Par Johan Rivalland et Khadija Mazgou (enseignante agrégée)
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Du « On » de Heidegger à la « tyrannie de la majorité » de Tocqueville, le conformisme n’est pas un simple trait individuel : il structure institutions, administrations et décisions géopolitiques au point de menacer la démocratie elle-même.
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En politique comme en économie, le conformisme consiste à repousser les réalités profondes plutôt qu’à les affronter — une bombe à retardement qui prépare les sociétés à des crises inévitables et des décisions douloureuses différées.
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À l’ère de l’intelligence artificielle, penser par soi-même devient un acte de résistance : ceux qui refusent le mimétisme et cultivent la dissonance constructive seront les seuls à rester irremplaçables.
Le conformisme n’est pas seulement un comportement individuel : il structure nos institutions, nos administrations et, à un certain niveau, les décisions internationales. Heidegger l’a analysé à travers sa notion de « le On » (das Man, 1927) : les individus tendent à se conformer à ce que « l’on fait », acceptant les habitudes et les normes sans les interroger. Ce « On » n’est pas qu’une simple attitude sociale ; il constitue une manière d’exister en renonçant à la singularité, en dissolvant la responsabilité personnelle dans le collectif.
Ce diagnostic rejoint, près de deux siècles après, celui d’Alexis de Tocqueville, qui voyait dans les sociétés démocratiques modernes une « tyrannie de la majorité » — forme subtile de conformisme où chacun, par peur de s’écarter du jugement commun, finit par penser comme tout le monde. Ce phénomène dépasse l’intime et peut influencer le fonctionnement des organisations et des États.
Une réalité protéiforme
Dans l’administration publique, le conformisme peut limiter l’innovation et renforcer les routines institutionnelles. Les administrations, confrontées à des contraintes et à des pratiques établies, peuvent parfois privilégier la reproduction de modèles connus plutôt que l’expérimentation de nouvelles approches. Ce réflexe conservateur, souvent présenté comme du « réalisme administratif », traduit en réalité la difficulté des institutions à tolérer l’incertitude ou la critique interne. Comprendre cette dynamique permet de mieux saisir pourquoi certaines réformes progressent lentement et comment des pratiques innovantes peuvent émerger.
À l’échelle géopolitique, le conformisme se manifeste lorsque des États adoptent des positions similaires face à des crises ou à des normes internationales dominantes. Cette tendance n’implique pas une absence de stratégie ou de souveraineté, mais reflète une influence structurelle et culturelle qui guide les choix des acteurs internationaux. On pourrait citer, par exemple, la manière dont certains pays s’alignent sur les positions des grandes puissances au sein d’organisations comme l’OTAN ou l’Union européenne, souvent plus par réflexe diplomatique que par conviction stratégique.
De fait, le conformisme est à la fois individuel et collectif : il pénètre les comportements, les organisations et les systèmes étatiques.
Ce qui invite à réfléchir aux moyens de prendre conscience de ces pressions afin de pouvoir créer des espaces où l’initiative et la réflexion critique sont véritablement en mesure de s’exprimer. C’est là sans doute l’un des défis majeurs de nos démocraties contemporaines : comment réussir à concilier l’ordre social et les libertés individuelles ?
Le conformisme et ses effets sur la pensée et la créativité
Dans le célèbre « Le cercle des poètes disparus », le personnage de Mr Keating aspire à développer l’esprit critique de ses élèves, dans un milieu très conservateur où ils sont amenés à se conformer strictement aux standards de leur milieu, sous peine de se marginaliser. Il les encourage au contraire à s’émanciper, tant ils risquent d’anesthésier en eux toute source de créativité et d’unicité pour verser dans ce qui est érigé en vérité universelle, sans remise en cause fondamentale et à rebours de toute authenticité.
Le conformisme empêche en effet le questionnement, l’esprit critique, la différenciation, l’innovation, il tue la créativité, l’originalité, l’analyse, pour leur substituer la routine, le mimétisme tel que René Girard le définissait, perpétuant ainsi le mensonge et l’illusion en lieu et place de la recherche de vérités. Nietzsche, déjà, dénonçait cette tendance à « la morale du troupeau », où chacun préfère la sécurité du semblable, ce que décrit à sa manière Eugène Ionesco dans son « Rhinocéros », au risque de la liberté.
