<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Etats-Unis, ils ont confiance en Dieu

11 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Célébration d'une messe catholique sur le parking d'une Eglise dans le New Jersey, aux USA. Photo : Paul Zimmerman/REX/SIPA 40767881_000040
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Etats-Unis, ils ont confiance en Dieu

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Lorsqu’ils quittent l’Europe en 1620 pour vivre leur foi dans le Nouveau Monde, les Pères Pèlerins du Mayflower sont loin d’imaginer que leur colonie de Plymouth, dans le Massachusetts, sera à l’origine des États-Unis d’Amérique. Dans cet acte fondateur, commémoré tous les ans le 4e jeudi de novembre par le Thanksgiving Day, se trouve l’origine du rapport particulier des États-Unis avec la foi et la place de Dieu dans leur vie sociale. L’Amérique a été perçue par eux comme la nouvelle terre promise, la Jérusalem terrestre, qu’ils devaient atteindre afin de sortir du pays d’Égypte et rejoindre le nouveau Canaan, le pays où coulent le lait et le miel, comme bien avant eux l’avait fait Moïse.

Un messianisme politique

Dès l’origine, ils sont persuadés d’être investis d’une mission divine qui se transmute ensuite dans la pensée de l’américanisme et du messianisme politique qui est le leur. La religion justifie le messianisme américain, elle lui fournit son but. L’Amérique devient le pays de la liberté religieuse, de la foi librement vécue, de la tolérance. Mais c’est aussi un pays investi d’une mission, celle de propager cette liberté et cette tolérance, renommée démocratie, à travers le monde. « Je crois que Dieu a présidé à la naissance de cette nation et que nous sommes choisis pour montrer la voie aux nations du monde dans leur marche sur les sentiers de la liberté » écrit ainsi Henri Kissinger.

L’Amérique s’attache à une externalité de la foi qui est très différente de celle que nous connaissons en France. C’est un pays laïc, puisqu’il y a distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse, mais cette laïcité n’est pas celle qui a cours dans la République française. En France, la laïcité républicaine a été établie pour protéger l’État de l’influence religieuse. Elle est même perçue par les plus radicaux comme une religion qui entre en conflit avec le catholicisme, religion concurrente pour la suprématie des âmes. Aux États-Unis, la laïcité protège les religions de l’empiètement de l’État.

Cette protection a d’abord bénéficié aux différentes Églises protestantes, le catholicisme ayant longtemps été considéré comme étranger à l’esprit américain et le judaïsme étant marginalisé. Ces deux religions sont maintenant intégrées. Même des courants considérés par nous comme sectaires (ainsi la scientologie) le sont plus ou moins. Le problème concerne aujourd’hui l’islam qui souffre de l’image qu’en donnent les terroristes islamistes.

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L’alliance des contraires

Cette liberté religieuse vécue produit deux conséquences géopolitiques : la défense de la liberté religieuse dans le monde et l’alliance avec des régimes religieux extrémistes.

La défense de la liberté religieuse a servi contre l’URSS pour soutenir des dissidents, comme Solidarité, et pour demander le respect des droits de l’homme. Aujourd’hui elle est utilisée en Chine pour forcer le régime à s’ouvrir ; le pluralisme religieux impliquant le pluralisme politique. C’est ce même esprit de liberté qui fait que les États-Unis ont plusieurs fois dit leur réticence à l’égard de la France et de sa loi interdisant le port du voile. Là aussi se manifestent les deux visions de la laïcité.

En revanche, peu de reproches pour l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe, où la liberté religieuse est pourtant absente. Car, de façon simultanée, l’Amérique s’allie avec des mouvements religieux extrémistes qui sont pour elle des alliés de circonstance. Dans les années 1980, les États-Unis s’associent avec les talibans, qu’ils instruisent et financent, afin de lutter contre les Soviétiques en Afghanistan. Il ne s’agit pas seulement de réalisme cynique et froid, mais aussi de la conviction profonde que la liberté doit être vécue par tous, y compris par des mouvements religieux musulmans.

Le messianisme américain s’accompagne d’une double tendance, parfois contradictoire, le réalisme cru et l’idéalisme quelque peu naïf.

