<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Etats-Unis, main basse sur le sport mondial ?

30 août 2020

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Quaterback de football américain (c) Pixabay
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Etats-Unis, main basse sur le sport mondial ?

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Exceptionnalisme et expansion mondiale. Il en est du sport comme des autres éléments de la puissance américaine. Les États-Unis se voient à la fois comme une exception et comme le leader naturel de la planète qui doit les prendre en exemple. En reconnaissance de leur supériorité, et pour leur plus grand intérêt.

Chaque année, l’Amérique retient son souffle en attendant la finale du Super Bowl : un Américain sur trois est planté devant son écran de télévision. « Le Super Bowl, c’est le mélange d’une finale de coupe du Monde et d’un concert de Madonna [1]. » Gigantisme, dramatisation, consommation et patriotisme à gorge déployée : toutes les valeurs d’un certain American way of life s’expriment ainsi. Capitalisme aussi car les 30 secondes de publicité se sont arrachées à plus de 5 millions de dollars en 2015. À la tête de ce show millimétré, se trouve la National Football League, plus grosse machine à cash du monde, tous sports confondus, affichant en 2014 plus de 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec pour principal levier les droits télévisuels – Fox, CBS et NBC acquittant chaque année autour d’un milliard de dollars.

Pour autant, ce sport reste confidentiel à l’échelle internationale malgré les stratégies de développement de la NFL : organisation régulière de rencontres à Londres, installation de franchises à l’étranger (Paris), intégration de joueurs étrangers dans les équipes américaines. Sans grands résultats !

La mondialisation sportive

Pour autant, la mondialisation du sport n’échappe pas complètement aux États-Unis. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le sport a représenté un moyen de promotion de son modèle politique et social, de son soft power. Plusieurs images peuvent l’illustrer.

D’abord celle d’une course aux médailles notamment aux jeux Olympiques, dans le contexte de guerre froide avec l’URSS, puis de compétition avec la Chine. Si les États-Unis s’inclinèrent pour la première place lors des JO de Pékin en 2008 face à l’ogre chinois, ils prirent leur revanche en 2012 à Londres (puis à Vancouver aux JO d’hiver). Dans tous les domaines, le pays possède de grands champions : en ski (Lindsay Vonn), en snowboard (Shaun White), en athlétisme (Tyson Gay), en natation (Ryan Lochte), au tennis (les sœurs Williams) ; des sélections nationales très compétitives en hockey, ou en volley voire intouchables comme la Dream Team en basket qui a gagné 5 des 6 dernières olympiades. Les stars américaines apparaissent donc comme des stars mondiales. Leurs victoires représentent toute une nation propageant ses valeurs au monde entier.

 

Les États-Unis ont ensuite mis en place une véritable diplomatie sportive publique. Dès 1953, Washington crée l’USIA (United States Information Agency) qui devait lui permettre de gagner la bataille du « cœur et des esprits ». Il s’agissait entre autres de diffuser les valeurs américaines. Le sport en était l’un des principaux vecteurs. Le développement du baseball au Japon joua par exemple un rôle essentiel dans l’acceptation de l’occupation américaine par la population nippone. De même, sa promotion en Amérique latine, par l’intermédiaire de programmes d’aide, permit aux Américains d’asseoir leur arrière-cour. Il est d’ailleurs intéressant de voir le rôle de ce sport dans le rapprochement américano-cubain actuel (le baseball est le premier sport pratiqué à Cuba).

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En 1978, l’ECA (Bureau des affaires éducatives et culturelles) héritait des compétences de l’USIA. Il est intégré au département d’État en 1999. Le magazine Newsweek affirmait à cette époque que « le sport était devenu le meilleur produit d’exportation américain »[2]. En 2002, une structure fut dédiée spécifiquement à l’organisation de programmes sportifs, Sports United, avec comme objectif le développement d’un dialogue avec la jeunesse du monde par l’intermédiaire du sport. L’organisme dispose à ce titre d’un budget de 3 millions d’euros. Depuis 2005, l’organisme a envoyé plus de 150 athlètes américains dans 50 pays et a permis à plus de 900 jeunes athlètes de venir aux États-Unis.

En janvier 2009, lors de son discours d’investiture au département d’État, Hillary Clinton développa la théorie du smart power dont l’une des composantes était le sport. « Les échanges sportifs sont les échanges les plus populaires que nous faisons et nous voulons en faire de plus en plus. Pour moi, le sport est en soi formidable mais c’est aussi le symbole pour beaucoup de ce que nous voulons voir dans le monde. » L’organisation de la coupe du Monde de football féminin en 2011 fut l’occasion de démontrer cette volonté.

La puissance sportive américaine

Dans le processus de mondialisation du sport, la domination américaine paraît donc indéniable, sa puissance économique lui conférant une capacité d’action bien supérieure aux autres pays. Les infrastructures sont incroyables, les championnats relevés, les formations de qualité.

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Il existe également une volonté des États-Unis d’éducation par le sport. Celui-ci représente une part très importante dans le système éducatif universitaire. En effet, les États-Unis catalysent les plus grands championnats universitaires. Ceux-ci sont aussi médiatisés et suivis que les championnats seniors. On peut voir l’engouement populaire que suscitent les différents championnats de la National Collegiale Athletic Association (basket, baseball, hockey, football américain, etc.). Il regroupe 1 200 écoles américaines, dispose d’un budget de plus de 5 milliards de dollars et a pour but de former la future élite sportive américaine.

