<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Israël : une puissance agricole fondée sur l’industrie et l’innovation

21 septembre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : (c) Revue Conflits
Abonnement Conflits

Israël : une puissance agricole fondée sur l’industrie et l’innovation

par

À sa fondation, Israël n’a ni paysannerie ni tradition agricole. Situé sur un territoire aride et sec, il n’a pas d’atouts naturels pour créer une agriculture performante. Pourtant, l’État hébreu est parvenu à devenir une puissance agricole originale. D’une part grâce à son histoire, marquée notamment par l’aventure des kibboutz, d’autre part par le développement industriel et technologique, qui lui permet d’avoir une agriculture mécanisée et productive.

 

Vu des hauteurs de la comptabilité nationale, l’agriculture ne pèse pas lourd en Israël : 1,7 % du PIB, moins de 1 % des emplois (directs), 2,7 % des exportations. Même si on ajoute à l’équation des considérations comme l’aménagement du territoire, l’occupation des sols et la dimension sécuritaire de la présence des villages, des champs et des vergers le long des frontières, le véritable rôle joué par l’agriculture dans l’épopée sioniste et l’histoire de l’État d’Israël reste difficile à saisir. On peut en avoir une idée plus claire en regardant un objet israélien unique : le kibboutz. Cette communauté collectiviste qui a pris son essor dans les années 1920-1940 est toujours aujourd’hui la forme d’organisation la plus importante dans l’agriculture israélienne et les quelque 170 000 (2 % de la population) personnes vivant dans ces 265 villages coopératifs très particuliers sont responsables de 45 % de la production agricole et 10 % de la production industrielle du pays. Les autres implantations agricoles (les « Moshav »), très différentes des kibboutz, ne ressemblent pas non plus au village à la française. Ces deux types de villages israéliens ont intégré et développé de très nombreuses innovations technologiques qui leur ont permis de perdurer. Jusque dans les années 1950, les kibboutz étaient communistes, voire soviétiques, et Staline y était souvent adulé. Ils ont su ensuite évoluer et devenir, à partir des années 1980, un acteur industriel important.

Cela démontre que les communautés des kibboutz (souvent plusieurs dizaines ou quelques centaines d’adultes) réussissent à entreprendre, investir, se transformer et s’adapter aux changements économiques, sociétaux et politiques. Ils ont notamment survécu à la terrible crise économique des années 1980, lorsque leur modèle social a fait faillite à la suite de la disparition de l’URSS. Le premier kibboutz a été fondé en 1921 dans la vallée de Jezreel et il correspond dès l’origine au projet sioniste, quand les terres étaient encore sous domination ottomane. Un schéma original de développement s’est graduellement mis en place : une mentalité de pionnier, marquée par l’arrivée de quelques centaines de juifs d’Europe de l’Est, couplée à des investissements en capitaux importants et à des recherches et des innovations technologiques. C’est cette association qui a permis à Israël de se développer, notamment dans le domaine agricole, comme le montre l’exemple des agrumes.

 

Oranges mécaniques

La caractéristique économique principal de la culture des agrumes à la fin du xixe siècle était son rendement. L’investissement en capital est élevé – foncier, préparation du terrain, achat de plantes et plantation, greffage, arrosage – et les premiers fruits commercialisables n’arrivent pas avant la sixième saison, mais ensuite le retour sur investissement est rapide. En revanche, cette culture pose également des problèmes. Elle exige une main-d’œuvre nombreuse dont la grande partie est non qualifiée, saisonnière, employée dans des conditions difficiles et mal rémunérée. Ce n’est pas une activité propice à une ferme familiale mais plutôt adaptée à une entreprise agricole industrielle adossée à des centres d’habitation. Enfin, la production et la commercialisation des fruits génèrent des coûts élevés. La complexité du processus exige une bonne organisation des producteurs et donne d’emblée beaucoup de pouvoir aux intermédiaires.

