<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Entretien avec Bachar al-Jaafari, vice-ministre des Affaires étrangères de la Syrie

13 avril 2022

Temps de lecture : 9 minutes
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Entretien avec Bachar al-Jaafari, vice-ministre des Affaires étrangères de la Syrie

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Bachar al-Jaafari a été représentant permanent de la Syrie à l’ONU. Il est notamment docteur en science politique de la Sorbonne et a été en poste plusieurs années en France. Il est vice-ministre des Affaires étrangères et des expatriés depuis novembre 2020. L’entretien a eu lieu fin novembre 2021 au ministère des Affaires étrangères et des expatriés[1].

Entretien réalisé par Frédéric Pichon.Erratum : dans le numéro papier Bachar al-Jaafari a été présenté comme ministre des Affaires étrangères, son titre officiel est vice-ministre des Affaires étrangères et des expatriés.

La Syrie participera au sommet de la Ligue arabe en mars à Alger. S’agit-il d’un prélude à une réintégration du pays dans le jeu régional, sinon international ?

Oui, c’est une annonce qui avait été faite par le président algérien Tébboune à l’automne, mais en attente d’une décision collégiale, elle n’était que le signal amical d’un pays qui a toujours été indéfectiblement fidèle à la Syrie. C’est pour moi l’occasion de préciser ce qui s’est passé dès les premiers mois de la crise syrienne. Il se trouve qu’au sein de la Ligue arabe, les décisions se prennent normalement à l’unanimité et c’est bien là tout le problème. En effet, la décision prise en 2011 pour geler les activités de la Syrie au sein de l’organisation était illégale. Je rappelle que la Syrie n’a jamais été exclue en tant que membre, mais suspendue. Cette décision avait été prise parce que le Qatar avait manipulé les procédures administratives, comme il l’a fait avec la mission des observateurs de la Ligue arabe commencée le 26 décembre 2011 et qui s’est achevée un mois plus tard après un patient et méticuleux travail de sape de la part de la chaîne Al-Jazeera et du président du comité spécial de la Ligue arabe sur la Syrie – qui n’était autre que le Premier ministre du Qatar ! Ils ont tout fait pour saboter la crédibilité du gouvernent syrien, encourager les interventions dans les affaires intérieures, manipulé les procédures : il s’agissait de mettre fin à la mission et par la suite ramener le dossier au Conseil de sécurité. Il fallait faire vite, car le Qatar assurait la présidence de la Ligue seulement jusqu’en mars 2012. Toute la presse occidentale a recopié les communiqués de la chaîne qatarie et en particulier la presse française, de manière grossière. Vos lecteurs n’ignorent pas les accointances à cette époque envers le Qatar dans les milieux politiques français. Je prétends, comme cela a été rapporté récemment par un journal français[2], qu’il s’est agi clairement d’un plan délibéré de déstabilisation de la Syrie dès l’année 2012 : je n’invente rien. Et BHL a joué un rôle important, comme en Libye quelques mois plus tôt.

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Vous avez exercé près de dix ans la responsabilité d’ambassadeur de Syrie aux Nations unies. Comment avez-vous envisagé votre tâche, surtout à partir de 2011, où votre pays est devenu le paria de la communauté internationale ? Derrière les masques que s’est-il passé ?

À New York, mon équipe et moi-même n’étions pas d’abord des employés du gouvernement. Nous avons été promus au grade de diplomates d’État. Nous avons bénéficié d’une confiance absolue de la part du président Bachar el-Assad. Il était capital de continuer à faire entendre notre voix, car la Syrie est incontournable. Je l’ai dit un jour à Susan Rice [ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies de 2009 à 2013, NDLR] qui me reprochait d’attaquer les États-Unis dans mes interventions aux Nations unies : « Madame, nous n’avons aucun complexe d’infériorité dans cette enceinte. Parce que 1 300 ans avant la création de votre pays, Damas était le Washington d’aujourd’hui. »

