<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Base industrielle de défense turque. Cueillir la pomme rouge

26 septembre 2026

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Photo : Bayraktar TB2. L'excellence turque

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La Base industrielle de défense turque. Cueillir la pomme rouge

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La Turquie, longtemps pays mineur, s’est hissée en quelques années parmi les dix premiers exportateurs mondiaux d’armement.

À l’origine de ce succès, un complexe militaro-industriel original, structuré en cinq strates et placé sous l’autorité directe de la présidence.

Entre tropisme occidental, rapprochement eurasiatique et conquête de nouveaux marchés en Afrique et au Moyen-Orient, la BIDT turque avance masquée derrière le mythe de la « pomme rouge ».

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Istanbul, mai 2026. Dans les allées du salon Saha se pressent des milliers de visiteurs. Parmi les stands, celui du ministère de la Défense suscite une véritable ruée. La raison de cet engouement est simple : la Turquie y expose la maquette grandeur nature de son premier missile intercontinental (ICBM), Yıldırımhan. D’une portée de 6 000 km, l’ICBM peut frapper Moscou, Londres, Paris, Nairobi, Tel-Aviv… Même si le programme n’en est qu’à ses débuts, le message est limpide. Non seulement la Turquie peut projeter sa puissance à l’échelle planétaire, mais surtout, elle fait une entrée fracassante dans la catégorie très fermée des pays disposant de capacités de dissuasion stratégique à longue portée. Plus encore, le missile renforce auprès de son opinion publique le récit d’« un siècle turc » qui clôturerait des décennies d’humiliation. En substance, la Turquie exporte en direction de 170 pays pour un chiffre d’affaires de 8 milliards d’euros. Elle est aujourd’hui au même niveau que la Corée du Sud.

3 000 entreprises publiques et privées forment l’ossature de la Base industrielle de défense et de technologie turque (BIDT). Trois idées forces guident le président turc : réduire la dépendance extérieure, accroître l’autonomie stratégique et soutenir son industrie. Erdogan a bien entendu en mémoire les expériences malheureuses qui ont ponctué le XXe siècle : embargo des alliés occidentaux après l’invasion de Chypre (1974), exclusion ou limitation de certains programmes européens dans les années 1990-2000, dépendance technologique persistante.

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De la République armée à la République de la tech

Si les militaires sont à l’origine de la République, ils sont aussi, à partir de la deuxième moitié du XXe siècle, les précurseurs du complexe militaro-industriel. Longtemps, leur règne a été hégémonique. Des lignes de budget aux programmes, tout transitait par eux. Mais aujourd’hui, le glaive a cédé à la toge. L’ascenseur décisionnel de la BIDT turque s’organise en cinq strates.

La présidence : elle surplombe la chaîne de décision. C’est elle qui fixe l’agenda politique et incarne la stratégie de souveraineté. Suivant cette logique, seul le souverain est légitime à décider, pour la simple raison qu’il est le représentant suprême de l’institution.

Le Comité présidentiel : il agrège les ministères, l’état-major et la Direction de l’industrie de défense. Il hiérarchise les priorités, sélectionne les programmes et arbitre entre la recherche et les achats.

La Direction de l’industrie de défense (Savunma Sanayii Başkanlığı — SSB) : elle est la traduction opérative de la présidence. Cœur battant du complexe, c’est elle qui lance les appels d’offres, passe les contrats, supervise la R&D et répartit les tâches.

L’état-major des armées et les ministères de la Défense et de l’Intérieur : si la décision finale est prise au sommet de la pyramide, elle ne se forme pas dans le néant. Aux militaires de faire remonter leurs demandes.

« Aujourd’hui, le glaive a cédé à la toge. »

Les industriels : chaque consortium développe sa propre expertise : ASELSAN domine l’électronique, TUSAS porte l’aéronautique, ROKETSAN a en charge la missilerie, HAVELSAN s’occupe des logiciels. Mais ces groupes ne se cantonnent pas à la simple sous-traitance. Ils sont force de proposition, anticipent les besoins, ouvrent des marchés et créent donc des opportunités politiques. Un groupe phare se détache du peloton : Baykar. Spécialisée dans la production de drones, l’entreprise combine innovation, sens de la mise en scène et accès direct à la présidence, puisque son directeur scientifique, Selçuk Bayraktar, n’est autre que le gendre de Recep Tayyip Erdogan.

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En outre, la trajectoire de Baykar est symptomatique de l’émergence d’une nouvelle élite. Ces ingénieurs, entrepreneurs et directeurs de technoparcs allient fibre patriotique et excellence scientifique. Ni franchement kémalistes ni véritablement islamo-conservateurs, ils associent dans un même récit le mythe de l’Ergenekon, les six siècles de grandeur ottomane et le combat de libération nationale de Mustafa Kemal. Cette élite montante délaisse le rigide stato-centrisme kémaliste, mais regarde avec scepticisme les excès mystiques. Elle parle le langage de l’IA, de la tech. Elle voit dans la mondialisation le champ naturel d’expansion de la puissance turque.