À lire aussi : Le Grand Secret d’Israël, pourquoi il n’y aura pas d’État palestinien, de Stéphane Amar

Mais pour les colons juifs, le problème principal n’a pas été les fonds nécessaires ni la logistique ou la main-d’œuvre mais l’accessibilité à l’eau. Car la culture des oranges dans un climat méditerranéen avec quatre à six mois sans pluie nécessite une irrigation abondante. Les solutions apportées par les immigrés juifs à ce problème allaient permettre le succès de cette culture mais aussi le développement d’une filière puissante ainsi que le lancement d’une filière mécanique. Et c’est par cet effet d’ensemble – cumulation des capitaux, emplois, filière et encouragement d’autres domaines d’activités d’abord au service de la filière et ensuite autonomes – que cette culture est devenue non seulement une réussite individuelle et collective des producteurs d’agrumes mais également une activité structurante de l’économie juive de la Palestine ottomane puis sous mandat britannique. Les deux nouveaux domaines d’activité qui se sont développés grâce à la filière des agrumes sont la mécanique et l’eau, qui ont joué un rôle particulièrement important dans la croissance de l’économie.

 

Révolution de l’irrigation

Dans ce pays aride et semi désertique où la saison sèche dure presque six mois, l’eau est un enjeu et une contrainte majeure. Le besoin de trouver, extraire et acheminer l’eau vers des utilisateurs de plus en plus divers et nombreux était un problème mais aussi un catalyseur pour le développement de plusieurs domaines d’activité et secteur économiques. La question de l’eau était structurante. Et comme pour les orangeraies, ce sont les trajectoires et manières d’agir des personnes qui nous renseignent le mieux sur ce qui allait devenir un modèle de développement. C’est de nouveau, comme dans le cas de la filière mécanique dans les années 1890-1900, grâce à un ingénieur juif sioniste immigré en Palestine britannique pendant les années 1930, qu’un géant mondial est né.

Simha Blass est le fondateur de l’entreprise nationale de l’eau et les concepteurs de nombreux projets hydrauliques. Mais sa plus grande contribution à Israël est arrivée tard quand, retraité, il développe une technologie révolutionnaire. Blass n’a pas été le premier à observer que certaines plantes prospèrent grâce à une irrigation très limitée mais régulière, souvent à la suite d’une petite fuite ou un robinet mal fermé. Quand il s’y intéresse de près, le principe de micro-irrigation (« goutte-à-goutte ») faisait déjà l’objet d’expérimentations par un ingénieur agronome employé du ministère de l’Agriculture. N’empêche, ce sont Blass et son fils qui, en 1959, ont installé le premier système expérimental conçu pour l’agriculture. Le cœur de la technologie israélienne réside dans les mécanismes permettant de libérer l’eau non par des trous minuscules, facilement obstrués, mais en utilisant des passages d’eau plus grands et plus longs contrôlés par un émetteur en plastique. C’est l’émetteur, un mécanisme en plastique développé et breveté par les Blass, qui a permis la mise sur le marché des systèmes d’irrigation par goutte-à-goutte à partir de 1965.

À lire aussi : Podcast. Innovation et management face au covid. Ph. Silberzahn

Il l’a fait avec un partenaire particulier, Hatzerim, un kibboutz situé dans le désert du Néguev, à une centaine de kilomètres au sud-est de Tel-Aviv. Après avoir perfectionné et breveté les différents composants, les Blass décident de les vendre et de transférer la production, la recherche et le développement à une nouvelle société, Netafim, créée en 1965 avec Hatzerim (80 % du capital). Grâce à Netafim, le kibboutz a pu développer une activité industrielle et contribuer à une révolution qui a bouleversé la notion même de l’irrigation, voire de l’agriculture. L’eau n’arrose pas la terre, mais la plante, et le système permet aussi de la nourrir. Netafim contrôle actuellement 30 % du marché mondial de l’irrigation au goutte-à-goutte. En mai 2018, Mexichem SAB de CV a acquis 80 % de Netafim pour une valeur de 1,9 milliard de dollars. Netafim compte actuellement 4 300 employés travaillant dans 110 pays du monde entier, possède 29 filiales et 17 usines, et ses produits irriguent 100 000 km2 de terres agricoles. À titre de comparaison, le territoire d’Israël est de 22 000 km2.

 

Cannabis : la plante du futur ?