Mais cela a été très dur. Je vous confie cette anecdote par exemple : en 2011, quand commence la crise en Tunisie, c’est l’ambassadeur qatari qui est élu président de l’AGNU contre toute attente. L’argent qatari a empoisonné cette institution internationale que sont les Nations unies. Les voix d’au moins 50 pays ont été achetées pour voter en faveur de cette candidature, les autres par tractations politiques en échange de places dans les agences de l’ONU. Je me retrouve dans la salle de l’AG. Je demande à parler. Le président qatari m’ignore. Je fais du bruit, je prends à témoin Ban Ki Moon. L’ambassadeur de Russie [Vitali Tchourkine, mort à New York en février 2017, NDLR] demande à parler et dit aux Qataris : « Vous n’avez pas de raisons de ne pas donner la parole à l’ambassadeur de Syrie. » Il a finalement cédé. J’ai parlé à peine une minute puis le président de séance qatari a fait couper le micro de telle sorte que je ne puisse pas terminer mon discours. À cette époque, nous avions pourtant les meilleures relations avec le Qatar ! Pensez donc : la cheikha Moza (mère de l’actuel émir) possédait son propre palais privé sur les hauteurs de la route de Damas à Beyrouth, à l’ouest de la capitale… Ce fut une déclaration de guerre soudaine. Et la preuve de l’implication du Qatar dans la crise qui se préparait en Syrie.

Par la suite, à chacune de mes interventions à l’ONU, j’ai été confronté à ce genre de tracasseries : temps de parole limité, micro coupé, traductions erronées. Tous mes discours se faisaient en arabe naturellement, mais à plusieurs reprises je me suis adressé à l’ambassadeur de France en français ou à l’ambassadeur britannique ou américain en anglais.

Comment fait-on pour tenir dans ces conditions ?

Dès le début vous sentez qu’il y a un partage des rôles. Cela a été très brutal dès le début. Je vous livre une autre anecdote. Beaucoup de gens qui croyaient aux printemps arabes se sont abandonnés à une médiocre prophétie déterministe et nous voyaient déjà sur le départ. En 2012, la Turquie était membre non permanent du Conseil de sécurité : l’ambassadeur turc Ertuğrul Apakan était un ami. Lorsque les événements commencèrent en Syrie, il fut rappelé par son gouvernement. Mais avant de partir, il avait demandé à me voir dans un lieu discret. « Mon cher ami Bachar, je vous conseille de vous méfier, car des événements se préparent en Syrie : pensez à votre famille. Le navire est en train de couler. » Un ambassadeur gentleman. Mais il ne voulut pas m’en dire plus. Seulement un message d’amitié.

Pendant toutes ces années, il a fallu lutter contre les mots. Par exemple, je devais monter au créneau pour contester le titre d’« opposition syrienne modérée » qu’utilisaient ad nauseam les ambassadeurs des pays occidentaux notamment. En dépit de toutes les évidences ! Prenez par exemple Mahdi al-Harati, commandant de la brigade de Tripoli. Début 2012, on le retrouve à Alep en Syrie, à la tête du Liwa al-Umma, milice terroriste proche d’al-Nosra et qui terminera incorporée à la soi-disant Armée syrienne libre ! Même les Saoudiens finiront par classer ce dangereux personnage parmi les 59 personnalités liées au terrorisme financé par le Qatar. Il s’agissait plutôt d’une opposition « modérée » génétiquement modifiée… Plus sérieusement, la réalité est que nous avons perdu cinq ans de discussions au Conseil de sécurité sur une dénomination – « terroriste » – qui ne fait plus aucun doute, à présent que les Européens eux-mêmes ont subi en retour ce terrorisme.

