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L’Assemblée générale de l’ONU a adopté, le 4 septembre 2026, la résolution A/80/L.104 dite « correct the map ».
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Car la représentation du monde est devenue un champ de bataille, depuis que l’Occident n’est plus en mesure d’imposer la sienne.
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Equal Earth se révèle donc aussi conventionnelle et politique que Mercator, Peters ou toute autre projection.
Par Jean-Baptiste Arrault.
L’Assemblée générale de l’ONU a adopté, le 4 septembre 2026, la résolution A/80/L.104 dite « correct the map ». Malgré des positions parfois vives dans les médias, cela ne semble pas avoir suscité un intérêt très marqué. Les enjeux sont pourtant conséquents, et ne se réduisent pas à la cartographie, comme ensemble des opérations visant à la représentation de la surface terrestre, même si l’épineuse question du passage de la sphère au planisphère, la projection, est l’élément premier de la discussion. Ils sont bien plus larges en réalité et touchent à la vision du monde que la carte alimente, tend à figer dans les imaginaires et les mentalités, à la pluralité des visions du monde en réalité ainsi qu’aux rivalités qui surgissent entre elles. Car la représentation du monde est devenue un champ de bataille, depuis que l’Occident n’est plus en mesure d’imposer la sienne.
Longtemps les géographes ont cherché, c’était en quelque sorte leur fonction sociale, à produire les cartes les plus précises qui soient, accompagnant la conquête du globe par l’Europe. Et l’histoire de la cartographie s’est longtemps résumée à celle des progrès de la figuration du monde, de ses contours comme de son contenu, ceci commençant par la disparition des animaux fantastiques et des paysages de légende qui peuplaient les terrae incognitae et par la transformation de ces dernières en blancs à combler… Au moins jusqu’au début du XXe siècle et l’achèvement symbolique des explorations par la conquête des pôles, la correction des cartes (au double sens de justesse et de processus continu d’amélioration) était ainsi la finalité même de la cartographie et corriger la carte, à grands traits, une démarche scientifique. Mais cela devient une revendication politique au cours du XXe siècle, avec la décolonisation et l’émergence du ou des Sud(s). Corriger se mue en acte émancipateur et vise autant la carte que la vision du monde qu’elle soutient, diffuse et naturalise. C’est en même temps améliorer la représentation du monde et donner une leçon — voire prendre une revanche, par la carte.
Cet article entend alors, dans une perspective de cartographie critique, mettre en évidence les ambiguïtés géopolitiques de l’ambition correctrice telle qu’elle s’est exprimée dans l’initiative Correct the map, lancée en avril 2025 par deux collectifs africains, et dans la résolution onusienne qui s’en inspire. Malgré de nombreuses dénégations, la correction demandée n’est pas seulement scientifique, ciblant la projection Mercator (non sans d’évidentes raisons) et invitant à utiliser des projections équivalentes qui respectent les superficies comme Equal Earth (recommandée par l’initiative et la résolution), mais également politique. Sous certains aspects même, notamment par l’illusion d’une performativité politique qu’elle semble espérer, elle s’apparente à une « revanche » du Sud, et de l’Afrique en particulier, sur un Nord qui a longtemps imposé au monde son visage cartographique. Le débat, scientifique dans sa formulation initiale, est ainsi foncièrement politique. Aussi, pourrions-nous risquer le terme de géométricopolitique pour désigner l’intrication profonde des enjeux cartographiques et politiques dans les équilibres géopolitiques en train de se redessiner ainsi que dans les stratégies d’acteurs variés mais attachés à réviser (ou corriger) l’ordre occidental du monde. C’est une géopolitique des enjeux géométriques de la représentation du monde que nous cherchons ici à esquisser, alors que la littérature consacrée à l’émergence du Sud, cette « matrice de transformation de la scène mondiale » se consacre principalement aux enjeux politiques, économiques, diplomatiques, stratégiques, normatifs etc. de cette réinvention de l’ordre mondial. Le volet proprement cartographique de la représentation du monde n’est sans doute pas à négliger.