Le soft power protestant

La diplomatie américaine se déplace aujourd’hui de l’État vers les entreprises et les associations qui deviennent des mercenaires des relations internationales. Les grands mouvements religieux protestants sont autant de façons de propager l’idéal américain.

En Amérique latine et en Afrique, ces mouvements progressent, en particulier les Églises évangélistes usant d’une superficialité émotive qui leur permet d’attirer des fidèles. À l’heure de la mondialisation et de l’argent accessible, la théologie de la prospérité est plus attrayante que la théologie de la libération, aux relents socialistes et misérabilistes.

Ces mouvements évangéliques sont souvent financés par des mécènes américains, désireux de participer ainsi à l’extension de leur spiritualité. La Billy Graham Evangelistic Association poursuit ainsi l’œuvre du prédicateur Billy Graham (né en 1918). Elle est désormais reprise par son fils, Franklin, et diffuse via son site des contenus en anglais et en espagnol. Dotée d’un budget de 48 millions de dollars en 2016, elle a réalisé pour près de 290 millions d’investissements cette année-là. 86 % de son budget est issu de dons et de donations. Elle crée des films, des émissions de radio et de télévision, elle forme des prédicateurs qu’elle envoie en Amérique latine et en Afrique et à qui elle fournit des bâtiments et des centres d’accueil. À cette association est liée le Samaritan’s Purse, une ONG reprise par Franklin Graham en 1975 et qui œuvre aujourd’hui dans les zones en guerre et les pays peu développés, avec la mission d’aider les populations et de propager la foi.

L’avenir du catholicisme ?

L’inflexion majeure de ces dernières décennies est la place prise par le catholicisme aux États-Unis. Pétri de protestantisme, et donc d’un antipapisme assumé, le pays a toujours refusé d’entretenir des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Durant la Seconde Guerre mondiale, c’est un ami personnel de Roosevelt, Myron Taylor, qui a fait office d’ambassadeur, en payant lui-même son logement et ses frais. Il a fallu attendre 1984 pour que des relations diplomatiques soient établies entre les deux pays, Ronald Reagan ayant un intérêt commun avec Jean-Paul II pour lutter contre le communisme.

Le catholicisme est aujourd’hui la confession religieuse la plus importante des États-Unis. Réunies, les différentes Églises protestantes l’emportent, mais elles sont divisées. Ce n’est pas seulement dû à l’immigration hispanique, mais aussi à la conversion au catholicisme de protestants. Tocqueville était déjà convaincu que les protestants se convertiraient au catholicisme, ce qui se passe pour certains. Alors qu’il n’y avait qu’un catholique à la Cour suprême en 1980, ceux-ci sont désormais majoritaires (6/9). En politique, des figures catholiques ont marqué le devant de la scène, comme John Kerry, Jeb Bush et Joe Biden. Le catholicisme est également la confession la plus représentée au Congrès. Alors que les Églises protestantes se construisent sur des bases ethniques, le catholicisme dépasse l’ethnicité en assumant sa part d’universel. Il pourrait donc être une solution à l’éclatement multiculturel de l’Amérique.

Le catholicisme lui aussi se structure, en reprenant les codes et les méthodes des évangélistes, aussi bien dans l’évangélisation que dans l’humanitaire. Les Chevaliers de Colomb, fondés en 1882, en sont l’une des associations les plus dynamiques. Le catholicisme américain est en train de vivifier le catholicisme européen et d’influencer Rome. Très présents au sein de la Curie, les cardinaux américains sont la deuxième nationalité représentée, après les Italiens. Disposant de prélats de grande qualité et parfaitement au fait des enjeux mondiaux, ils sont très écoutés dans l’ensemble du monde catholique. Sur les questions sociétales, ils sont beaucoup plus traditionalistes que de nombreux épiscopats européens et ils ont une vision de l’argent et de la réussite humaine davantage empreinte de capitalisme que les prélats européens imprégnés de socialisme.

L’un de ces cardinaux peut-il succéder au pape François ? Que les Américains prennent en main le catholicisme, voilà une idée que les pèlerins du Mayflower n’avaient pas envisagée.

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Université catholique de l'Ouest (Angers) et à l'Institut Albert le Grand (Lyon). Rédacteur en chef de Conflits.
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