Gérard Chaliand, par Hubert Védrine

20 février 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Gerard Chaliand, geostratege et aventurier francais. mars 2011. Credit:BALTEL/SIPA/1103111856

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Gérard Chaliand, par Hubert Védrine

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« Une vie libre et aventureuse ». Hubert Védrine rend hommage à Gérard Chaliand et à ce qu’il a apporté à la connaissance de la guerre et aux études stratégiques.

Dans Le savoir de la peau Gérard Chaliand avait écrit « Je voulais une vie libre et aventureuse ». Aventures et risques physiques. Il l’a eue. Et il nous a laissé des mémoires d’homme d’action. De 1966 à 2021, il avait participé en observateur très présent à tous les conflits irréguliers et suivi toutes les guérillas, du Vietnam à l’Afghanistan. Même s’il avait présenté en 1975 un doctorat devant Georges Balandier, Maxime Rodinson et Pierre Vidal-Naquet sur « Mythes révolutionnaires du tiers monde. Guérillas et socialismes » (soulignons le mot « Mythes »), traduit par la suite en anglais, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Chaliand n’a cependant pas mené de carrière universitaire ou académique. Son école a été le terrain, en Asie, en Afrique et en Amérique latine dont il avait une connaissance à la fois personnelle et historique (Chine, Inde, Islam) en partie glanée à l’Ecole Nationale des Langues et des Civilisations Orientales, d’où son ton unique, très personnel.

Il avait été anticolonialiste et avait soutenu des luttes nationales à travers le monde, ce qui ne l’a pas empêché par la suite (au contraire !) d’être invité à enseigner à Harvard, à Berkeley, en Grande-Bretagne, à Salamanque, à Singapour et même dans plusieurs maquis (Afghanistan, Irak, etc.) !

Il s’était trompé avec d’autres sur la capacité de la résistance palestinienne à créer un Etat entre la rive orientale du Jourdain et la Transjordanie, mais il avait été le seul à le reconnaitre. En revanche, au Nord-Vietnam, où il avait enquêté dans les villages en 1967 durant les bombardements américains, il avait discerné les causes du futur échec de Washington.

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De ces multiples expériences il avait retiré une incomparable connaissance du monde, le monde réel, pas celui des géopoliticiens abstraits ou idéologues. Pas d’«Irrealpolitik» fumeuse chez lui. Il ne s’exprimait pas en fonction des thèses ou des antithèses défendues par les uns ou par les autres dans le paysage intellectuel universitaire ou médiatique parisien qui se perpétuent en vendettas stériles sans fin, et qui lui étaient parfaitement indifférentes.

Rappelons sur quoi portaient ces débats médiatiques pendant que Chaliand suivait sa route, depuis que l’URSS avait disparu en 1991 et que l’Occident avait cru avoir gagné la bataille de l’Histoire, quelles avaient été les lignes politiques des intervenants réguliers ?

Les mondialistes, en réalité des mondialisateurs, militants de l’américano-globalisation, dénonçaient sans relâche le protectionnisme des autres (sauf des États-Unis). Les pro-américains dénonçaient l’anti-américanisme dès l’expression de la moindre réticence ou critique, vieux procédé. Les européistes, ceux qui ne sont pas seulement pro-européens mais supranationalistes et qui considèrent qu’il faut parachever la caducité des vieux Etats-Nations stigmatisaient comme « souverainiste » toute résistance à ce programme.

Gérard Chaliand en 2004.

Les mondialisateurs s’associaient aux philosophes universalistes pour dénoncer tout maintien ou résurgence des identités, et par ailleurs pour traquer à domicile dans la politique étrangère française toute persistance, même infime, de gaullo-mitterrandisme. Les partisans de l’ingérence (occidentale) faisaient tout pour capter les émotions des téléspectateurs face aux horreurs (réelles) qui défilaient sur leurs écrans, pour les canaliser et pousser les dirigeants politiques qui en avaient les moyens à des interventions armées chez les autres, au Sud. Certains voyaient de l’antisémitisme partout, d’autres de l’islamophobie.

Ces groupes très actifs voulaient obliger les dirigeants à prendre des « positions », puis à mener des guerres de positions, en s’invectivant d’une tranchée à l’autre et en essayant de prolonger ces débats manichéens sur le terrain judiciaire, chaque fois qu’une tragédie dans le monde leur en donnait l’occasion. Jeux de rôle qui ne débouchaient jamais sur l’amorce de solutions.

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Pendant tout ce temps-là, l’Occident tout entier voyait son pouvoir s’éroder relativement dans le monde et l’influence européenne décrocher. C’était juste avant que la tornade Trump démasque beaucoup de faux semblants et fasse douter de la permanence de « l’Occident ».

Gérard Chaliand racontait une toute autre histoire et c’est justement pour cela qu’il faut le relire, car ce qu’il a écrit avait une force peu commune. Souvent cela gênait car cela n’entrait pas dans les termes admis. Il avait été ainsi le premier en France, avec Yves Lacoste, à braver l’opprobre prude contre le terme « géopolitique » en y consacrant dès 1983 un Atlas Stratégique. Géopolitique des rapports de force dans le monde (avec Jean-Pierre Rageau) qui a révolutionné la géographie politique. Genre qui a depuis prospéré.

Assez tôt il avait reconnu avoir perdu les illusions de ses jeunes années sur les mouvements nationaux devenus indépendants. Et il l’a dit clairement, contrairement à beaucoup d’autres. « Il est doux, a-t-il écrit dès 1976 en choquant le mythe révolutionnaire du Tiers-monde, de penser que la bureaucratie est un phénomène qui peut être évité et que l’agent historique du changement, le prolétariat, a été ici et là trahi… ». Rien pourtant n’indique que puisse se transformer le cours de l’histoire fondée sur les rapports de force, où le confort des vainqueurs se nourrit du servage souvent aveugle des victimes et de la douleur des vaincus.

Dans ses dernières années il a beaucoup écrit et réfléchi sur les guerres perdues par l’Occident. Comment les Etats-Unis, la puissance militaire la plus considérable qui ait existé, n’avaient pu au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan l’emporter contre des adversaires indiscutablement plus faibles ?

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Enfin, il constata lucidement très tôt le déclin relatif de l’Occident et l’incapacité structurelle pour unir politiquement et militairement, et assurer sa propre sécurité – c’est son choix de 1949. Chaliand avait ironiquement relevé que seule la Grande-Bretagne de Mme Thatcher avait remporté une victoire militaire depuis la fin de la seconde guerre mondiale !

Le trumpisme va-t-il invalider ce constat ?

J’ai moi-même attiré l’attention depuis près de 20 ans sur le fait historique que les Occidentaux avaient perdu le monopole de la puissance. Le grand géopoliticien singapourien Kishore Mahbubani m’a rétorqué un jour que je n’allais pas assez loin et qu’on assistait à la « fin de la parenthèse occidentale » ! Ce n’est pas mon avis (en témoigne le maintien de l’hyperpuissance américaine) mais il faut savoir qu’une grande partie du monde pense ainsi. En témoigne la rhétorique des BRICS sur un monde post-occidental (même si le prétendu Sud « global » est hétéroclite) voire anti-occidental.

Après une cinquantaine d’ouvrages (dont près de la moitié traduite en anglais et certains en plus d’une douzaine de langues), Chaliand nous a donné en 2023 un recueil de nombres de textes importants échelonnés de 1966 à 2023 qui marquaient le cheminement de sa pensée. Il y est beaucoup question de conflits armés, sur bien des terrains, de l’évolution du monde, multipolaire, changeant, complexe et incertain ; de Mao, de Guevara, de Fanon, de Brzezinski mais aussi de Kissinger et, plus proche de nous, de Trump.

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La décolonisation du Sud était inscrite dans l’histoire, cela a été fait de façon plus ou moins violente (Chaliand traite plutôt ces derniers cas). Le plus souvent, les nouveaux régimes dans le Tiers-Monde, à l’exception notoire du Vietnam, se sont révélés ensuite incapables de bâtir des pays dans lesquels les ressortissants aient envie de rester. Ils ne songent qu’à en partir comme le démontrent les mouvements migratoires et le détournement massif du droit d’asile vers l’Europe.

Bref, quoi qu’on en pense, dans un temps ou plus rien n’est assuré, cela reste très fécond d’alimenter sa réflexion à l’extraordinaire parcours et bilan de Gérard Chaliand et aux conclusions qu’il en tirait. Nous en avions parlé longuement lors d’un chaleureux dîner en 2022 dans son bistrot parisien préféré en croisant nos réflexions à partir d’expériences absolument différentes.

Confronté à des défis longtemps sous-estimés ou ignorés, comme l’islamisme qui ravage le monde musulman et ses voisins, l’Occident auto-aveuglé s’est pris les pieds dans le tapis. L’Occident ne sait plus mener de guerre et, j’ajoute, ni être stratège. Chaliand est direct. Ni anachronisme, ni idéologie chez lui. Il constatait, après examen, l’état des lieux. Il prônait un réalisme radical dans le traitement des conflits dont il a été pendant un demi-siècle un des témoins le plus lucides.

Je peux reprendre ce radicalisme là à mon compte. Plutôt pessimiste pour l’Occident (à moins que cela ne soit sur notre espèce prédatrice).

Par sa liberté totale, son absence de dogme ou d’idéologie donc d’aveuglement volontaire, il était plus capable que d’autres de décrypter le monde trumpiste, en partie post-occidental qui est le nôtre. Alors relisons-le. Et n’oublions pas que Lévi-Strauss a dit : « Toutes les civilisations ont le droit de se défendre… même la nôtre ».

À méditer !

Lire aussi : À Gérard Chaliand. Le savoir par la peau

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À propos de l’auteur
Hubert Védrine

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