Faire renaître la radio « Africa N° 1 »

21 mars 2026

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Faire renaître la radio « Africa N° 1 »

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  • Lancée en 1981 à Libreville, Africa N° 1 fut la première grande radio panafricaine francophone, devançant RFI dans la plupart des pays d’Afrique francophone en 1990 avec plus de vingt millions d’auditeurs.

  • Un actionnaire libyen défaillant, la mort d’Omar Bongo et le retard sur la FM ont précipité son déclin : la radio disparaît officiellement en 2019, laissant un vide immense dans le paysage médiatique africain.

  • Le CTRI du général Oligui Nguema fait de sa renaissance une priorité politique : souveraineté informationnelle, cohésion nationale et soft power panafricaniste sont les trois objectifs affichés pour 2026.

Tous ceux qui ont vécu au Gabon dans les années 1980, avant l’avènement d’internet et des bouquets satellites, n’ont pas pu manquer d’écouter la radio Africa N° 1 et d’entendre la voix de Denise Boukandou : « Vous écoutez Africa N°1, en direct de Libreville, au Gabon… ». Ceux qui vivaient à Libreville ne pouvaient pas, non plus, ignorer le pimpant bâtiment qui abritait les studios de la radio, en centre-ville, proche du cinéma le Bowlingstore et de la grande surface M’Bolo.

Populaire, ayant une immense audience qui dépassait largement le Gabon et qui devançait celle des grandes radios internationales, Africa N° 1 a fait rayonner le Gabon dans toute l’Afrique et au-delà, auprès des diasporas.

Le Président Brice Clotaire Oligui Nguema ne l’a pas oublié. Aujourd’hui, les autorités gabonaises font le pari que la renaissance d’Africa N° 1, tout en affirmant la souveraineté informationnelle du pays, permettra de renforcer la cohésion nationale et la politique d’influence du pays à l’étranger. Une manière d’enjamber la période Ali Bongo et de montrer, symboliquement, que les années fastes de la période Omar Bongo sont de retour.

L’essor fulgurant d’une radio qui parle à l’Afrique et à la diaspora

Lancée en 1981, à Libreville, Africa N° 1 s’inscrit dans une série de grands projets spectaculaires et structurants qui ont fait la fierté du Gabon de la décennie 1970-1980 : lancement du Transgabonais, création de la compagnie nationale Air Gabon, mise en service du port d’Owendo… Comme l’explique Louis-Barthélémy Mapangou, historien et ancien dirigeant d’Africa N° 1 : « le choix de faire Africa N°1 est stratégique. L’Afrique doit subir un traitement de l’actualité du point de vue occidental. Il faut que cela change. C’est sur cette réflexion qu’Omar Bongo va charger dès 1975 son ministre de l’information de penser à la création d’une radio capable de relever les défis de l’heure ».

Africa N°1 est donc le fruit d’un partenariat entre l’État gabonais et des investisseurs français. La radio est placée sous la haute autorité du ministre gabonais de l’information, qui en est le président-directeur général. Rapidement, elle devient la première grande radio panafricaine francophone, diffusant vers toute l’Afrique centrale et la diaspora, y compris Paris. La station s’impose alors dans les années 1980-2000 comme une référence médiatique continentale, rassemblant journalistes, intellectuels et artistes. Elle contribue à la formation de plusieurs générations de professionnels de la radio.

En 1988, la société devient bénéficiaire et en 1990, Africa N° 1 se classe devant Radio France Internationale (RFI) dans la plupart des pays d’Afrique francophones et loin devant d’autres radios, tels que la Voix de l’Amérique ou la BBC.

Ce succès n’est pas le fruit du hasard. Tout d’abord, Africa N° 1 s’appuie sur un formidable atout technique : le puissant poste émetteur de Moyabi et ses relais. Installé sur les hauts plateaux Batéké, dans la région de Franceville, il entre en fonction en 1978 et permet d’émettre dans quatorze capitales africaines. Mais également, son modèle économique qui repose sur la location de ses émetteurs d’ondes courtes aux radios concurrentes (RFI, Radio Suisse Internationale ou même la NHK) lui rapporte énormément d’argent, plus que la publicité. Enfin, la radio trouve un ton et des sujets qui attirent de nombreux auditeurs : de la musique, des débats, des journalistes populaires et des émissions phares et originales, comme les aventures mystérieuses de Patrick Nguema Ndong, des histoires souvent effrayantes, exploitant les habitudes culturelles locales, qui captivent des millions d’auditeurs.

La formule est un grand succès comme relaté, en 2010, dans cet article de l’Ina : « Au début des années 2000, la radio employait une centaine d’agents permanents. Elle se voulait la cinquième radio mondiale, avec plus de vingt millions d’auditeurs ».