C’est tout de même un formidable poste d’observation en même temps qu’un champ de bataille, car il faut rappeler que l’ONU restait la seule tribune au niveau international pour votre gouvernement…

Travailler à New York vous donne une tribune politique qui n’existe en effet nulle part ailleurs. Il y a d’ailleurs une expression entre diplomates de l’ONU qui dit que cette institution est la cuisine, the kitchen. Je peux dire que j’ai goûté à tous les menus. Je ne suis pas un diplomate débutant, j’ai près de quarante ans d’expérience et j’ai vu comment se fomentaient les intrigues contre les autres nations. En particulier pour le Moyen-Orient, ce sont les garanties de sécurité d’Israël qui sont premières pour les grandes puissances. Si vous n’avez pas conscience de cela, vous ne comprenez rien à l’histoire récente de la région. Cela a été aussi l’occasion de constater que la Syrie conservait de vrais amis : la Russie, l’Iran, mais aussi la Chine. La crise syrienne a été le révélateur d’un basculement clair et d’une polarisation inédite de notre système international. Pensez par exemple que depuis 1971, la Chine a utilisé 14 fois son droit de veto devant le Conseil de sécurité. Or huit vetos concernèrent la Syrie. La Russie quant à elle l’a utilisé 12 fois. Avec l’émergence de Daech, nous avons encore davantage d’amis. À partir de 2015, les diplomates du monde entier ont commencé à se rendre compte de la nécessité de choisir entre nous et le terrorisme.

Le vrai problème dans l’approche de la crise syrienne, ce fut la bureaucratie onusienne qui soumettait aux Conseils de sécurité des rapports tronqués, erronés sur la situation réelle sur le terrain. Or cette haute bureaucratie onusienne est monopolisée par des Occidentaux.

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Et maintenant ? La Syrie bascule-t-elle inexorablement vers l’Asie ou peut-elle espérer conserver des liens avec l’Europe ? La dérive des continents emporte-t-elle la Syrie ?

C’est une erreur de la part des Européens que d’avoir contribué à nous pousser vers l’est. Mais ce choix géopolitique nous a été imposé. Pour moi, la venue de djihadistes en provenance d’Europe a été parfaitement assumée, car le meilleur moyen de s’en débarrasser était de les envoyer en Irak et en Syrie. Je rappelle ici comme je l’avais déclaré à la tribune des Nations unies que le premier sniper étranger qui a tué un policier syrien à Homs en 2011 était belge. Cette politique n’est pas l’apanage des pays arabes, tout le monde s’y est adonné.

À la veille de la crise syrienne, nous étions en train de négocier avec l’Union européenne l’accord de partenariat euro-méditerranéen. L’expérience nous a montré qu’on ne peut pas compter sur l’Europe. Actuellement, la meilleure façon de reconstruire la Syrie, c’est de se tourner vers l’est : l’Iran bien sûr, mais aussi la Chine et nombre de pays asiatiques comme la Malaisie. La sphère géopolitique naturelle de la Syrie est donc l’Asie, dans laquelle j’inclus la Russie. Les Européens n’ont pas saisi l’occasion lorsque nous négociions ensemble les accords du partenariat euro-méditerranéen en 2010. Nous étions prêts, mais Israël a bloqué, car il n’était pas question pour l’État hébreu d’appliquer les résolutions de l’ONU. Et puis est venue la guerre.

L’Union européenne reste déterminée à nous nuire dans toutes les instances : par des mesures économiques coercitives et unilatérales, en particulier autour de la question de l’acheminement de l’aide humanitaire à travers nos frontières ; par des sanctions sur des personnalités ; par la fermeture de leurs ambassades à Damas ce qui est très dommage. Notez cependant que la République tchèque ou la Roumanie ont encore une ambassade à Damas. Mais ce n’est toujours pas le cas de la France.

Concernant la France, pensez-vous qu’il soit possible et souhaitable de rétablir la confiance et un minimum de coopération avec la Syrie ?

