<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les États-Unis, premiers sur mer, encore et toujours

27 décembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Le porte-avions américain USS Theodore Roosevelt © Mass Communication Specialist Seaman Kaylianna Genier/AP/SIPA AP22461658_000001
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Les États-Unis, premiers sur mer, encore et toujours

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Depuis au moins trois quarts de siècle, l’US Navy figure au premier rang des flottes de guerre mondiales. Elle équivaut au total des 6 marines les plus puissantes au monde, elle dispose de capacités opérationnelles exceptionnelles qui traduisent à la fois une avance technologique confirmée, un effort financier considérable et un réseau diplomatique sans équivalent.

La stratégie maritime s’inscrit dans la longue durée : les programmes s’étalent sur des décennies, ce qui impose de raisonner à la fois sur les besoins du présent et d’anticiper, autant que possible, ceux du futur. Ainsi, les porte-avions nucléaires (PAN) de la classe Gerald Ford, dont la tête de série devrait entrer en service l’an prochain, marqueront l’histoire de la Navy pendant un siècle, du début des études au retrait du dixième et dernier exemplaire au début du xxiie siècle… Il en va de même pour la classe de destroyers (frégates lourdes) Arleigh Burke, dont le premier est entré en flotte il y a 25 ans et dont les derniers commandés, aux alentours de 2030-2032, resteront en service jusqu’aux années 2070.

Être et durer

Évidemment, les versions actuelles, et plus encore leur future évolution, intégreront beaucoup de nouveautés en matière d’armement, de systèmes de navigation ou de propulsion. Il y a donc changement dans la continuité, ce qui confirme que, depuis au moins le Two Oceans Navy Act (1940) voulu par Roosevelt, la Marine n’a cessé d’être une priorité dans la stratégie américaine. Première des armées en termes de budget, avec pour 2015 près de 150 milliards de dollars sur 600, elle deviendra aussi la plus nombreuse avec un peu plus de 500 000 hommes[simple_tooltip content=’Ces chiffres incluent le corps des Marines, qui relève du commandement de l’US Navy. Fin 2017, l’armée de Terre devrait être en dessous de ce seuil’](1)[/simple_tooltip]. Le seul budget de la Navy avoisine les 9 % du total des dépenses d’armement mondial. La puissance navale des États-Unis est donc liée à leur puissance économique et financière, mais elle y participe également : le volume des commandes assure un débouché à des chantiers spécialisés (Huntington Ingalls Industry, General Dynamics et Austal principalement, avec plusieurs sites chacun).

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Néanmoins, le contexte budgétaire tendu impose des économies, y compris à la Navy : limitation du programme de destroyers furtifs Zumwalt, réduction et rationalisation du programme des LCS (Littoral Combat Ships) à grande vitesse, etc. Il faut aussi diminuer les coûts de fonctionnement et de maintenance des bâtiments et allonger leur durée de vie et leur taux d’utilisation (les PAN auront ainsi un double équipage, comme les sous-marins).

Les sommes en jeu sont considérables : chaque PAN coûtera quelque 30 milliards de dollars entre sa construction et son fonctionnement tout au long de sa vie active ; soit 0,6 milliard pour chacune des 50 années de vie d’un bâtiment. Pour une flotte de 10 unités, c’est une dépense contrainte minimale de 6 milliards de dollars annuels – un sixième du budget français de la Défense.

Qui ose gagne

La suprématie navale des États-Unis reflète tout autant leur puissance technologique. La Marine, comme l’aéronautique, utilise des technologies de pointe dans de nombreux domaines, concernant l’armement mais aussi la navigation, les transmissions, la gestion informatisée du champ de bataille… Les États-Unis sont ainsi les seuls à fabriquer des catapultes pour porte-avions à « pont plat », qui permettent de mettre en œuvre des avions semblables à ceux basés à terre, alors que les porte-aéronefs à tremplin, chinois, russes ou bientôt britanniques, embarquent un groupe aérien environ deux fois moins important et aux plus faibles performances. La nouvelle classe Gerald Ford sera dotée de catapultes électromagnétiques qui auront un encombrement réduit et permettront d’augmenter d’un tiers les capacités journalières de catapultages.