Un déclin qui a affecté plusieurs générations d’Africains francophones

Néanmoins, au moment où Africa N° 1 atteint sa pleine maturité économique et éditoriale, une série de mauvais choix et de circonstances malheureuses vont précipiter son déclin. Tout d’abord, quand, lors du Sommet de la Baule de 1990, le président François Mitterrand annonce qu’en Afrique « la France liera tout son effort de contribution aux efforts qui seront accomplis pour aller vers plus de liberté », on assiste à une plus grande ouverture du paysage audiovisuel dans la plupart des pays d’Afrique francophones. Cela se traduit par une course aux fréquences pour des médias qui se multiplient et se concurrencent.

D’un point de vue technique, également, Africa N° 1 négocie mal le passage des ondes courtes à la modulation de fréquence (FM). Quand, en 1992, elle installe son premier émetteur FM, elle le fait après son principal concurrent, RFI. Moins de dix ans plus tard, « en 2010, Africa N° 1 possède 19 fréquences FM en Afrique, dont 17 en Afrique francophone. Mais sur la même zone (hors Océan indien), RFI aligne 64 émetteurs et la BBC, 29. Parallèlement, l’intérêt de la diffusion en ondes courtes a fortement décliné et plus aucun diffuseur ne loue désormais à Africa n° 1 ses installations de Moyabi ».

Mais c’est surtout à partir des années 2000 que les déboires s’accumulent pour Africa N°1 :

En 2002, la société française SOFIRAD qui détenait 40 % du capital d’Africa N° 1 se retire. Un nouvel actionnaire libyen, devenu majoritaire en 2007, promet des investissements qui ne se concrétisent pas.

En 2009, avec la mort du président Omar Bongo, la radio perd son principal soutien politique et financier ; l’année suivante, la radio doit se séparer de la moitié de son personnel. Bien qu’encore influente, RFI la devance désormais en nombre d’auditeurs, au Gabon.

En 2011, Africa N° 1 n’est plus diffusée sur le continent africain à cause d’une forte dette que l’actionnaire majoritaire libyen, dans le contexte de guerre civile qui touche le pays, n’arrive pas à rembourser.

En 2019, la radio disparaît officiellement, lorsque la partie française se retire pour créer Africa Radio.

Sa fermeture avait laissé un vide immense dans le paysage médiatique africain. Pour beaucoup, Africa N° 1 n’était pas une simple radio, mais une mémoire collective, une voix unificatrice qui accompagnait les grandes étapes de l’histoire du continent

Cette disparition affecte les auditeurs africains, tant le rôle symbolique et identitaire d’Africa N° 1 était majeur : « sa fermeture […] avait laissé un vide immense dans le paysage médiatique africain. Pour beaucoup, Africa N° 1 n’était pas une simple radio, mais une mémoire collective, une voix unificatrice qui accompagnait les grandes étapes de l’histoire du continent ».

Faire renaître un instrument d’influence culturelle et politique

En 2024, lorsque le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) renverse le président Ali Bongo, les autorités de transition qui veulent donner une impulsion nouvelle au pays, développent une politique de promotion de la fierté nationale. L’usage des médias est indispensable pour pouvoir toucher un maximum de Gabonais. Dans ce contexte, rapidement, la relance d’Africa N° 1 devient une priorité politique. Il y a là une volonté du CTRI de s’appuyer sur la nostalgie des prospères « années Bongo » (père) et la recherche d’un rayonnement sous-régional, voire d’ambition panafricaniste qu’incarnait parfaitement Africa N° 1.

La mission est confiée à la très active ministre des NTI et de la communication, Mme Laurence Ndong, une activiste anti-Bongo (fils) exilée, spécialiste de la communication et de l’influence et qui avait frayé, un temps, avec les réseaux pro-russes d’Evgueni Prigojine.

Le 16 janvier 2024, la ministre annonce donc la volonté du CTRI de relancer Africa N° 1. Le CTRI assume sa volonté de développer une politique d’influence et de rayonnement du Gabon, mais c’est également une des premières mentions officielles d’une forme d’ambition panafricaniste du nouveau régime.

Le 1er avril 2024, la ministre se rend sur le site, en déshérence, où était installée la radio. Elle annonce que « on va retrouver les voix d’Africa N°1 et quelques émissions d’Africa N° 1 pendant le dialogue national », le média GMT précise que « la réhabilitation de la radio panafricaine Africa N° 1, fait partie des dépenses prévues par l’État gabonais. Car inscrit dans la loi de finances pour l’exercice 2024 ». La remise en service expresse du « tam-tam de l’Afrique » s’inscrit plus que jamais dans l’exploitation de la nostalgie d’un âge d’or gabonais.

Le 09 avril 2024, dans le cadre du programme spécial du Dialogue national inclusif (DNI), Africa N° 1 recommence à émettre. Comme l’explique Mme Ndong : « l’objectif du CTRI étant de rendre au Gabon sa dignité, eh bien, la restauration de cette dignité passe par la restauration d’Africa N° 1 », précisant que « c’est un trésor que le Gabon a offert à l’ensemble de l’Afrique ».

Le 6 mai 2024, la ministre annonce que « dans quelques jours, Africa N° 1 retrouvera ses fréquences bien connues 94.5 et 99.5 » et le média indique que « D’après plusieurs sources gabonaises, le gouvernement de transition est prêt à relancer la station, et aurait déjà débloqué 387 millions FCFA. La somme servirait notamment à racheter les 52 % de parts d’Africa N° 1 détenus par la Libye et remettre en place du matériel opérationnel pour la radio ».

Le nouveau régime n’oublie pas les Gabonais de l’étranger. Le 3 juin 2024, lors de son premier déplacement à Paris après le renversement d’Ali Bongo, le président de la Transition Oligui Nguema se livre à une opération de séduction à destination de la diaspora gabonaise vivant en France. Dans un exercice de communication bien mené, il retourne une partie de ceux qui le critiquaient par une prise de contact direct qui est appréciée par la foule venue le voir. Il en profite pour réaffirmer son engagement pour la relance de la radio Africa N° 1 en s’affichant avec la journaliste Daniella Mbengue, qui a déjà été pendant 12 ans journaliste à Africa N° 1 et qui, installée en France, est choisie pour animer pour la nouvelle Africa N° 1 le « billet de la diaspora », émission qui valorise l’action des Gabonais de l’étranger.

La piste est tracée et depuis, les travaux de rénovation ont avancé. Si le calendrier annoncé est respecté, Africa N° 1 devrait être pleinement opérationnelle en 2026 avec : un siège totalement rénové ; des studios modernes ; une nouvelle grille de programmes et une stratégie de diffusion multicanaux. À la radio « traditionnelle », s’ajouteront le streaming en ligne, les podcasts et la télévision web.

Souveraineté, cohésion et rayonnement : un pari sur l’avenir

Lorsqu’en janvier 2024, la ministre des NTI et de la communication, Mme Laurence Ndong, annonce la volonté du CTRI de relancer Africa N° 1 en indiquant que « le meilleur des avenirs réside dans le passé », elle fait une référence explicite aux années prospères de Bongo (père). Pour le nouveau régime, il s’agit de renouer les fils coupés après la mort du Président Omar Bongo et d’effacer la parenthèse Ali Bongo. La renaissance d’Africa N° 1 doit permettre au régime d’atteindre plusieurs objectifs.

Un objectif de souveraineté : dans un contexte d’influence internationale et de compétition accrue dans la sphère des médias numériques, Africa N° 1 doit redevenir, comme c’était l’objectif lors de sa création, un symbole national et continental et un outil libéré de dépendances étrangères.

Un objectif de politique intérieure : reconnecter les Gabonais, opposants et partisans, à une époque qui fait globalement consensus, celle où le Gabon rayonnait dans toute l’Afrique centrale. Africa N° 1, c’est la bande son d’un Gabon qui se percevait alors comme dynamique et confiant en son avenir. Quoi de plus fort que le son de sa jeunesse pour suggérer que les jours heureux reviennent ? C’est fédérateur et cela permet au nouveau régime de montrer, sans le dire, qu’en enjambant la période d’Ali Bongo, il s’inscrit dans la continuité et la prolongation de l’époque faste des premières décennies de la présidence d’Omar Bongo, celle de « l’essor vers la félicité ».

L’objectif du CTRI étant de rendre au Gabon sa dignité, eh bien, la restauration de cette dignité passe par la restauration d’Africa N° 1. C’est un trésor que le Gabon a offert à l’ensemble de l’Afrique

C’est un instrument de cohésion nationale qui s’inscrit dans la politique de promotion du « Gabon nouveau », objectif politique du nouveau régime fondé sur sa volonté de changer les mentalités pour plus de solidarité, d’engagement et de patriotisme.

Un objectif de politique extérieure : renouer avec une politique de soft power. Le Gabon, pays peu peuplé, est tourmenté par la question de son identité. Terre d’immigration de ses grands voisins instables et même d’Afrique de l’Ouest, le Gabon ne cesse de s’interroger sur son identité. Africa N° 1, avec son histoire prestigieuse, son ancrage dans les imaginaires collectifs en Afrique centrale, son nom encore largement reconnu dans la francophonie… c’est le partage et la diffusion d’une certaine image du Gabon, de ses arts, de son Histoire, de sa culture politique, de son humour… C’est projeter son influence en Afrique centrale, auprès des diasporas hors du continent et rappeler au monde qui sont les Gabonais.

La question est maintenant, dans un univers médiatique qui a beaucoup changé depuis les années 1980, de savoir si Africa N° 1 saura retrouver son public. Jouer avec la mémoire est un pari audacieux du nouveau régime car les enjeux sont importants : échouer aurait des conséquences politiques, mais également symboliques, tant Africa N° 1 compte dans l’univers affectif des Gabonais.

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À propos de l’auteur
Florent Hivert

Florent Hivert

Florent Hivert a été officier dans l'armée de terre. Il est aujourd'hui spécialiste des partenariats militaires.