Technologie occidentale, esprit national et marché mondial

Malgré l’aspect monolithique de la BIDT turque, des tensions affleurent. Jamais ouverts, ces conflits ont pour enjeu le prestige, les prébendes ou l’accès à l’autorité suprême. Naturellement, la première ligne de fracture oppose les militaires aux civils. Mais, en vingt ans de pouvoir islamo-conservateur, l’état-major a beaucoup perdu de sa superbe. Désormais privée de son autonomie, l’armée avalise les décisions du SSB. La deuxième ligne de désaccord oppose, dans une concurrence exacerbée, les acteurs historiques de la BIDT (ASELSAN, ROKETSAN, TUSAS) aux nouveaux arrivants (Baykar). Ces entreprises paraétatiques sont habituées à travailler sur le temps long pour le marché national, sur des projets complexes. Tout l’inverse des nouveaux entrepreneurs, plus agiles à l’exportation, davantage capables de produire vite et de créer un récit intelligible par tous.

La question des exportations fait figure de troisième nœud de discorde. Derrière chaque vente, il y a aussi un service d’entretien et de remise à niveau. Les firmes coopèrent entre elles pour accéder aux marchés internationaux, mais entrent en rivalité dès qu’il s’agit de savoir qui aura la prééminence dans la signature du contrat final.

La géopolitique est la dernière ligne de partage des eaux. Officiellement, la BIDT turque épouse les grands axes de la politique étrangère d’Ankara. Toutefois, en fonction des théâtres régionaux, des nuances existent. En premier lieu, les industriels turcs souhaitent rester connectés à l’Occident. Les partenariats sont autant de passerelles jetées en direction d’une matière grise qui a longtemps fait défaut. D’autant qu’en matière de moteurs, d’aéronautique et de systèmes de contrôle, Ankara demeure à la peine. C’est tout l’enjeu de l’accord passé entre Baykar et l’avionneur italien Piaggio Aerospace. Paradoxalement, les Turcs cherchent, à travers ce tropisme euro-atlantique, les ressources qui permettront de mener l’indigénisation de leur industrie à son terme et donc de s’émanciper de l’Occident.

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Le rapprochement vers l’Eurasie obéit à la même logique. Il permet de réduire la dépendance euro-américaine. De la sorte, Ankara signifie qu’elle dispose d’alternatives et qu’elle refuse d’être traitée en éternelle mineure. Si, dans certains secteurs (missilerie, aérospatiale), l’appoint russo-chinois apporte une valeur ajoutée, des risques existent. Une bascule trop ouverte vers l’Eurasie fermerait les marchés occidentaux et compliquerait l’accès aux composants stratégiques indispensables.

L’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient, l’Afrique constituent le dernier champ d’expansion d’Ankara. Les entreprises turques, capables de produire vite et en quantité, rencontrent des pays qui souhaitent s’extraire du triangle Washington-Moscou-Pékin. Le drone, parce qu’il est ostentatoire, bon marché et politiquement prestigieux, ouvre la voie. Il entraîne dans son sillage tout un écosystème : munitions de ROKETSAN, capteurs d’ASELSAN, formation, maintenance.

« Le drone, parce qu’il est ostentatoire, bon marché et politiquement prestigieux, ouvre la voie. »

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Si chacun de ces marchés a sa spécificité, tous partagent deux points fondamentaux. Quels que soient les chemins de traverse empruntés, ils convergent tous vers la puissance et donc vers l’indépendance. Enfin, et surtout, ils restent subordonnés à l’institution présidentielle, primus inter pares. Mais, au-delà de la technique pure, les Turcs ont compris qu’il n’y a pas de grandeur nationale sans mythe. Dans chaque succès d’Erdogan, il y a l’ombre portée de la plus longue mémoire. Ainsi, le choix de Baykar de baptiser son dernier drone Kızıl elma (pomme rouge) ne doit rien au hasard. La pomme rouge est un mythe ancestral. À l’époque ottomane, il désigne un jardin idéal à la localisation imprécise : Vienne, Rome, l’Atlantique ou même peut-être encore plus loin à l’ouest. Lorsque les Ottomans auront atteint ce jardin et cueilli ce fruit, le monde aura été subjugué…

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À propos de l’auteur
Tancrède Josseran

Tancrède Josseran

Diplômé de Sorbonne-Université, il est chercheur associé à l’Institut de stratégie comparé.