Plus précisément, il va s’agir de questionner le sens de cette correction cartographique, de caractériser ses ressorts mais aussi ses contradictions internes, en inscrivant la résolution du 4 septembre dans un processus plus général et plus ancien, en analysant son soubassement rhétorique ainsi que quelques réactions diplomatiques suscitées par son adoption, tout en examinant les solutions proposées, rien moins qu’idéales et en discordance, semble-t-il, avec l’ambition scientifique initiale. « Corriger la carte », effort légitime pour la rééquilibrer, la rendre plus juste et plus fidèle, apparaîtra, in fine, comme un mythe cartographique, un mythe au sens de légende ou d’utopie, mais aussi presque au sens de Roland Barthes, un message exprimant des intérêts particuliers et ayant une fonction dépolitisante et naturalisante. L’établissement d’une carte revient toujours à faire un choix entre des options possibles, choix dont la justification doit être interrogée en regard de ses implications politiques et idéologiques.
À bas Mercator ! Ressaisir « Correct the map » dans son contexte
En avril 2025 donc, deux organisations africaines, Speak Up Africa et Africa No Filter (fondées en 2011 et 2020) lancent l’initiative Correct the map et recueillent dès août le soutien de l’Union africaine (UA). Le 26 septembre 2025, à l’ONU, Robert Dussey, ministre togolais des affaires étrangères que nous citerons souvent pour son rôle clé dans la résolution, présente cette initiative dans un discours exprimant un besoin de justice et de réparation pour l’Afrique, et où le thème cartographique surgit immédiatement après ceux de l’esclavage et de la colonisation :
[…] je voudrais commencer en vous montrant une carte du monde. Une carte qu’on a tous étudiée à l’école. On l’appelle un planisphère, en langage technique on l’appelle la projection de Mercator, du nom d’un cartographe flamand, Gerardus Mercator. Et sur cette carte qu’on utilise tous, il y a un gros problème. […] La taille de l’Afrique est minimisée intentionnellement. […] C’est pourquoi le Togo en soutien à l’Union africaine appelle à corriger la représentation de l’Afrique sur les cartes du monde. Avec la campagne que je demande aux Nations Unies de soutenir « Correct the map ». Il faut décoloniser la géographie. Il faut une nouvelle cartographie politique de l’Afrique.
Dans cet extrait, le classique problème de la projection cartographique, problème géométrique, est bien devenu un problème politique : « il faut décoloniser la géographie ».
L’Afrique est 14 fois plus grande que le Groenland. La carte de Mercator les montre presque de même taille
Planisphère selon la projection de Mercator (1569), puis selon Equal Earth (2018), qui respecte les surfaces. Déplacez le curseur sur la carte pour comparer.
Avant : Mercator1569
Après : Equal Earth2018
Groenland : 2,2 millions de km²
Sources : Natural Earth ; Correct The Map (Africa No Filter, Speak Up Africa) ; Šavrič, Patterson et Jenny, International Journal of Geographical Information Science
Revue Conflits
Le constat d’une déformation des superficies sur les cartes élaborées selon la projection Mercator est interprété, avec une confusion entre carte et projection d’ailleurs, comme réduisant « intentionnellement » la taille de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine, et maintenant la domination du Nord sur le Sud. Les déclarations des promoteurs de l’initiative sont claires :
La taille actuelle de la carte de l’Afrique est fausse. C’est l’une des plus grandes campagnes de désinformation au monde (Moky Makura, directrice générale d’Africa No Filter) ;
Pendant des siècles, la projection de Mercator a minimisé l’Afrique, alimentant un récit selon lequel l’Afrique est plus petite, périphérique et moins importante (Fara Ndiaye, cofondatrice et directrice générale adjointe de Speak Up Africa).
La minimisation géométrique induite par la projection de Mercator est vue comme un acte délibéré de subordination politique (figure 1) — et certainement, on ne peut nier le fait que maintenir l’usage de telles cartes peut flatter un certain nombre d’égos géographiques…
Mais les insuffisances des cartes basées sur la projection de Mercator sont connues et critiquées depuis longtemps. Dès la Seconde Guerre mondiale, et surtout aux États-Unis, les remises en cause ont été nombreuses, liées à l’essor du raisonnement géopolitique, à la diffusion des projections azimutales ainsi qu’à l’affirmation d’une pensée globale elle-même conséquence du développement de l’aviation. Il s’agissait toutefois d’une critique portant davantage sur la représentation plane de la Terre que sur la projection de Mercator en tant que telle et sur ses déformations ; mais, comme elle était (et reste ?) la projection dominante, elle était (et reste) souvent prise comme symbole de toutes les projections planes — ainsi par exemple dans le fameux Atlas stratégique de Gérard Chaliand et Jean-Pierre Rageau. C’est assurément une critique significative, mais limitée.
