La société américaine a-t-elle atteint un point de non-retour ?

2 septembre 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Photo : President Donald Trump gestures after speaking at Mount Rushmore National Memorial, Friday, July 3, 2026, near Keystone, S.D. (AP Photo/Alex Brandon)/SDJE365/26185169767807//2607040644

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La société américaine a-t-elle atteint un point de non-retour ?

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La polarisation américaine n’est pas neuve, mais elle quitte le terrain des grandes questions collectives pour investir celui des identités individuelles.

Tolérance, religion civile, promesse d’assimilation : l’essai suit comment ces ciments se défont, à gauche comme à droite.

Le vrai point de non-retour ne serait pas le désaccord, mais le moment où les Américains cessent de croire qu’ils appartiennent à la même communauté politique.

La polarisation politique n’est pas nouvelle dans l’histoire américaine : patriotes et loyalistes en 1776, Union et Confédération dans les années 1850 et 1860, ségrégationnistes et défenseurs des droits civiques un siècle plus tard. Si la situation actuelle rappelle ces périodes par l’intensité de la fragmentation, elle leur est pourtant difficilement comparable par ses motifs, ses acteurs et ses manifestations.

Une grande rupture

Jadis, la polarisation orbitait autour d’un grand débat : l’indépendance, l’esclavage, les droits civiques. Les Américains pouvaient s’affronter avec une violence extrême sur la définition de leur société, mais l’affrontement concernait précisément cette société commune. Aujourd’hui, le conflit semble progressivement quitter le terrain des grandes questions collectives pour investir celui des identités individuelles. Ce n’est plus seulement ce que l’on pense qui devient politique, mais ce que l’on est.

« Ce n’est plus seulement ce que l’on pense qui devient politique, mais ce que l’on est. »

L’identité a certes toujours constitué une fierté aux États-Unis. Elle coexistait cependant avec une distinction plus nette entre sphère publique et sphère privée et, surtout, avec un puissant imaginaire national. E pluribus unum : de plusieurs, un. À cela s’ajoutaient une religion civile — In God We Trust — et une promesse commune : le rêve américain. L’individualisme américain n’excluait donc pas la communauté ; paradoxalement, il la renforçait. Chacun devait pouvoir réussir individuellement, mais cette réussite s’inscrivait dans une aventure collective appelée Amérique.

L’existence d’un ennemi commun a également consolidé cette identité : les ingérences européennes au XIXe siècle, le communisme au XXe, puis l’islamisme après le 11 septembre 2001. Les désaccords intérieurs ne disparaissaient pas, mais quelque chose transcendait momentanément les divisions.

C’est cet équilibre qui semble aujourd’hui se rompre. Une partie des Américains n’affirme plus seulement son identité comme une fierté, mais comme un vecteur de confrontation. L’orientation sexuelle pour les uns, la religion pour les autres, la race, le genre ou l’appartenance politique deviennent autant de frontières morales. L’adversaire ne se trompe plus seulement : son erreur révèle ce qu’il est.

Cet « individualisme antisocial » rompt avec celui que Max Weber associait à l’éthique protestante : un individu autonome, responsable de son destin, mais inséré dans un ordre moral et collectif. L’individu contemporain revendique au contraire de plus en plus le droit de voir sa singularité reconnue par la société entière. Lorsque chaque identité exige sa reconnaissance politique, E pluribus unum risque de perdre son dernier mot : il reste le pluribus, mais qu’advient-il de l’unum ?

De la tolérance à l’hypersensibilité

Cette fragmentation s’accompagne d’un autre bouleversement : le sens même donné à la tolérance. Tolérer signifiait traditionnellement accepter qu’une opinion que l’on juge fausse, choquante ou immorale puisse malgré tout être exprimée. Le principe n’avait d’intérêt que parce qu’il protégeait précisément ce que l’on n’aimait pas entendre. Une société où chacun est d’accord n’a pas besoin d’être tolérante.

Une partie de la culture américaine contemporaine semble avoir renversé cette logique. Le désaccord n’est plus seulement intellectuel. Lorsqu’une conviction devient constitutive de l’identité de celui qui la porte, la contester peut être vécu comme une attaque contre la personne elle-même. La tolérance ne consiste alors plus à supporter l’opinion adverse, mais à demander à l’adversaire de ne pas exprimer certaines opinions afin de préserver celui qu’elles pourraient offenser.

C’est ici que Nietzsche redevient étrangement actuel. Non parce qu’il aurait évidemment anticipé les guerres culturelles américaines, mais parce que sa critique de la morale du troupeau et du ressentiment décrit un mécanisme plus ancien : une société peut finir par se méfier de ce qui dépasse, dérange ou affirme une hiérarchie de valeurs. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, son « dernier homme » ne recherche plus le dépassement, mais le confort : « Nous avons inventé le bonheur », proclame-t-il, satisfait. La grandeur devient suspecte dès lors qu’elle trouble la tranquillité générale.