 

L’affirmation de la puissance sportive américaine se fait par la médiatisation : les championnats de basketball et de baseball sont parmi les programmes les plus suivis par les Américains. La finale du Super Bowl est suivie chaque année par plus de 100 millions de téléspectateurs comme les play-offs de la NBA. L’organisation de compétitions internationales permet aussi une grande visibilité (4 J.O d’été, 2 JO d’hiver, 1 coupe du Monde de football).

 

Les sports d’origine américaine sont pratiqués partout dans le monde notamment grâce à la mondialisation et l’influence sur le monde qu’ont les États-Unis. Des sports les plus médiatisés, il semblerait que le basketball soit le plus représenté en Europe, loin devant le football américain et le baseball. Il s’étend progressivement en dehors des États-Unis et du Canada, atteint l’Europe et, en 1936, le basketball devient une épreuve officielle des jeux Olympiques d’été. La majorité des grands joueurs européens préfèrent faire carrière aux États-Unis, là où se trouve le plus grand championnat mondial.

Le baseball est extrêmement médiatisé lui aussi. Pour preuve, lors de Thanksgiving, la tradition veut que les familles américaines regardent un match (qui dure généralement trois heures) pour célébrer ce jour férié. Les premiers championnats se déroulèrent à partir de 1857 et actuellement trente franchises font partie de la MLB (Major League Baseball). Ce sport est actuellement très populaire au Nicaragua, au Panama, en Colombie, au Venezuela, au Antilles et en Asie (notamment au Japon). Le baseball bénéficie de supports médiatiques depuis 1953. Le quotidien new-yorkais Mercury est le premier à proposer un compte rendu des matchs. Actuellement, plusieurs dizaines de publications traitent uniquement du baseball et depuis 2006, la MLB diffuse tous les matchs (environ 2 400) sur son site internet.

Le poids des sponsors – Coca-Cola, Pepsi-Cola, McDonald’s et bien d’autres –, n’est évidemment pas à négliger dans cet essor. Les marchés sportifs et économiques se rapprochent alors. Le football en est un exemple significatif.

Vers la conquête du football mondial ?

En dehors des catégories féminines, les Américains apparaissaient à première vue absents du sport mondial par excellence, le football qu’ils appellent soccer, le terme de « football » étant réservé à leur football américain. Si le pays a obtenu l’organisation de la coupe du Monde 1994, son championnat était alors moribond depuis près de 4 années ! Un demi-succès à l’époque, le public local n’a alors pas vraiment accroché à ce jeu pas assez séquencé, aux mi-temps trop longues, pratiqué alors essentiellement par les filles et dans les écoles.

 

Pourtant, un virage semble être pris depuis une quinzaine d’années avec la création de la MLS (Major League Soccer) qui a réussi à relancer un véritable championnat national où affluent nombre de joueurs étrangers, certes en fin de carrière (Thierry Henry au New York City FC ou Kaka ballon d’or 2007 au Orlando City SC). Il intéresse des investisseurs comme Red Bull, DC United, ou encore un membre de la famille royale d’Abou Dhabi.

Les États-Unis jouent aujourd’hui un rôle économique majeur dans le football international : les sponsors, les médias, les publicitaires et les équipementiers américains ont investi des milliards de dollars dans le sport. La Major League Soccer est plus vivante que jamais ; des millions d’Américains regardent les matches européens à la télévision et ils seront des centaines de milliers à assister aux matches amicaux joués par les équipes européennes sur le sol américain cet été. Le championnat de soccer est devenu le troisième championnat le plus suivi aux États-Unis. La principale raison de cet essor vient du poids démographique croissant de la communauté hispanique aux États-Unis – elle est fan de football. Par ailleurs, le pays représente un grand potentiel économique et donc un enjeu essentiel pour nombre d’acteurs du football.

 

Le droit au service des intérêts américains

La FIFA (Fédération internationale de football association) ne pouvait que s’intéresser à cette manne potentielle mais il semble que cet organisme ait eu les « yeux plus gros que le ventre » en cherchant à s’attaquer au continent nord-américain plutôt que de rester sur son terrain historique. Alors que le sport américain est très réglementé par un système de franchises et par des dispositifs anti-trust, ce qui le soumet à la loi américaine, la FIFA, installée en Suisse comme une organisation internationale, fixait ses propres règles en accordant le « privilège » d’organiser des manifestations sportives à tel ou tel organisme. La réplique juridique ne pouvait tarder. Les accusations de corruption sur le sol américain ont permis au FBI de mettre depuis mai 2015 un grand coup de pied dans le système de la FIFA et d’imposer son point de vue dans les décisions du football, notamment en remettant en cause l’attribution de l’organisation de la coupe du Monde 2018 à la Russie, amenant les réactions courroucées de Vladimir Poutine. Les préoccupations géopolitiques ne sont évidemment pas absentes de ces attaques.

 

Ainsi, même dans un secteur sportif longtemps laissé aux Européens, les États-Unis tentent d’imposer leur empreinte, protégeant leur marché intérieur mais aussi préparant l’avenir d’un sport dont l’horizon passe par l’Asie, Pékin envisageant d’organiser la coupe du Monde de football en 2026 ou 2030…

 

  1. Pim Verschuuren, IRIS, 2015.
  2. Cité par Pascal Boniface, Géopolitique du sport, Armand Colin, p. 136.

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À propos de l’auteur
Franck Favier

Franck Favier

Professeur en CPGE ECS au Lycée Janson-de-Sailly.
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