Des années de renseignement, de cyberespionnage et de coopération avec la CIA ont permis l’élimination du Guide suprême iranien lors d’une frappe aérienne à Téhéran le 28 février 2026. Dans une enquête menée dans plusieurs pays, quatre journalistes du Financial Times racontent cette lutte à mort.
L’enquête a été menée par Mehul Srivastava à Istanbul, James Shotter à Jerusalem, Neri Zilber à Tel Aviv et Steff Chávez à Washington. Elle est à retrouver dans le Financial Times.
Une surveillance totale de Téhéran
Depuis de nombreuses années, Israël avait infiltré la quasi-totalité des caméras de circulation de Téhéran, dont les images étaient chiffrées et transmises en temps réel vers des serveurs situés en Israël. Une caméra en particulier offrait une vue stratégique sur les abords du compound de l’ayatollah Khamenei, rue Pasteur, permettant de cartographier les habitudes des gardes du corps : horaires de service, trajets domicile-travail et affectations aux hauts responsables. Ces données alimentaient des algorithmes établissant ce que les officiers de renseignement appellent un « pattern of life » : un profil comportemental précis de chaque individu surveillé.
« Nous connaissions Téhéran comme nous connaissons Jérusalem. Et quand on connaît un endroit aussi bien que la rue où l’on a grandi, on remarque immédiatement le moindre détail inhabituel. »
— Un officier de renseignement israélien en poste, cité par le Financial Times
Ce flux vidéo n’était qu’une des centaines de canaux d’information exploités conjointement par Israël et la CIA pour dresser un tableau complet de la capitale iranienne.
Un appareil de renseignement hors norme
L’opération repose sur plusieurs piliers : l’Unité 8200 (SIGINT), le Mossad et ses sources humaines, et la Direction du renseignement militaire. Israël a également eu recours à l’analyse des réseaux sociaux pour traiter des milliards de points de données et identifier de nouvelles cibles. L’ensemble convergeait vers une chaîne de production avec un seul produit final : des cibles.
« Dans la culture du renseignement israélien, le renseignement de ciblage est la question tactique la plus essentielle. Il est conçu pour permettre une stratégie. Si le décideur estime que quelqu’un doit être éliminé, en Israël la culture est : « Nous fournirons le renseignement de ciblage ». »
— Général de brigade Itai Shapira, vétéran de 25 ans de la Direction du renseignement militaire israélien, cité par le Financial Times
Le déclencheur : une réunion au sommet
La décision de frapper était d’abord politique. Lorsque la CIA et Israël ont confirmé que Khamenei tiendrait une réunion matinale le samedi 28 février avec une grande partie du commandement iranien, l’opportunité a paru unique. Les analystes estimaient qu’une guerre ouverte pousserait les dirigeants iraniens dans des bunkers inaccessibles.
« Il était inhabituel qu’il ne soit pas dans son bunker, il en avait deux, et s’il y avait été, Israël n’aurait pas pu l’atteindre avec les bombes dont il dispose. »
— Une source informée du dossier, citée par le Financial Times
La doctrine militaire israélienne exigeait la confirmation indépendante de deux officiers supérieurs. Le renseignement de signaux montrait que la réunion était confirmée. La CIA disposait en outre d’une source humaine sur place, élément décisif selon plusieurs personnes informées du dossier.
L’opération Epic Fury
À 15h38, heure de la côte Est américaine, le vendredi 27 février, le président Trump a donné l’ordre depuis Air Force One. L’armée américaine a d’abord mené des cyberattaques massives avant que des chasseurs israéliens ne tirent jusqu’à trente munitions de précision sur le compound de Khamenei.
« Perturber, dégrader et aveugler la capacité de l’Iran à voir, communiquer et répondre. »
— Général Dan Caine, chef d’état-major interarmées américain, décrivant les cyberattaques préliminaires, cité par le Financial Times
L’attaque eut lieu en plein jour, choix délibéré pour obtenir un effet de surprise malgré la vigilance iranienne. Le missile Blue Sparrow utilisé peut atteindre une cible de la taille d’une table de salle à manger depuis plus de 1 000 kilomètres, hors de portée des défenses anti-aériennes iraniennes.
« La décision de frapper le matin plutôt que la nuit a permis à Israël d’obtenir un effet de surprise tactique pour la deuxième fois, malgré une préparation iranienne intensive. »
— L’armée israélienne (IDF), dans un communiqué officiel cité par le Financial Times
Lors de la guerre de juin 2025, Israël avait déjà prouvé l’efficacité de sa méthode en éliminant en quelques minutes une douzaine de scientifiques nucléaires et hauts responsables militaires iraniens, après avoir aveuglé les défenses aériennes.
« Nous avons d’abord supprimé leurs yeux. »
— Un officier de renseignement israélien, évoquant la guerre de juin 2025, cité par le Financial Times
Vingt ans de préparation
Cette opération est l’aboutissement d’une stratégie initiée en 2001, lorsque le Premier ministre Ariel Sharon avait donné pour instruction au chef du Mossad, Meir Dagan, de faire de l’Iran la priorité absolue.
« « Tout ce que fait le Mossad est bien et bon. Ce dont j’ai besoin, c’est l’Iran. C’est votre cible. » Et depuis lors, c’est la cible. »
— Sima Shine, ancienne haute responsable du Mossad, rapportant les mots d’Ariel Sharon à Meir Dagan en 2001, citée par le Financial Times
L’attaque du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas, dont Israël tient l’Iran pour co-responsable, a brisé le dernier tabou : celui de l’assassinat de chefs d’État. Conjugué aux succès spectaculaires des années précédentes, il a instauré une nouvelle logique.
« En hébreu, on dit : « Avec la nourriture, vient l’appétit ». Autrement dit, plus on a, plus on veut. »
— Sima Shine, ancienne haute responsable du Mossad, citée par le Financial Times
Des questions stratégiques ouvertes
Si la supériorité technologique et renseignante d’Israël est indiscutable, son utilité stratégique reste débattue : l’assassinat d’un chef d’État peut déstabiliser un régime de manière imprévisible. Certains détails de l’opération resteront vraisemblablement classifiés pour protéger les sources et méthodes encore actives.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’élimination de Khamenei marque une rupture historique dans la doctrine sécuritaire israélienne et ouvre un nouveau chapitre, aux contours encore incertains, au Moyen-Orient.