De toute autre ampleur sera celle qui s’amorce avec les décolonisations et l’émergence du Tiers Monde. La cartographie se transforme en champ de contestation. C’est le sens de la projection équivalente d’Arno Peters en 1973, revisitant le travail de James Gall au milieu du XIXe siècle et popularisée en 1980 lorsqu’elle apparaît en couverture du rapport dirigé par Willy Brandt sur l’inégalité de développement entre le Nord et le Sud. Icône d’un renversement cartographique, elle est toujours utilisée par de nombreuses institutions et ONG tout en étant aussi très critiquée par l’étirement des continents qu’elle provoque. C’est aussi en partie le sens de la célèbre carte produite par Stuart McArthur en 1979 (figure 2), sur laquelle est inscrit un texte provocateur, mais rarement cité, qui évoque déjà l’importance de corriger la représentation du monde et le besoin pour le Sud (dans un sens d’abord cardinal ici, l’Australie faisant partie du « Nord »), de ne plus se trouver en bas. Plaçant l’Australie au centre et en haut, McArthur fait exploser la vision cartographique européo-centrée et sa carte s’impose comme un jalon majeur de ce qu’on peut nommer le courant « world upside down » en cartographie, en politique, en économie, mais aussi dans la création artistique.
L’initiative Correct the map surgit donc d’une réflexion et d’une démarche plus anciennes, à la fois scientifiques (mieux représenter la Terre) et politiques (mieux représenter le monde). Elle en constitue presque l’aboutissement en réalité, en prenant pour axe le thème d’une minimisation intentionnelle de la taille de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie. « Ce débat n’est pas un débat politique [mais] un débat scientifique, car il existe des preuves scientifiques et nous devons tous accepter cette réalité », comme l’affirme Robert Dussey (cité dans l’article de Franceinfo du 4 septembre 2026). Mais l’insistance rhétorique dissimule mal la double nature scientifico-politique de cette ambition de correction, son caractère profondément géométricopolitique. Ce dont témoigne encore la prégnance du vocabulaire de la vérité et de la justice dans les différents supports de communication de l’initiative (jusque dans la résolution onusienne) : « a truth finally told » se lit ainsi en grosses lettres sur le site Correct the map après le vote du 4 septembre (figure 3).

Figure 3 : Message situé en page d’accueil du site Correct the map après le vote du 4 septembre 2026. (https://correctthemap.org/fr/, capture d’écran du 28 septembre 2026).
Reste qu’une meilleure représentation des surfaces implique mécaniquement de sacrifier d’autres paramètres. Mais cela ne semble pas gêner les promoteurs de ce projet, pour qui taille sur la carte et puissance dans le champ politique sont intimement liées et pour qui la taille prime sur la forme par exemple, pour ne pas reparler de conformité angulaire.
C’est donc cette initiative qui a conduit à la résolution de l’ONU du 4 septembre 2026. Portée par le Togo et le groupe africain, elle s’inscrit dans une séquence diplomatique ouverte en décembre 2024 par une autre résolution onusienne qui lançait la deuxième Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2025-2034), sur des enjeux de reconnaissance, de justice et de développement, en s’inspirant elle-même de la décision de l’UA de février 2024 de faire de 2025 l’année de la Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine grâce aux réparations. Un certain nombre d’événements rythment ensuite cette séquence et confirment que le débat n’est pas seulement scientifique : après l’initiative Correct the map, le soutien de l’UA à cette initiative dès août, le discours de Robert Dussey en septembre 2025, ou encore la désignation par l’UA en février 2026 de la période 2026-2035 comme Décennie d’action consacrée à la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine. Tous ces textes et initiatives (et d’autres encore), portés par l’ONU ou l’UA, sont rappelés dans le préambule de la résolution A/80/L.104. C’est aussi dans cette séquence que la résolution d’avril 2026 sur la reconnaissance de la traite africaine comme plus grand crime contre l’humanité doit être réinscrite.
Une résolution symbolique : l’exigence ambigüe d’un double rééquilibrage
À la différence du vote d’avril, qui a recueilli 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions, la résolution Correct the map est adoptée à une quasi-unanimité : 164 voix pour, 6 abstentions (Ukraine, Estonie, Géorgie, Lituanie, Moldavie et Serbie) et 1 seul vote contre (États-Unis). Ce qui est perçu comme une grande victoire pour ses promoteurs. Elle encourage les États, les organisations internationales et les grandes entreprises notamment du domaine technologique à utiliser des cartes représentant fidèlement la superficie des continents, c’est-à-dire utilisant une projection équivalente, et à abandonner Mercator (sauf là où une projection respectant les angles est utile, comme pour la navigation — d’où son utilisation par Google Maps). Non contraignante, elle appelle cependant à une réforme très large des usages cartographiques, y compris dans le champ politique, comme son nom complet le suggère d’entrée de jeu :
« Corriger la carte » : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier de l’Afrique.
Le vœu des 55 États qui s’associent dans le projet de résolution (les 54 États africains et les Bahamas) est de demander un rééquilibrage géométrique certes mais aussi moral, politique et économique (par la réclamation d’une équité de traitement) et de diffuser un nouveau « narratif » sur l’Afrique, selon le mot de Robert Dussey.
Il ne s’agit pas ici de commenter l’ensemble de cette résolution, mais de souligner combien la revendication politique s’imbrique profondément dans les aspirations géométriques ou scientifiques. À cet égard, le passage clé se trouve, après de nombreuses considérations juridiques, techniques, historiques, pédagogiques, entre le dernier paragraphe du préambule et le premier du dispositif de la résolution ; l’Assemblée générale, se disant
convaincue que la correction des distorsions cartographiques relatives à la taille des continents constitue un acte de justice cognitive et de réparation mémorielle, entendu comme favorisant une connaissance géographique juste ainsi que la vérité historique, l’éducation et la sensibilisation, et qu’elle concourt à l’entente entre les peuples,
1. Affirme que les distorsions cartographiques relatives à la taille des continents, héritées de l’histoire, ont des répercussions sur les plans cognitif, éducatif, culturel, géopolitique et socioéconomique et constituent des biais historiques dont la correction favorisera la reconnaissance, la justice et le développement, en particulier en ce qui concerne le continent africain.
Les notions majeures du projet y sont parfaitement mises en balance : « biais historiques » contre « vérité historique », « distorsions cartographiques » contre « connaissance géographique juste » et surtout, sans surprise au vu du contexte précisé plus haut, « justice cognitive » et « réparation mémorielle » en contrepoint de « répercussions » multiples (dont géopolitique, le mot est cité). L’articulation avec le discours de septembre 2025 est évidente ainsi qu’avec la stratégie de l’UA.
Au fond, le problème n’est pas la carte en tant que telle mais l’image d’un ordre mondial en tant qu’il se donne à voir sur la carte et qu’on entend redessiner en corrigeant la carte. Robert Dussey l’exprime bien dans une interview donnée au Republic of Togo le 6 septembre :
Ce n’est pas une guerre contre l’Occident. C’est une exigence de vérité. Corriger la carte, c’est corriger le regard. […] L’Afrique n’a pas besoin qu’on l’agrandisse. Elle a besoin qu’on cesse de la rétrécir.
Il s’agit, par la carte, de redonner à l’Afrique sa vraie taille, c’est-à-dire sa vraie place, et c’est là que se loge l’illusion performative du projet (sa dimension utopique), qui imagine pouvoir accorder les superficies relatives sur la carte aux équilibres réels de puissance. Il y a une confusion entre carte et réalité, une forme d’incantation alchimique dans cette volonté de rééquilibrer en même temps les représentations et la puissance, l’image et la place dans les équilibres mondiaux. Si, comme le déclare Robert Dussey, « une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change notre façon de voir le monde », on peut supposer que l’objectif réel va bien au-delà, car l’équation fondamentale associe carte, regard et pouvoir c’est-à-dire, encore une fois, image et réalité. Dans la vidéo de promotion de Correct the map (récemment retirée du site mais disponible par exemple dans l’article de Franceinfo du 4 septembre ou sur le site Internet de Africa No Filter), un passage est à ce titre tout à fait significatif :
This isn’t just about size. It’s about power and perception. It’s about a false sense of superiority over the global south and this needs to change. The solution ? The Equal Earth projection, a map that shows our world as it truly is.
Les enjeux se nouent ici dans une rhétorique complexe mais très chargée idéologiquement, où l’image (ce qui montre) est considérée comme étant le monde même (ce qui est montré), on est bien dans l’élaboration d’un mythe.
