à leur famille, mais aussi aux salafistes critiques et aux oulémas trop marqués. On créa un vaste centre de déradicalisation et on milita pour l’ouverture aux autres religions (dont un partenariat avec le Vatican), quitte à maintenir le conservatisme traditionnel dans les enseignements de l’université de Médine.
Un royaume sous tension
L’interventionnisme saoudien brutal à l’extérieur, notamment au Yémen, permettait de faire oublier toutes ces difficultés internes. Car le régime fut confronté à des insatisfactions profondes, qui touchent encore tous les milieux.
L’armée est peu efficace et a été infiltrée par le radicalisme d’Al-Qaeda et de Daech, notamment les gardes-frontières. En outre, les échecs de l’armée au Yémen l’ont fragilisée et décrédibilisée. Avec la modernisation, une société civile éduquée est apparue, qui veut accélérer les changements, en s’appuyant sur l’espace virtuel. Mais les blogueurs trop critiques sont incarcérés sous prétexte de lutte contre le terrorisme (ex : Raif Badawi en 2012). L’affaire Khashoggi, ce journaliste saoudien tué en 2018 par les services de renseignement dans le consulat saoudien d’Istanbul, est dans toutes les têtes malgré l’absolution donnée par Trump à MBS en 2018.
Les chiites du Hasa et les zaydites du Asir doivent taire leur spécificité culturelle et territoriale sous peine de répression. En 2016 a été décapité le cheikh saoudien Nimr Barq el-Nimr, opposant chiite pacifique, sous prétexte de liens avec l’Iran. Les Nedji, les élites originaires du Nedj, c’est-à-dire de la région de Riyad, ont toujours capté le pouvoir et les richesses du pays aux dépens des Hedjazi – le Hedjaz avec La Mecque et Médine –, dont la région est devenue une zone de tourisme religieux, bétonnée et loin du pouvoir. Toutefois, ni le Asir ni le Hasa ne se sont solidarisés avec les Houthis ni avec l’Iran en mars 2026, ce qui indique que le contrôle est efficace.
Parmi les clans issus du fondateur Ibn Séoud, qui ont toujours été des soutiens actifs du wahhabisme, certains sont hostiles aux Soudeïri, et même au sein de ceux-ci, on relève des réticences envers MBS, lequel nourrit le sentiment d’une trahison interne à l’idéologie traditionnelle et aux règles tribales. Les oulémas sunnites, pourtant légalistes, sont eux aussi frappés par le régime, ainsi le cheikh libéral Salman al-Awdah, qui comptait près de 14 millions de followers sur Twitter-X. Les Saoudiens de l’est sont parfois pointés du doigt, car on leur reproche des liens de famille avec le Qatar ou les Émirats.
La répression a adopté des méthodes d’une violence inédite : arrestations brutales, détentions arbitraires de plus de six mois, pratique de la torture. En 2025, 356 peines capitales ont été appliquées, chiffre record pour le royaume, même s’il concerne autant le trafic de drogue que l’opposition politique.
Les limites économiques
Depuis 2016, l’Arabie Saoudite a mené des réformes structurelles à travers sa Vision 2030, réduisant ainsi les inégalités structurelles. Dix ans plus tard, les résultats sont positifs, puisque l’environnement national des investissements et leur sécurité se sont considérablement améliorés, tandis que les réformes de gouvernance auraient permis une augmentation de la production de près de 4,5 % (donnée du FMI, janvier 2026).
Le pays a commencé de combler les écarts entre les secteurs économiques et a stimulé la croissance du secteur non pétrolier. Mais les efforts financiers ont été considérables. Si les bénéfices économiques des réformes sont nets, ils masquent des fragilités insurmontables et des défauts de stratégie. L’insécurité dans la mer Rouge provoquée par la guerre à Gaza, par les missiles et les drones lancés depuis le Yémen par les Houthis, compromet le transfert de l’économie vers l’ouest, pensé pour s’affranchir du danger du golfe Persique. Une partie des efforts dans la sécurisation des transactions auprès des investisseurs internationaux pourrait s’évanouir à cause de la crise contre l’Iran en mars 2026.