Outre ses capacités de frappe, le porte-avions a l’avantage d’être « visible », donc de participer à la dissuasion, aussi bien dans un sens classique (menace d’intervention armée dans une crise) que dans son sens nucléaire, puisque les avions embarqués peuvent mettre en œuvre des bombes atomiques de faible puissance, à titre d’ultime avertissement. C’est en cela qu’il constitue toujours un navire essentiel pour l’affirmation de la puissance géopolitique, indépendant d’un appui à terre, donc très souple d’emploi, et permettant une gradation de l’action navale, contrairement au sous-marin d’attaque, limité à une puissance de frappe classique et tenu à la discrétion, sinon au secret.

Innover n’est toutefois pas toujours synonyme de succès : c’est ce que montre le programme des destroyers Zumwalt, beaucoup trop coûteux, ou celui des LCS dont la vitesse élevée se paie d’une perte d’autonomie handicapante. Il reste alors le retour vers une plate-forme éprouvée, celle des destroyers Arleigh Burke, qui dépassera peut-être le record d’exemplaires construits, toujours détenu par la classe des « 74 canons » français Borda-Sané, à la fin du xviiie siècle !

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Les ennemis de mes ennemis sont mes amis

Les États-Unis peuvent enfin compter sur leur réseau d’alliés, dont certains figurent parmi les plus grandes puissances navales « ordinaires » : Japon (4e), Royaume-Uni (5e) et France (6e). Les ambitions chinoises affirmées jusque dans l’océan Indien ont aussi éveillé l’inquiétude de l’Inde (7e), qui a entrepris de reconstruire sa flotte de sous-marins avec l’aide occidentale et de se doter elle aussi d’une composante aéronavale ; mais elle a aussi conduit d’autres pays asiatiques à renforcer leurs armements navals et à resserrer leurs liens avec les États-Unis, qu’il s’agisse d’alliés traditionnels, comme la Corée du Sud ou Taïwan, d’alliés plus distants comme les Philippines qui ont accepté de rouvrir la base aéronavale de Subic Bay, ou d’anciens ennemis comme le Viêtnam.

Les États-Unis disposent ainsi de points d’appui partout autour du globe – ce que leurs stratèges théorisent comme la « Thousand ships navy » – qui leur permettent de déployer leurs 6 flottes sur toutes les mers (et particulièrement les Ve, VIe et VIIe flottes, basées à l’étranger) et de répondre aux défis du futur, en concentrant à terme 60 % de leurs moyens aéronavals sur leur façade occidentale. Glissement vers l’ouest, mais aussi basculement logique vers le plus grand océan, le Pacifique, là où la course à l’armement naval est la plus vive.

Car n’oublions pas que les alliés les plus sûrs des États-Unis sont toujours en Europe. Dans le domaine maritime, les flottes de l’OTAN – en particulier la flotte française, réintégrée depuis 7 ans – étant parfaitement interopérable avec l’US Navy.

Aucune autre puissance mondiale ne peut en dire autant.

La première thalassocratie moderne

Les États-Unis règnent sur les flots, c’est entendu. Grâce à leur Navy, mais aussi par le contrôle des grandes routes mondiales, par les échanges qui convergent vers son territoire, par leur flotte marchande (la 8e mondiale)…

Plus largement, ils dominent l’ensemble des flux immatériels : les mouvements de capitaux dont les centres ordonnateurs sont New York et Londres, les changes entre devises centrés sur le dollar, les échanges de services dont ils sont les premiers exportateurs, en particulier les ventes de biens culturels, les communications sur Internet.

Comme sur les océans, le contrôle de ces flux immatériels passent par la maîtrise de points d’appui – le FMI, Wall Street, l’ICANN… –, par la supériorité technologique (« l’innovation financière » qui n’est pas sans risque, les TIC ou « industries de l’information et de la communication »), par la qualité du « matériel » que fournissent Hollywood et la Silicon Valley.

Les États-Unis ne se sont pas contentés de mettre leurs pas dans les traces du Royaume-Uni. Ils ont inventé la première thalassocratie moderne.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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