Extrapolé à l’ensemble de la société et en particulier au niveau économique, cela conduit bien souvent, comme nous le vivons à notre époque en France, au manque de courage et de remise en question de pratiques qui nous conduisent, d’année en année, et de décennie en décennie, à la situation de crise profonde et de relative impasse que nous connaissons.
Le conformisme devient alors une forme d’auto-entretien du déclin : on critique les blocages, tout en refusant de changer les schémas mentaux qui les produisent
C’est pourquoi la question est d’importance, au même titre que la bêtise, car elle conditionne en grande partie notre avenir.
L’action de nos dirigeants et responsables joue en effet un rôle déterminant dans la résolution des problèmes profonds qui touchent notre société.
À l’extrême, le conformisme peut aussi être le véhicule d’une vie qui en vient à s’apparenter à la « paix des cimetières », celle contre laquelle Vaclav Havel s’érige dans « Le pouvoir des sans-pouvoir » en expliquant comment le mensonge s’insinue à tous les niveaux, y compris celui des dirigeants, dans un système totalitaire, l’idéologie y agissant comme le « ciment » qui permet à cette construction purement formelle d’être le responsable de l’enfermement psychologique des individus.
Mais revenons-en plutôt à nos sociétés dites « ouvertes », pour montrer où réside le danger…
Un risque discret, mais présent
« À quoi sert la démocratie, s’il faut attendre les catastrophes pour que les erreurs soient reconnues, et si elles ne sont reconnues que lorsqu’il est trop tard pour les corriger ? » demandait Jean-François Revel dans son ouvrage Fin du siècle des ombres en 1999.
La même question reste d’actualité aujourd’hui, alors que les gouvernements se succèdent rapidement, parfois confrontée à des difficultés de maintien en place après des décisions controversées ou prises dans l’urgence, reflétant des enjeux complexes et des arbitrages délicats pour l’avenir.
Le conformisme, en politique et en économie, c’est refuser de reconnaître les réalités profondes pour les repousser sans cesse vers les gouvernements suivants. Par une sorte de jeu de dupes ou de bombe à retardement où il convient de maîtriser l’art de savoir cacher la poussière sous le tapis.
Il s’appuie en l’occurrence sur la psychologie des foules – à la manière de ce que nous décrivait Gustave Le Bon lorsqu’il analysait les grandes transformations sociales et politiques comme étant le fruit de décisions irrationnelles, d’idées simples et dogmatiques fondée au mieux sur des croyances et régnant en maître par un phénomène de propagation par contagion mentale.
La théorie du soutien politique de James Buchanan et Gordon Tullock illustre à quel point les décisions peuvent être prises non pas en fonction de l’intérêt réel du pays, mais par le jeu de l’élection ou de la réélection, favorisant l’arbitraire et surtout les décisions sans envergure, indolores, aptes à ne pas fâcher ; du moins dans l’immédiat…
Conduire les foules à la servitude volontaire en prétendant les guider non pas en fonction de leurs réels intérêts, mais de la soumission aux impératifs de la politique et des lendemains qui chantent ne dure qu’un temps… Gare aux lendemains qui déchantent. Quand le conformisme aura achevé de mener à l’impasse viendra l’heure où les décisions rudes et impopulaires s’imposeront. C’est alors que les sociétés découvrent que la complaisance politique a un prix : celui du réel différé.
Un monde en mutation
Mettre en garde contre les dangers du conformisme n’est pas verser dans son pendant, l’anticonformisme. L’attitude d’esprit qui convient face aux décisions à prendre ne consiste pas en la remise en cause systématique des règles, de l’autorité, des pratiques communes par simple esprit de contradiction. Il s’agit de porter des analyses sereines, réfléchies, indépendantes, dans le souci du bien commun, non par une attitude rebelle ou anarchiste vouée au plaisir de la contradiction.
Le problème est que le conformisme ambiant a pour effet pervers de pervertir même les esprits présumés les plus brillants pour les transformer en instrument inefficace pouvant conduire aux décisions parfois les plus absurdes. Les élites, prisonnières de leur propre entre-soi, deviennent souvent les premières victimes de ce conformisme de classe : elles finissent par penser toutes de la même façon, lisent les mêmes journaux, fréquentent les mêmes cercles, partagent les mêmes certitudes.