S’impose alors d’examiner la réception de cette résolution, derrière l’apparent consensus qui découle de l’évidence des déformations liées à la projection Mercator. Personne ne peut affirmer qu’elle ne surdimensionne pas certaines parties du monde ni qu’elle n’en sous-dimensionne d’autres. Les réactions sont donc globalement favorables. Les puissances dites révisionnistes ont apparemment peu communiqué, alors que les préconisations, surtout pour la Russie et la Chine, les feront assurément maigrir ; mais le coup porté à l’hégémonie occidentale est sans doute apprécié, d’autant qu’Equal Earth semble leur faire des concessions… S’agissant des États-Unis en revanche, seul État à s’être opposé à la résolution, le rejet est affirmé sans détour par leur représentante, Yaryna Ferencevych, qui dénonce la nature radicale du projet derrière des considérations « scientifiques » et rejette l’idée de réparation et de justice cognitive. L’Union européenne, de son côté, a soutenu la résolution mais avec réserve, indiquant notamment que
le texte concernait exclusivement la taille relative des territoires et n’avait aucune incidence sur la souveraineté, le statut territorial ou les frontières internationalement reconnues. Le bloc a également précisé que son vote en faveur de la résolution ne valait pas approbation des cartes publiées sur le site d’Equal Earth.
Cette prudence s’expliquerait donc à la fois par la volonté de limiter le périmètre de la résolution en excluant les questions géopolitiques, mais aussi par une réticence à suivre la proposition de solution cartographique, les cartes publiées sur le site Equal Earth ne semblant pas donner satisfaction.
Cette même réserve se retrouve dans la position de la France qui, selon le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, est favorable à une meilleure représentation du monde et aurait d’ailleurs coparrainé la résolution :
Une carte n’est jamais tout à fait neutre. Prenez la projection de Mercator, celle que chacun d’entre nous connaît depuis l’enfance. Les superficies que nous y voyons ne correspondent pas aux superficies réelles : les territoires situés aux hautes latitudes apparaissent considérablement agrandis […]. Les déformations finissent par s’installer dans les perceptions. Le moment est venu de les corriger.
Et d’ajouter :
C’est pourquoi, je vous l’annonce, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères abandonnera la projection de Mercator au profit des représentations cartographiques adaptées aux usages, plus fidèles aux superficies réelles et conformes aux prescriptions des cartographes et des scientifiques.
En termes de communication politique, il est intéressant d’observer que le changement est en fait déjà largement réalisé : entre 2024 et 2025 en effet, les fonds de carte du ministère sont passés d’un double jeu Mercator / Robinson à une pluralité de choix excluant Mercator (Robinson, Eckert IV et stéréographique de Gall)… Mais surtout, par une périphrase précautionneuse, le ministre prend soin de ne pas citer Equal Earth et reste évasif sur les préconisations techniques.

Figure 4 : Carte avec projection Equal Earth. (C) Initiative Correct the map/AfricaNoFilter/SpeakUpAfrica
La prudence semble donc de mise. L’insistance des promoteurs de Correct the map d’une part à réclamer une justice cartographique, d’autre part à mettre en avant la projection Equal Earth avec ses cartes disponibles (gratuitement) sur le site Internet d’Equal Earth (figure 4), et à la présenter comme la solution idéale, parce que fidèle, réaliste, juste, vraie, et alors qu’il existe de nombreuses autres projections équivalentes, est surprenante. La vidéo de présentation de Correct the map, disait par exemple élogieusement : « a map that shows the world as it truly is »… Mais il y a ici une double illusion, car une projection n’est pas une carte, et une carte n’est pas le monde. En outre, cette survalorisation interroge.
Equal Earth ou le mythe de la « vraie » carte du monde
Se pencher sur la position des États qui se sont abstenus lors du vote du 4 septembre permet de comprendre pourquoi il faut faire preuve de précaution en utilisant les cartes produites par Equal Earth, et pourquoi la France et l’UE ont marqué une telle réserve. En effet, l’Ukraine, l’Estonie, la Lituanie, la Géorgie, la Moldavie et la Serbie ont justifié leur position en évoquant, non pas le fond de la question, mais la façon dont les cartes Equal Earth représentaient les territoires contestés (plusieurs de ces États étant concernés par des différends territoriaux), et notamment la Crimée, colorée différemment de l’Ukraine et séparée d’elle par une frontière, certes en tirets. Une notation étonnante au regard du droit international la désigne même comme « revendiquée par l’Ukraine » (figure 5, version française).

Figure 5 : La Crimée, un territoire administré par la Russie mais revendiqué par l’Ukraine. Comment le représenter sur une carte ? Ici sur la carte précédente.
La Lituanie a ainsi choisi de s’abstenir en soutien explicité à l’Ukraine. Son ministre des affaires étrangères a indiqué en effet que
the decision was prompted by references in the resolution to the Equal Earth website, where occupied Crimea is separated from Ukraine. […] Although the resolution seeks to more accurately depict the physical size of countries and continents, we cannot ignore inaccuracies in the depiction of the political map.