Le gigaprojet Neom a été quasiment abandonné avec 50 milliards de dollars engloutis par The Line en pure perte, et une dépréciation sans précédent du FIP (36 milliards de dettes accumulées en 2024). En outre, ce fonds absorbe les revenus du pays et prive l’État de ses leviers d’action sur l’économie.
Certes, l’endettement saoudien n’est que de 25 % du PIB (115 % pour la France !), mais il a quadruplé en dix ans, et le pays a connu plusieurs années avec des récessions (2017, 2020 notamment)
La thérapie de choc atteint les limites du système saoudien, puisque 62 % des revenus publics viennent toujours de la rente pétrolière, et les banques nationales ne parviennent plus à financer les projets. L’autoritarisme économique n’est pas forcément payant et l’insistance sur l’autonomie entrepreneuriale reste un slogan. Les IDE plafonnent à une quarantaine de milliards de dollars annuels malgré l’espoir annoncé d’une centaine en 2030.
Enfin, malgré la censure, la réalité de la pauvreté en Arabie Saoudite commence à être évoquée dans les médias et les films. En juillet 2023, un enseignant à la retraite a été condamné à mort pour avoir critiqué l’inflation. Vue des Émirats arabes unis, le voisin saoudien fait figure de pays sous-développé (infrastructures incertaines, rues pauvres et sales jouxtant des quartiers d’affaires, etc.).
Un risque révolutionnaire ?
L’hypothèse d’un coup d’État est prise très au sérieux : en avril 2018, le prince héritier a été exfiltré vers une base américaine en raison d’une fusillade au sein du palais. En septembre 2019, le général al-Fagham, responsable de la sécurité du souverain Salman, a été tué dans les appartements royaux. Un communiqué officiel a aussitôt expliqué qu’il s’agissait d’une vendetta clanique n’impliquant pas la monarchie.
Parce qu’il menaçait le pilier originel du pays qu’est le wahhabisme, Mohammed ben Salman dut renforcer le second pilier, à savoir la monarchie, quitte à écarter dans les faits son père du pouvoir, très affaibli et malade (il a 90 ans). Or, en faisant cela, MBS créait un système autocratique nullement dans la tradition saoudienne. La stabilité interne du système politique reste donc menacée, d’autant que les failles policières et sécuritaires sont avérées.
Le risque d’une révolution religieuse n’est pas à écarter, sur le modèle de la Sahwa. Certes, les opposants appartenant à des camps idéologiques hostiles, il n’y a pas de convergence des luttes. Mais la vie carcérale peut contribuer à leur radicalisation commune, comme on l’a vu en Irak. La monarchie a toujours fait attention à empêcher l’association des acteurs de domaines différents (oulémas, princes, entrepreneurs, etc.). Pour le moment, on observe une montée d’acteurs hostiles au prince, mais aussi entre eux (religieux, princes, chefs de clans, populations délaissées, territoires marginaux). Il n’y a donc ni convergence ni structures de mobilisation. Ce qui nuit encore à une révolution est le soutien des classes privilégiées à Mohammed ben Salman et surtout de la jeunesse, qui l’adulte. Le danger de l’Iran et des Houthis sur le pays nuit d’ailleurs à la formation de tout mouvement révolutionnaire ou contestataire, le nationalisme fournissant l’élément fédérateur contre d’éventuels « traîtres à la patrie ». L’interventionnisme du royaume à l’extérieur (Yémen, Libye, Syrie) et sa position victimaire face à l’Iran et les Houthis permettent de faire oublier les griefs internes.
Mohammed ben Salman incarne la figure arabe presque archétypique du dictateur arabe modernisateur. Son centralisme libéral et réformateur est un signe positif que le royaume se transforme sur le modèle occidental. S’il réussit, l’Arabie Saoudite évoluera vers une monarchie autoritaire sans fondamentalisme, ouverte à toutes les alliances possibles, notamment avec Israël. Mais s’il échoue, l’occidentalisation sera brutalement interrompue par un processus révolutionnaire. Les tensions avec l’Iran et dans le golfe Persique joueront certainement un rôle important sur l’avenir des fractures internes.