Alfred Sauvy, chantre par excellence de la dénonciation des conformismes, mettait en exergue les lâchetés qui conduisent gouvernants, experts et l’ensemble de la société à avoir « peur d’agir, peur de dire, peur de voir et même peur de penser ».
Les uns (les experts) sont bien informés, mais préfèrent cacher les faits rebutant plutôt qu’en assumer la responsabilité, les autres (les gouvernants) sont mal informés, ne voient que la surface des choses et évitent de prendre les décisions déplaisantes, tandis que les derniers (l’opinion) se laissent submerger par l’ignorance et les croyances.
Là où le bât blesse, est qu’à l’ère du numérique, censé pourtant nous offrir un accès massif et inégalé à l’information, nous avons atteint, à rebours de ce que nous espérions, des sommets de régression dans nos usages de cette information, dignes de ce que Jean-François Revel dénommait dans l’un de ses ouvrages célèbres « la connaissance inutile ».
Rejoignant en cela les analyses d’un Alfred Sauvy ou même d’un Jean Fourastié, il montrait comment par nos approximations, nos passions et nos attachements, souhaits, haines, craintes, croyances ou parti pris, par notre désir de voir la réalité se conformer à nos préjugés et par « paresse d’esprit », nous nous éloignons de la rationalité de l’esprit scientifique pour nous forger des convictions irrationnelles.
Un problème devenu majeur au moment où notre monde se trouve en pleine mutation, sous l’effet de l’arrivée de L’Intelligence Artificielle, avec laquelle nous sommes d’ores et déjà amenés à composer. Laurent Alexandre et Olivier Babeau, dans un ouvrage présenté récemment ici-même, nous alertent sur ce qui est en train de se produire, et sur la nécessité de réagir de toute urgence :
Une perte d’efficacité dommageable
Au niveau micro-économique également, le conformisme est susceptible de constituer un véritable fléau. Les entreprises sont elles aussi touchées par les affres des comportements et décisions irrationnels, car trop stéréotypés, entraînant une nette perte d’efficacité, voire des préjudices irréversibles.
Ce que les chercheurs en management appellent la « pensée de groupe » (groupthink), théorisée par Irving Janis, illustre ce danger : dans un collectif trop soudé, le désir d’unanimité l’emporte sur la recherche de vérité. Les erreurs deviennent collectives, car plus personne n’ose penser autrement.
Les exemples abondent : Boeing avec le 737 MAX, Kodak refusant le virage du numérique, ou encore Nokia, jadis leader des télécommunications, figé dans sa culture interne. Tous ces cas démontrent que le conformisme, loin d’assurer la stabilité, prépare souvent la chute.
Inversement, certaines entreprises, comme Netflix, Tesla ou SpaceX ont bâti leur réussite sur la remise en question des modèles établis.
Ainsi, dans un monde en mutation rapide, le courage managérial consiste moins à suivre les standards qu’à créer les conditions du désaccord productif.
Au-delà du seul monde du travail, ce conformisme managérial reflète une tendance plus large à confondre stabilité et immobilisme, consensus et progrès. L’histoire montre pourtant que toute avancée humaine – de Galilée à Einstein, de Simone Veil à Steve Jobs – est le fruit d’une rupture avec la norme dominante.
En définitive, le défi de nos sociétés est de retrouver un équilibre entre cohésion et singularité. Trop de conformisme mène à la stagnation, trop de désordre à la fragmentation. Entre ces deux écueils se joue la survie même de la créativité, de la pensée libre, et donc de la démocratie.
Comme le rappelait Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » — et refuser de penser autrement, c’est cesser de penser tout court.
Sortir du conformisme pour préserver l’avenir
Le conformisme n’est pas qu’un défaut individuel : il façonne nos institutions, nos entreprises et nos sociétés. Dans un monde en mutation rapide, accepter aveuglément les normes conduit à la stagnation et au déclin. Penser par soi-même, remettre en question les routines, cultiver la créativité et la dissonance constructive ne sont pas des luxes : ce sont des impératifs pour préserver la vitalité démocratique, économique et culturelle. En ce sens, la liberté de penser redevient un acte de courage, presque révolutionnaire.
« Dans un monde saturé de distractions, penser par soi-même devient un acte de résistance. Un acte noble. Presque révolutionnaire. »