Le code couleur, les notations, tout converge vers l’idée que la carte proposée fait un choix politique et c’est ce choix que ne cautionnent pas les abstentionnistes. On va voir que la Crimée n’est pas le seul point litigieux et nombre d’États, abstentionnistes ou non, craignent sans doute la généralisation d’un traitement cartographique non conforme au droit international.
Mais revenons d’abord à Equal Earth. Ce projet, lancé en 2018 par trois cartographes travaillant aux États-Unis et en Australie, vise à proposer une représentation plus fidèle des superficies respectives des continents et s’inscrit dans une série de débats amorcés en 2017 par la décision des écoles publiques de Boston d’utiliser des cartes réalisées avec la projection de Gall-Peters. Ces trois cartographes le déplorent et, remettant en cause plusieurs idées reçues concernant Mercator et Gall-Peters, souhaitent développer une projection équivalente qui réponde à un « critère esthétique » et soit plus attractive que d’autres projections équivalentes (Peters) dont ils s’inspirent pour certaines (Robinson notamment). À l’origine donc, le projet ne semble pas avoir d’ambition explicitement politique, ni l’approche des auteurs être dogmatique, au contraire, comme en témoigne le passage suivant :
Equal Earth is a possible solution for Boston Public Schools and other organizations wanting world maps that show all countries at their true relative sizes. As professional cartographers, though, we know that equal-area projections are not the panacea that these organizations might think. For example, continental shapes suffer.
Qu’est-ce qui pourrait expliquer que l’initiative Correct the map fasse le choix de cette projection et appelle à l’adopter ? La convergence s’opère certainement, c’est notre hypothèse, au niveau rhétorique : le nom choisi (Equal Earth) suggère qu’il s’agit de donner une vision équitable du monde (« true relative sizes ») et donc de s’opposer à d’autres visions du monde, jugées inéquitables et donc fausses. Il résonne aussi bien mieux avec les ambitions de Correct the map que Robinson, Eckert IV ou Putniņš P4… Il y a peut-être ici une forme de récupération dont il faudrait se demander si elle convient vraiment aux cartographes d’Equal Earth. Quoi qu’il en soit, dans la résolution de l’ONU, Equal Earth est qualifiée « d’option pertinente pour une représentation cartographique plus juste du monde » et se trouve donc associée, bon gré mal gré, au processus politique de correction de la carte du monde.
Un rapide parcours des cartes proposées sur le site Equal Earth (mis à jour en septembre 2026) démontre en outre que l’objectif d’une « Terre égale » est largement à discuter. D’abord parce qu’il n’y a pas une carte, mais une série de cartes proposant des visions du monde différentes, six en l’occurrence, jouant sur l’orientation et le centrage — ce qui crée d’emblée un réel sentiment de relativisation (figure 6).

Figure 6 : Une carte, mais trois centrages et deux orientations : six possibilités. (C) Mouvement CorrectTheMap.
D’une carte à l’autre en outre, les territoires conservent peut-être la même superficie, mais pas la même forme car la courbure des méridiens ne joue pas sur chaque carte au même endroit (voir l’île d’Hokkaido sur les figures 12 et 13)… Plus grave sans doute, en termes de relativisation : Equal Earth propose des options linguistiques (54 au total au 3 octobre 2026), ciblant des publics et en excluant d’autres ! Il n’y a ainsi pas de carte centrée sur les Amériques ou l’Europe en chinois, ni de carte centrée sur l’Océanie en français. Et seuls des anglophones peuvent télécharger une carte, dite « South at Top » (clin d’œil à McArthur ?) centrée sur l’Australie et orientée au sud (figure 7).
Avec Equal Earth, il s’agit donc d’une terre aux multiples visages, un véritable Janus cartographique offrant des versions différentes du même espace et semblant donner satisfaction à un certain nombre de puissances, à la manière de Google Maps, dont la posture officielle, on le sait, est d’offrir dans chaque pays la carte qui correspond aux exigences locales. Au demeurant, Tom Patterson joue carte sur table dans un avertissement « géopolitique » que l’on peut lire juste au-dessus du tableau des six possibilités :
Dear user: These maps created by independent cartographer, Tom Patterson, do not necessarily reflect UN, EU, or US policies. If you do not agree with the map content, you can make changes using the free Illustrator files available here.
