Livre – Géopolitique de l’intelligence artificielle

30 janvier 2021

Temps de lecture : 3 minutes
Photo : Emmanuel Macron lors de son discours au forum global sur l'Intelligence Artificielle, en octobre 2019. (c) Sipa 00930263_000013
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Livre – Géopolitique de l’intelligence artificielle

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« Je crains le jour où la technologie dépassera l’homme ». Albert Einstein se doutait que les progrès techniques seraient un jour supérieurs à ses créateurs. Paradoxalement, ces avancées n’ont jamais été autant nécessaires que dans les sociétés post-modernes, avancées qui sont marquées par le développement de l’avancée de l’intelligence artificielle. Quel est la place et l’impact de cette dernière dans les relations internationales ? Pascal Boniface revient sur ces thématiques dans son ouvrage Géopolitique de l’intelligence artificielle.

 

 

Après le nucléaire, en 1945-1949, puis l’espace, entre 1961 et 1969, voilà que l’Intelligence Artificielle est devenue le nouvel horizon stratégique. Elle relève d’une nouvelle puissance 3.0 . Chaque acteur de poids prétendant aux premières places dans la hiérarchie internationale doit se doter d’une politique en la matière, sauf à se préparer à déchoir. L’IA devient un élément central de l’affrontement sino-américain, Vladimir Poutine affirme de son côté que la Russie n’entend pas être exclue de cette révolution numérique, l’Europe et la France, constatent leur retard et s’en inquiètent. Israël a d’indéniables atouts, les Émirats arabes unis et le Qatar entendent y consacrer des moyens importants, le Japon, la Corée du Sud et Singapour s’y investissent, l’Inde ne tardera pas dans l’optique de son affrontement avec la Chine, qui ne paraît pas devoir se réduire. En dehors de ce peloton de tête d’une dizaine ou d’une douzaine de pays (y inclure le Canada, l’Italie, l’Australie), déjà 52 pays se sont engagés dans la course, dont 24 ont publié des stratégies nationales établissant des plans de financement, de recherche ou de partenariats afin de gagner des parts de marché. Cela paraît énorme, car le coût d’entrée paraît important. En fait, montre Pascal Boniface, l’impact va au-delà des seules rivalités de puissance. L’IA peut révolutionner notre mode de vie, notre travail, nos déplacements, nos loisirs. Or, pour le moment, nous ne décidons pas, nous sommes les spectateurs d’un processus phénoménal qui suit son chemin de lui-même. Mais n’en a-t-il  pas été ainsi à chaque vague technologique, déjà , John ou Ned Ludd (« Captain Ludd », « King Ludd » ou « General Ludd »), aurait détruit deux métiers à tisser en 1780, donnant naissance aux luddistes ?

 

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Les avancées technologiques ne sont pas encadrées, ou insuffisamment, par des réflexions politiques ou sociétales ajoute l’auteur, ce qui n’est tout de même pas tout à fait exact. Pourquoi aussi se référer à Stephen Hawking qui déclarait même en décembre 2014 sur la BBC que « l’intelligence artificielle pourrait conduire à l’extinction de la race humaine » ? Qu’elle devienne dépendante des robots (ce qui reste à prouver) est une chose, mais qu’elle en vienne tout simplement à disparaître ne relève que d’une hypothèse, parmi d’autres. En fait, Esope avec ses langues avait déjà bien résumé la situation :  l’IA est bien une nouvelle « langue », la meilleure ou la pire des choses. Certes, les GAFAM sont les nouvelles stars de l’actualité internationale. Ces entreprises du digital qui ont, pour certaines, à peine vingt ans d’existence, sont devenues des géants économiques et ont investi notre vie quotidienne. Des entreprises qui n’existaient pas il y a une génération sont aujourd’hui des acteurs surpuissants des relations internationales, capables de concurrencer et de mettre en difficulté les États. Le débat ne fait que commencer et Pascal Boniface l’alimente, mais il n’a guère de solution à apporter, pas plus qu’aucun autre. La globalisation a permis de sortir de la misère des centaines de millions de personnes. Elle a aussi développé des inégalités qui, de surcroît, étaient hypervisibles, et porteuses de menaces d’effacement des identités. La globalisation, pour être acceptable et donc pérenne, doit être régulée.

Il en va de même de la révolution numérique et du développement de l’intelligence artificielle. Il nous faut être reconnaissants aux GAFAM, de manière générale pour nous faciliter la vie quotidienne, nous offrir des perspectives jusqu’ici inconnues, faciliter la communication, l’accès au savoir et à l’information, améliorer la santé, allonger la durée de vie et bien d’autres choses. Mais elles doivent être de bonnes servantes et non de mauvais maîtres. Une régulation est indispensable sauf à déboucher sur un scénario extrême d’une société la plus injuste à l’échelle historique. Les États, les sociétés civiles doivent imposer cette régulation. Les débats sur la révolution qui vient ne sont pas à la hauteur des enjeux. Il est encore temps de mettre les conséquences futures de la révolution numérique pour nos sociétés et pour l’État du monde en tête de liste de nos préoccupations. Le G7 aura-t-il le temps et la volonté de s’attaquer à la question, ayant déjà un emploi du temps surchargé ? Il est peu probable que Joe Biden, dans l’optique d’un conflit sino-américain aiguisé veuille se priver de l’arme des GAFAM.

 

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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