La politique française depuis Sarkozy a été maladroite, non pas seulement envers la Syrie, mais globalement parlant. C’est un secret de polichinelle. Cette caricature qu’est devenue la politique étrangère française est devenue un lieu commun. Soyez sûr que je suis le premier à le déplorer. J’ai étudié en France, j’ai été en poste à Paris et j’éprouve pour votre langue et votre culture une admiration non feinte. Mais nous, Syriens, en particulier les francophones, nous nous attendions à une position traditionnelle de la France, marquée par la nuance et la capacité à se poser en médiatrice dans les conflits. Force est de constater que cela n’a pas été le cas. Pourquoi ? Parce que la France d’aujourd’hui n’est plus la France d’antan. Je vous donne un exemple : même les diplomates francophones à l’ONU ne parlent plus français quand ils sont à New York. Le champ magnétique de la culture française s’est rétréci. Encore une fois c’est dommage culturellement, mais c’est encore pire en termes politiques, car la France aujourd’hui est devenue un satellite de l’Amérique et de sa politique. La France n’agit plus comme elle agissait avant. Envers la Syrie, j’ai du mal à saisir le fait que la France soit devenue un outil entre les mains de ce petit émirat du Qatar qui a manipulé des générations de décideurs politiques. Comment imaginer que ce confetti géopolitique ait pu avoir la main haute sur la politique française au Moyen-Orient ? La France avait des principes clairs jusqu’à la présidence de François Mitterrand. Depuis, trois présidents de la République française ont travaillé avec le Qatar ou l’Arabie saoudite, donnant l’impression que c’était le Qatar (et l’Arabie saoudite dans une moindre mesure) qui avait la main haute sur la politique étrangère française. Mais c’est une illusion de penser que la France puisse rivaliser avec les États-Unis en termes de ventes d’armes. Les pays du Golfe choisiront toujours les États-Unis en dernier recours. Le champ magnétique de la France s’est considérablement réduit, mais, me semble-t-il, les hommes politiques français n’ont pas encore saisi cette réalité. Pour en revenir à votre question sur le retour de la France en Syrie, je voudrais dire combien l’animosité française envers la Syrie n’avait aucune rationalité. Où était l’intérêt de la France dans la région ? Ébranler l’ensemble de la région en transformant la Syrie en cible n’a rien apporté à la France ni à l’Europe.

Les relations France/Syrie étaient pourtant bonnes en cette fin des années 2000. Notre président s’était rendu à Paris en juillet 2008, avait assisté au défilé de la fête nationale. À mon avis, la plus grande erreur de Mitterrand a été de nommer Laurent Fabius comme Premier ministre. J’étais à Paris à l’époque et j’étais loin d’imaginer que sa carrière le mènerait aux affaires étrangères. Laurent Fabius a été d’une légèreté insigne sur la Syrie, en déclarant notamment « Bachar el-Assad ne mérite pas d’être sur terre » ou en menaçant même de bombarder le palais présidentiel.

Actuellement, la présence culturelle française en Syrie est proche du néant. C’est très triste. Lorsque je faisais mes études à Paris au début des années 1980, la France accueillait 100 boursiers syriens. Ce nombre est descendu à 40 sous Chirac, et à partir de Nicolas Sarkozy, plus aucun.

Quel rôle pour la France en Syrie dans les années à venir ? Difficile de l’imaginer si la France continue à adopter une approche vis-à-vis de la Syrie qui consiste à imposer des sanctions économiques visant le peuple syrien, à empêcher notre ambassade à Paris de fonctionner comme il se doit et à maintenir fermée la sienne à Damas.

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[1] Le lecteur trouvera dans cet entretien le point de vue syrien. Fidèle à sa méthode, Conflits tente de comprendre la vision de chacune des parties prenantes et d’offrir à ses lecteurs différentes points de vue afin d’aborder la complexité géopolitique.

[2] Blast, « Qatar connection. Quand la France et le Qatar programmait la guerre en Syrie », 5 novembre 2021.

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À propos de l’auteur
Frédéric Pichon

Frédéric Pichon

Professeur en classe préparatoire ECS, chercheur spécialiste de la Syrie. Dernier ouvrage paru : « Syrie, une guerre pour rien », Cerf, mars 2017.
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