En offrant gracieusement à l’utilisateur la possibilité de corriger lui-même les cartes mises à disposition, il tente ainsi de désamorcer par avance les potentielles récriminations…
Parce que de fait, ce qui est proposé ne reflète pas toujours la position des États-Unis, des Européens ou des Nations Unies — ni celle d’autres États d’ailleurs ! Equal Earth livre au public des cartes qui ne varient pas seulement dans la forme, mais aussi dans le contenu.

Figure 8 : Options linguistiques pour la carte centrée sur l’Océanie et orientée au Nord. (C) Mouvement CorrectTheMap.
Et c’est particulièrement sensible dans la figuration des espaces contestés, des différends territoriaux ou frontaliers, comme la Crimée. Nous en prenons conscience du reste, avant même de télécharger les cartes, avec les menus d’options linguistiques qui distinguent, pour le Proche-Orient, l’Inde ou la Chine, plusieurs versions toponymiques (« with Palestine labelled » / « with Israel labelled ») ou frontalières (pour la Chine, se distinguent une version « PRC boundaries » et une version « Standard boundaries », figure 8). On peut alors se risquer au jeu des sept différences… Et pour ces cartes en chinois adressées à deux publics différents, on en dénombre au moins quatre (figures 9 et 10) : la représentation de l’Aksai Chin au Cachemire (occupé depuis 1962 par la Chine, frontière indiquée comme disputée ou non), celle de l’Arunachal Pradesh (disputé depuis 1962 entre la Chine et l’Inde, et intégré ou non à la Chine), la graphie du nom Taïwan et le statut lié (incorporé au territoire chinois ou non), et la « ligne des 9 traits » dans la mer de Chine méridionale qui n’apparaît que sur la carte PRC boundaries… De quoi indisposer un certain nombre d’utilisateurs potentiels de ces cartes, dont les Taïwanais et les Indiens.
Et de fait, l’Inde, qui a voté pour la résolution et en soutient le principe, a rapidement fait part de ses réserves. Le 6 septembre, le porte-parole du ministère indien des affaires étrangères, Randhir Jaiswal, met ainsi les choses au point :
India voted in favour of the resolution and also made an explanation of vote stressing on the underlying principle of promoting equal-area cartographic representation. We also highlighted that the resolution does not constitute endorsement of any specific map, projection or depiction of national boundaries. India’s sovereign territory, including the Union Territories of Jammu and Kashmir and Ladakh, must be depicted in accordance with India’s official map. Any inaccurate or misleading depiction is unacceptable.
Pour l’Inde, la résolution n’implique donc pas l’approbation sans réserve des préconisations techniques ni de toutes les cartes produites par Equal Earth. Mais il n’y a pas de remise en cause globale car certaines cartes lui conviennent tout à fait, notamment la version Marathi — Indian boundaries : le Cachemire y est en effet figuré comme sur la carte officielle indienne, c’est-à-dire incluant la partie occupée par les Chinois et celle occupée par le Pakistan (figure 11)…
De la même façon, le Japon a voté pour la résolution mais a ensuite identifié un problème dans le mode de représentation des Kouriles du Sud (Territoires du Nord en japonais) comme étant « revendiquées par le Japon » et « administrées par la Russie » (version française, figure 12). Problème qui s’inscrit d’ailleurs dans un regain de tension entre Russie et Japon, suite à la visite de Vladimir Poutine sur l’île d’Itouroup / Etorofu le 13 août 2026.
Un haut responsable japonais a ainsi déclaré le 10 septembre 2026 : « nous avons constaté que la carte publiée par le concepteur de la projection Equal Earth représentait ces territoires d’une manière contraire à la position du gouvernement japonais ». Une protestation diplomatique a alors été émise et Equal Earth a modifié la figuration des quatre îles concernées sur la carte japonaise en les rattachant au Japon (figure 13) — mais sur la carte japonaise seulement !
Au final, ces exemples, sans doute les plus démonstratifs, confirment bien qu’on est loin d’une vraie carte du monde — d’une « panacée » pour reprendre le mot des cartographes d’Equal Earth qui étaient bien conscients des limites de l’exercice.

Figure 13 : Les Kouriles, territoires du nord, dans la version japonaise. (C) Mouvement CorrectTheMap.