Au cours du xxe siècle, suivant l’exemple du Marihuana Tax Act voté aux États-Unis en 1937, le cannabis est mis hors la loi dans la majorité des pays du monde, statut dont la convention unique sur les stupéfiants ratifiée le 30 mars 1961 (signées par 183 États membres) est l’expression concrète. Mais presque au même moment où elle entre en vigueur, en 1964, la révolution culturelle de la génération baby-boom a lancé un processus qui va dans le sens inverse. Première brèche de taille : dans les années 1970, le gouvernement néerlandais a dépénalisé l’usage du cannabis autorisant en 1976 la vente dans les célèbres coffee shops. Quelques années plus tard, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a approuvé le Marinol, un premier médicament contenant des composants provenant de la plante de cannabis. En Israël, l’utilisation médicale du cannabis pour les patients souffrant de cancer, de la maladie de Parkinson et de la maladie de Crohn est autorisée depuis le début des années 1990. La Californie a été en 1996 le premier État américain à légaliser l’usage médical du cannabis. Cinq ans plus tard, en 2001, le Canada a accordé l’autorisation officielle légale de consommer du cannabis aux patients atteints du sida. Le processus s’est accéléré durant les années 2010 et de nombreux pays ont commencé à assouplir leurs lois sur le cannabis.

Au fil des ans, Israël a développé un écosystème dynamique pour le cannabis médical. Bien qu’il soit géographiquement petit par rapport à d’autres pays, son écosystème le place à la pointe de l’innovation technologique et agricole. À cet avantage structurel s’ajoute un atout particulier : dans les années 1960 et 1970, le professeur Raphael Mechoulam, de l’université hébraïque de Jérusalem, a été le premier à découvrir deux des principes actifs de la plante, ouvrant ainsi la voie à des recherches plus approfondies sur leurs caractéristiques et potentialités thérapeutiques.

Aujourd’hui, plusieurs sociétés développent des médicaments liés au système endocannabinoïde (le fonctionnement des cannabinoïdes dans le corps humain). Le THC a déjà été approuvé dans des médicaments contre les vomissements liés à la chimiothérapie ainsi que pour aider les patients atteints de cancer et de sida à retrouver l’appétit. Une entreprise britannique, GW, a introduit le THC et le CBD dans des produits pour traiter la douleur et les effets de la sclérose en plaques. Une société israélienne développe un médicament anticancéreux et une autre développe des anti-inflammatoires à base de substances cannabinoïdes. La filière israélienne du cannabis profite d’un avantage important : Israël est considéré comme un pays attrayant pour les essais cliniques dans tous les domaines. La raison principale est tout simplement économique : le coût des essais cliniques y est beaucoup moins élevé qu’aux États-Unis ou en Europe occidentale (raison pour laquelle l’Ukraine est devenue une puissance d’essais cliniques…). Or, contrairement à d’autres pays où les coûts de telles opérations sont modérés, la qualité de ses hôpitaux, ses personnels soignants et ses scientifiques est égale à celle des pays occidentaux les plus avancés. Ainsi, pour la FDA, Israël est l’un des sept pays où les essais cliniques ont la même valeur que ceux réalisés aux États-Unis, ce qui constitue pour la biotech et la pharma israéliennes un avantage concurrentiel de taille.

À côté des acteurs bien établis, la croissance du marché israélien du cannabis a encouragé la création de nombreuses start-up technologiques et biotechnologiques dans le domaine de l’agri-technologie qui, elles aussi, développent des produits de soutien à la culture de la plante. Ainsi, Roots Sustainable Agricultural Technologies a mis sur le marché une technologie permettant de contrôler la température des racines de la plante de cannabis afin de lui assurer les conditions optimales à chaque étape du développement. De nombreux kibboutz ont abandonné les anciennes cultures pour se tourner vers le cannabis thérapeutique combiné à la présence de start-up informatiques et cybernétiques. Une évolution agricole qui s’opère sur ses fondamentaux : développer l’agriculture grâce à la technologie et l’innovation.

À propos de l’auteur
Gil Mihaely

Gil Mihaely

Journaliste. Directeur de la rédaction de Causeur.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest