Ethiopie, Egypte, Soudan. Le Grand Barrage de la Renaissance. Entretien avec Mikail Barah

20 juin 2021

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Le Nil, source de richesse et de développement vital pour l'Egypte ... comme pour l'Ethiopie.
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Ethiopie, Egypte, Soudan. Le Grand Barrage de la Renaissance. Entretien avec Mikail Barah

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Le barrage de la Renaissance sera-t-il le barrage de la guerre ? Si ce barrage est vital pour assurer l’apport hydraulique dont l’Ethiopie a besoin, pour l’Egypte c’est un casus belli car celui-ci bloque l’approvisionnement en eau du Nil. La mise en route de celui-ci va-t-il provoquer une guerre de l’eau ? Entretien avec Mikail Barah.

 

Chargé du parcours Sciences Politiques et Relations Internationales de l’Université Saint Louis à Madrid ; directeur de l’Observatoire des Crises contemporaines ; auteur notamment de l’ouvrage L’eau, source de menaces ? (2008, Dalloz, Iris Editions). Propos recueillis par Rémi de Francqueville.

 

Le grand barrage de la Renaissance s’impose comme une source de tensions entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie. Pour cette dernière il est question d’assurer une grande part de sa production énergétique (qui repose encore majoritairement sur la transformation de biomasse) par ce qui deviendrait alors le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique (puissance annoncée de 6 500 mégawatts pour répondre aux besoins de ses 110 millions d’habitants (dont jusqu’alors la moitié n’a pas accès à l’électricité), 175 mètres de haut, 1 800 mètres de long, 83 km3de réserve). Pour le Caire, dont l’agriculture dépend à 97% de l’irrigation permise par le Nil, c’est un enjeu majeur, à l’instar de Khartoum qui craint pour la capacité future de remplissage de ses barrages en aval. 

 

En avril dernier le président de la RDC, Félix Tshisekedi, à la tête de la présidence annuelle de l’Union africaine, réunissait le Soudan, l’Égypte et l’Éthiopie afin de trouver un compromis permettant la mise en place d’un accord autour de la question du barrage. Suite à cette réunion, qui dura trois jours au lieu de deux, aucun accord ne fut signé et les acteurs repartirent en boudant la séance de clôture. Après dix ans de bras de fer, et à quelques mois seulement de la mise en activités du barrage, existe-t-il encore une possibilité de désescalade des tensions ?

 

L’escalade comme telle est verbale plutôt que physique ou militaire. Évidemment, chacune des parties pense qu’elle a intérêt à faire monter les enchères et à se placer en position de force. Mais le rapport de force réel est à jauger par des réalités du terrain. Et ici, force est de constater que l’Éthiopie est l’acteur qui dispose le plus d’atouts, tant sur le plan militaire que diplomatique finalement. Pourrait-on avoir une escalade de type militaire qui mette aux prises l’Éthiopie et ses voisins ? Rien n’empêche de dire que non. Mais si les gouvernements de la région s’en tiennent à une attitude pragmatique et réaliste, ils feront tout pour éviter les scénarii militaires. En d’autres termes, la réponse quant à la nature de l’escalade autour des eaux du Nil – politique, militaire, ou les deux à la fois – dépendra en premier lieu de l’attitude du Caire.

 

Quelles sont les différentes options pour chaque protagoniste ? Finalement est-ce important pour l’Éthiopie, en position de force sur ce dossier, de parvenir à un accord ?

 

Il n’y a que deux options envisagées, et à envisager : la coopération, ou la confrontation. Les faits se situent plus près de cette dernière option, mais sans pour autant avoir basculé dans le militaire… il faut souhaiter que cela reste ainsi. Pour le reste, il va de soi que chacun a intérêt à la coopération, côté éthiopien comme côté égyptien ou soudanais.

Comment y parvenir ? C’est là que les choses se compliquent, bien évidemment. L’Égypte est rétive à une « coopération » qui ne se ferait pas selon ses termes et conditions. Le Soudan, parent faible de l’équation, continue à rechercher une forme de parapluie diplomatique – et militaire au besoin – égyptien, mais tout en étant conscient de ce que le rapport de force abonde dans le sens de l’Éthiopie. L’Éthiopie pour sa part suit un schéma classique : elle est en position de force, grâce à une combinaison entre ses moyens diplomatiques et militaires et sa position de pays d’amont. S’ajoute à cela le fait que l’Éthiopie ne vit pas de situation de stress hydrique, contrairement à ses voisins d’aval. Donc dans le fond, l’Éthiopie est à la limite heureuse de sa revanche sur l’histoire : elle se sent en position de force, dans son bon droit, et ne rechigne pas à l’idée de voir que les cycles de l’histoire ont renversé à son profit une situation injuste dont elle pâtissait précédemment – les termes en vigueur sur le partage des eaux du Nil, qui ne reconnaissaient aucun droit à l’Éthiopie.

 

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Est-il envisageable pour l’Égypte de recourir à la force armée ? Quelles seraient les conséquences d’une telle action ?

 

On ne peut rien exclure de la part de l’Égypte : Le Caire n’exagère en rien lorsqu’il avance ou suggère que toute goutte d’eau du Nil est vitale pour le pays. L’écrasante majorité de la nombreuse et croissante population égyptienne vit le long des eaux du Nil, cela résume tout côté égyptien.

Donc, en ultime recours, rien n’empêche d’écarter la tentation égyptienne de recourir à la force armée, qu’elle justifierait par les risques existentiels générés par le barrage de la renaissance en Éthiopie. Les conséquences d’une telle action seraient dramatiques, du moins si l’Égypte décidait d’aller jusqu’à un bombardement de ce barrage : outre le désastre humain et écologique, l’Égypte aurait à subir une condamnation internationale et une réponse sans faille – à laquelle elle n’aurait aucun intérêt – de la part de l’Éthiopie.

Mais on n’est vraiment pas devant un tel scénario à l’heure qu’il est, malgré les apparences parfois. L’Égypte, surtout sous la houlette de son président actuel, mais aussi devant les relents fiers et ultranationalistes de sa population, souhaite renouer avec une grandeur et une splendeur déchues, celles des Pharaons, des Fatimides, de Nasser… mais ils sont conscients de leurs limites. C’est pourquoi il convient de ne pas confondre rhétorique et action. Si l’Égypte voyait dans l’action militaire une option sérieuse, elle aurait probablement déjà commencé à mettre à exécution ses menaces. Le Caire est cependant conscient de ses propres limites, ainsi que des bénéfices encore présents du dialogue, même si celui-ci va souvent à sens unique.

 

En matière de gestion de l’eau que dit le droit international ? Sur quels textes pourraient se référer les acteurs ? Y ont-ils recourt ?

 

Très bonne question : il n’y a pas de règle, sinon celle de la loi du plus fort. Quand l’Éthiopie était plus faible diplomatiquement et militairement, elle ne pouvait utiliser utilement sa position de pays d’amont par rapport à l’Égypte et au Soudan : l’Égypte en a d’ailleurs bien profité en menaçant l’Éthiopie militairement, on a eu des épisodes forts en ce sens dans les années 1990.

Mais la roue a tourné, manifestement, et l’Éthiopie sait qu’elle a de quoi développer son potentiel sans devoir craindre outre mesure un bombardement égyptien. Elle le prend au sérieux certes, et l’anticipe, mais elle sait que sa posture est allée croissante cependant que celle de l’Égypte est allée vers le bas. Donc, grosso modo, soit les parties belligérantes demandent l’arbitrage de la Cour internationale de justice et s’en tiennent à son verdict, soit elles trouvent un modus vivendi doublé ou non d’un nouveau traité sur la gestion des eaux du Nil, soit chacun fait ce qu’il veut ce qui dans ce cas tournera à l’avantage de l’Éthiopie. On se trouve actuellement dans le dernier de ces scénarios, et l’espoir est de pouvoir aller vers le second scénario – celui d’un accord, même temporaire.

 

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L’Égypte et le Soudan affirment avoir proposé à l’Éthiopie la médiation de l’Union européenne, des Nations unies et des États-Unis pour appuyer l’arbitrage de l’Union africaine et essuyé un refus. Quelle est la part jouée par l’opinion publique dans le durcissement de la position éthiopienne ? Et plus généralement dans l’intransigeance des décideurs face à un compromis ?

 

La population éthiopienne ne répond pas un schéma différent de celui des opinions publiques voisines : elle tient à sa souveraineté. Or, les eaux du Nil et le barrage de la renaissance sont au cœur de cette notion de souveraineté éthiopienne : elles sont le gage d’un renforcement du pays et de son rayonnement économique à échelle non seulement régionale, mais continentale africaines. Le gouvernement éthiopien lui-même crée d’ailleurs l’idée d’une continuité entre les orientations étatiques et la population, en mettant en exergue le fait que le barrage de la renaissance est un projet pour les Éthiopiens, que financent d’ailleurs aussi les Éthiopiens. Et la population éthiopienne n’a aucune raison d’agir d’une manière non conforme au gouvernement et de rejeter la revanche du pays sur l’histoire.

 

Pour le reste, c’est une continuité comme je le disais qui reflète les positions de fond de l’un comme de l’autre. Autrement dit, même si le gouvernement éthiopien n’avait pas le soutien de sa population, il continuerait dans le sens de ses projets. Les desseins hydrauliques éthiopiens vont au-delà des considérations de court terme : l’Éthiopie y voit un moyen de se hisser au rang de l’Afrique du Sud, et même de dépasser cette dernière.

 

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À propos de l’auteur
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Fondée en 2014, Conflits est devenue la principale revue francophone de géopolitique. Elle publie sur tous les supports (magazine, web, podcast, vidéos) et regroupe les auteurs de l'école de géopolitique réaliste et pragmatique.
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