La logique du ressentiment développée dans La Généalogie de la morale va plus loin. L’impuissance peut se transformer en supériorité morale : ce que l’on ne peut vaincre est déclaré mauvais, celui que l’on ne peut égaler devient coupable de sa supériorité. Transposée à notre époque — et sans prétendre faire de Nietzsche le commentateur anticipé du wokisme —, cette intuition éclaire une culture dans laquelle la vulnérabilité peut elle-même conférer une autorité morale.

Une phrase circule d’ailleurs depuis des années sous le nom de Dostoïevski : « Nous atteindrons un tel niveau d’absurdité que les gens intelligents seront interdits de réflexion pour ne pas offenser les imbéciles. » Il ne l’a vraisemblablement jamais écrite. Son succès est néanmoins révélateur : une fausse citation survit parfois précisément parce qu’elle formule ce qu’une époque voudrait avoir lu.

« Une fausse citation survit parfois précisément parce qu’elle formule ce qu’une époque voudrait avoir lu. »

En 2022, lorsque Josh Hawley demande à la professeure de droit Khiara Bridges si les « personnes capables d’être enceintes » dont elle parle sont des femmes, celle-ci lui répond que des hommes trans et des personnes non binaires peuvent également être enceints. Lorsque le sénateur poursuit son raisonnement, Bridges ne se contente pas de le contredire : elle qualifie sa question de « transphobe » et affirme qu’une telle interrogation expose les personnes transgenres à la violence. Alexandria Ocasio-Cortez prendra publiquement la défense de la professeure. Quatre ans plus tard, une gynécologue interrogée par le même Hawley refusera à plusieurs reprises de répondre par oui ou non à la question : « Can men get pregnant? »

La revanche de Dieu

Cette fragmentation identitaire rencontre parallèlement un phénomène ancien : le retour du religieux en politique. In God We Trust pouvait fonctionner comme religion civile précisément parce que Dieu n’y était pas véritablement défini. L’Amérique pouvait croire collectivement sans avoir à demander en permanence : quel Dieu ? Le protestant, le catholique et le juif pouvaient progressivement se reconnaître dans une référence suffisamment abstraite pour devenir nationale.

Aujourd’hui, la religion tend elle aussi à redevenir une identité politique explicite. À droite, une frange du Parti républicain revendique toujours davantage un christianisme politique et présente l’Amérique comme une nation dont il faudrait restaurer les fondements chrétiens. À gauche, se produit un phénomène différent : l’ascension rapide d’une génération de responsables musulmans et progressistes, antisémites et étrangement proches d’organisations terroristes.

Ilhan Omar entre ainsi à la Chambre des représentants en 2018. En 2019, plusieurs de ses déclarations sur l’influence pro-israélienne provoquent une controverse jusque dans son propre camp : des élus démocrates lui reprochent d’avoir repris des tropes antisémites concernant l’argent et la « double loyauté ». En 2023, la majorité républicaine la retire de la commission des Affaires étrangères, tandis que les démocrates dénoncent une sanction partisane et rappellent notamment ses excuses antérieures.

Plus symbolique encore est Zohran Mamdani. Élu maire de New York en 2025, il devient en janvier 2026 le premier musulman à diriger la ville. Son antisionisme est assumé et son soutien au mouvement BDS ancien. Mais un épisode antérieur à sa carrière électorale mérite particulièrement l’attention : dans une chanson de 2017, Mamdani rendait hommage aux « Holy Land Five », dirigeants de la Holy Land Foundation condamnés aux États-Unis pour soutien au Hamas. Le symbole est saisissant. Un quart de siècle après le 11 septembre 2001, New York est dirigée par un homme musulman, progressiste et antisioniste ayant autrefois manifesté sa sympathie pour ces cinq condamnés. Son ascension témoigne de l’ampleur du déplacement culturel intervenu en vingt-cinq ans : certaines références qui auraient autrefois constitué un obstacle politique rédhibitoire ne le sont manifestement plus.

Abdul El-Sayed représente une autre étape de cette évolution. Candidat démocrate au Sénat dans le Michigan en 2026, il incarne une gauche jeune, progressiste, très critique envers la politique israélienne et soutenue par une coalition anti-establishment. La question israélienne a d’ailleurs profondément divisé la primaire démocrate du Michigan. Plus récemment, ses relations politiques avec le streamer Hasan Piker, lui-même au cœur de controverses sur Israël et les Juifs américains, ont provoqué des critiques jusque parmi les démocrates : en 2019, ce dernier affirmait que « America deserved 9/11 ». Ces ascensions révèlent la recomposition idéologique du Parti démocrate et, plus largement, de l’Amérique.

Cette redéfinition atteint jusqu’au christianisme lui-même. James Talarico, élu démocrate du Texas et étudiant en théologie, déclarait ainsi devant la Chambre texane que « God is nonbinary ». