L’Iran est vaste et sa population n’est pas homogène. L’Iran est aussi le centre géographique d’un continuum de peuples, qui s’étire du Caucase jusqu’au Pakistan, et de la Mésopotamie jusqu’aux montagnes d’Asie centrale. Cette géographie humaine éclaire autant la politique intérieure de Téhéran que ses relations avec ses voisins.
Un cœur persan et des périphéries très identifiées
Le bloc persan (au centre et au sud du pays) forme un noyau territorial majeur, qui correspond à l’imaginaire classique de l’Iran : grands plateaux, villes centrales, axe historique du pouvoir. Autour de ce cœur, la carte dessine des ensembles périphériques fortement marqués, presque comme des couronnes ethnolinguistiques.
À l’ouest, les zones kurdes s’inscrivent dans une continuité transfrontalière qui traverse la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran. Au nord-ouest, l’ensemble azéri déborde largement les frontières iraniennes, en épousant l’Azerbaïdjan et en mordant sur des régions voisines. Au sud-ouest, les Lurs forment une aire compacte. Au sud-est, les Baloutches prolongent le territoire humain d’un côté et de l’autre de la frontière irano-pakistanaise. Et sur les rivages de la mer Caspienne, des groupes comme les Gilaks, Mazanis, Tats ou Talysh rappellent que l’Iran n’est pas seulement un pays de plateau, mais aussi un pays de littoraux, de montagnes, et de micro-régions culturelles très distinctes.

(c) Hervé Théry, Conflits
Ces périphéries ne sont pas des marges au sens de zones vides : elles sont des espaces habités, organisés et identitaires, souvent proches des frontières, donc sensibles politiquement.
Des frontières politiques qui ne recoupent pas les frontières humaines
Le deuxième enseignement est que les frontières de l’État iranien recoupent très imparfaitement celles des groupes représentés. C’est particulièrement visible à l’est. L’aire pachtoune couvre une grande partie de l’Afghanistan et déborde sur le Pakistan ; l’aire tadjike s’étend au nord de l’Afghanistan et vers l’Asie centrale ; plus loin, les Pamiris apparaissent dans les confins montagneux. Autrement dit, la carte dessine une région où les identités se déploient par zones qui n’ont pas attendu les lignes frontalières modernes.
Cette réalité a deux conséquences. D’abord, elle rend les frontières plus vivantes et poreuses qu’on ne l’imagine depuis une carte politique : elles sont traversées par des familles, des langues, des échanges et parfois des solidarités. Ensuite, elle rend aussi les frontières plus vulnérables : quand une crise éclate chez un voisin, elle peut se traduire immédiatement par des pressions migratoires, économiques ou sécuritaires, parce que les populations se ressemblent et se parlent.
Une lecture utile, mais à ne pas surinterpréter
Une carte ethnolinguistique est toujours un outil à manier avec précaution. Elle simplifie nécessairement. Dans la réalité, les grandes villes iraniennes sont multiethniques, les zones de contact sont nombreuses, les identités peuvent être multiples, et les appartenances évoluent avec l’urbanisation, l’école, les migrations internes et l’économie.
Un Azéri ne va pas nécessairement soutenir la politique de l’Azerbaïdjan, un Kurde ne va pas automatiquement développer un sentiment d’appartenance commune avec les Kurdes d’Irak et de Turquie. On peut être Baloutche, Azérie, Lur et se reconnaître aussi comme Iranien. La connaissance ethnolinguistique est essentielle, mais elle ne fait pas tout et ne présume pas de tout.
Ce que cette mosaïque implique pour la politique intérieure iranienne
L’Iran moderne s’est construit sur une tension permanente : comment gouverner un pays dont le centre est relativement unifié, mais dont les périphéries sont fortement différenciées ? La réponse historique a souvent combiné intégration administrative, centralisation, et parfois méfiance sécuritaire dans certaines zones frontalières.
Dans ce contexte, la question n’est pas seulement celle des minorités, mais celle de la relation centre-périphérie. Une périphérie qui se sent négligée économiquement ou culturellement n’a pas besoin d’être majoritaire pour devenir politiquement décisive. Quand les frontières humaines sont transnationales, les autorités peuvent craindre, parfois à tort, parfois à raison que des influences extérieures amplifient les tensions internes : un discours nationaliste, un soutien médiatique, des réseaux économiques ou religieux, ou des dynamiques régionales.
La carte aide donc à comprendre pourquoi, dans certains moments de crise, les regards se tournent rapidement vers l’ouest (zones kurdes), le nord-ouest (zone azérie), ou le sud-est (zone baloutche). Ce ne sont pas seulement des régions éloignées ; ce sont des régions qui, par leur position et leur continuité transfrontalière, peuvent devenir des baromètres de stabilité.
Des voisins miroirs : le Caucase, l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan
La carte montre aussi à quel point l’Iran est entouré de voisins qui, chacun à leur manière, font écho à sa diversité.
Au Caucase, l’existence d’un vaste espace azéri des deux côtés de la frontière nourrit des sensibilités particulières : la relation avec l’Azerbaïdjan ne se joue pas uniquement dans la diplomatie, mais aussi dans l’imaginaire identitaire, la culture et la langue.
À l’ouest, la continuité kurde inscrit l’Iran dans un espace où les questions d’autonomie, de reconnaissance et de sécurité se posent depuis des décennies, avec des dynamiques différentes selon les États, mais une géographie humaine qui ignore les découpages.
À l’est, la proximité avec l’Afghanistan et le Pakistan se lit à travers des aires pachtounes, baloutches et tadjikes. Cela rappelle que l’Iran n’est pas seulement tourné vers le Moyen-Orient : il est aussi un pays d’Asie centrale et d’Asie du Sud, pris dans des circulations régionales (économiques, migratoires, religieuses) qui se voient sur la carte.
Une leçon de fond : l’Iran comme monde plus que comme simple pays
Au fond, cette carte suggère une idée simple : parler de l’Iran uniquement comme d’un État, c’est omettre une partie de l’équation. L’Iran est aussi un carrefour de peuples appartenant à une même grande famille culturelle, mais répartie en États différents, avec des histoires politiques divergentes. Cette configuration donne à l’Iran une profondeur régionale, parfois une influence culturelle, mais aussi des lignes de tension potentielles et toujours la question de la fragilité politique et nationale.
La carte ne dit pas que l’Iran est condamné à la fragmentation, et l’école française de géopolitique se méfie toujours du déterminisme géographique et historique. Mais elle dit que sa stabilité est un exercice d’équilibriste : gouverner un centre persan majoritaire, sans transformer les périphéries en marges, et gérer des frontières qui sont moins des murs que des zones de contact.
Ce que cela nous dit de la crise actuelle
Focalisés sur les manifestations et sur le retour des Pahlavi, beaucoup de commentateurs n’ont pas évoqué la mosaïque ethnique iranienne. Elle est pourtant essentielle. Elle ne dit pas tout, elle n’explique pas tout, mais elle est une clef essentielle.
Elle explique notamment la méfiance des pays voisins de l’Iran : Turquie et Irak au premier plan. Ils n’ont aucun intérêt à une chute du régime qui pourrait réveiller les marges et éventuellement les séparatismes. C’est ce qu’a plaidé Erdogan auprès de Trump. C’est également ce qu’ont évoqué les pays du Golfe. Pour eux aussi, un effondrement de l’Iran engendrerait une instabilité malvenue.
Cette carte montre comment la question iranienne dépasse le cadre strict de l’Iran. Les conséquences touchent toute la région, de la Méditerranée à l’Asie centrale. Par sa centralité géographique, par ses composantes humaines, l’Iran est une clef de voûte dont personne dans la région ne demande l’effondrement.