D’abord parce qu’il faut considérer qu’une carte, réalisée avec la meilleure projection possible, ne sera jamais qu’une carte, c’est-à-dire un point de vue sur le monde — et on se rend compte que ces points de vue sont extrêmement nombreux et parfois radicalement différents. Que le cartographe accepte de modifier l’une de ses cartes après une protestation officielle fournit aussi la preuve de la contingence essentielle de la représentation cartographique. Croire le contraire, ou du moins déclarer qu’il puisse exister une vraie carte, une carte juste, parfaitement fidèle, est une vue de l’esprit — ou un acte relevant de l’idéologie. Est-il possible de construire une carte qui satisfasse toutes les parties impliquées dans l’ensemble des différends territoriaux ? On est bien là face à une aporie, une telle carte ne peut pas exister. En tout état de cause, la façon dont les promoteurs de Correct the map ont instrumentalisé le projet Equal Earth en lui donnant une signification qui n’était peut-être pas la sienne à l’origine, témoigne encore une fois des enjeux profondément politiques de la représentation cartographique et de l’inscription de ce champ dans les politiques de puissance à l’échelle mondiale.
La position américaine, dans la netteté, pour ne pas dire la brutalité, de sa dénonciation du projet Correct the map, se trouve alors converger de façon inattendue avec l’examen critique qui a été notre objet. D’autres positions diplomatiques, comme l’indienne, sont plus ambiguës car elles rejettent certaines cartes, tout en en acceptant d’autres, et sans discuter le principe qui produit cette relativisation. Et dans ce spectre large, on comprend mieux la réserve exprimée par le ministre français quant à la projection à adopter car
changer de carte ne change évidemment pas le monde. Mais corriger une représentation qui le déforme, c’est déjà faire œuvre de vérité.
Derrière le jeu rhétorique, c’est une difficulté à se positionner face à un projet fondé sur l’idée (le mythe) que changer la carte change le regard et donc aussi le monde, qui transparaît. Le débat est partiel, partial, orienté, on sait qu’il ne s’agit pas que de cartographie mais de l’expression d’un vaste repositionnement stratégique, que Bertrand Badie décrivait comme l’« irruption » de « la part majoritaire de l’humanité » dans le système international, et que Michel Foucher plaçait déjà en 2011 sous le signe « d’une grande émancipation, celle des États et des sociétés de l’ancien Sud [faisant] leur entrée (ou leur retour) sur la scène internationale ». Une émancipation qui s’incarnerait donc aussi dans le champ de la cartographie.
Pour conclure
Equal Earth se révèle donc aussi conventionnelle et politique que Mercator, Peters ou toute autre projection. Et elle ne rectifie qu’un aspect du problème : affirmer (au nom de la science) qu’elle présente le juste ou le vrai visage du monde est donc un mythe voire une mystification, opérée principalement par les promoteurs de Correct the map. Plus largement, le projet Equal Earth, réinscrit et peut-être récupéré dans Correct the map, s’avère révélateur d’au moins trois tendances majeures dans ce domaine proprement géopolitique qu’est la représentation du monde : il participe d’un vaste processus de relativisation cartographique particulièrement sensible dans les cartographies numériques mais ne s’y résumant pas ; il incarne la difficulté technique et politique de produire une représentation du monde faisant consensus, dans un contexte général de révision, ou de mise en question de l’ordre international ; il identifie enfin un champ de conflictualité très certainement amené, au vu des logiques de revendication territoriale et de contestation toponymique qui font l’actualité, à s’élargir encore.
Tout ceci confirme donc, pour terminer, la nature essentiellement politique de la carte, qui reformule toujours, plus ou moins consciemment, un choix, des représentations, une stratégie. Avec Correct the map, il semble bien, malgré tout, qu’une stratégie post-occidentale trouve à s’exprimer, dans ce champ de conflictualité encore peu décrit, celui des images du monde, celui, pour reprendre le terme de Bertrand Badie, d’une réinvention cartographique du monde. Certes, l’initiative puis la résolution Correct the map avaient pour objet principal la forme générale des continents et leur importance relative (problème de géométrie) et l’ambition initiale était bien pour partie scientifique. Mais, par la volonté d’un rééquilibrage, par l’emploi constant du lexique de la vérité, de la fidélité et de la justice, ainsi qu’en focalisant l’attention sur la projection Equal Earth, elles ont fait glisser le débat vers des enjeux plus strictement politiques. Et au fond, rien de surprenant si l’on accepte l’idée, éminemment critique, et en paraphrasant Michel Serres, qu’il n’est de pur mythe cartographique que l’idée d’une carte pure de tout mythe politique.
L’auteur remercie M. Stéphane Taillat pour sa relecture attentive et M. Jean-François Klein pour ses suggestions.













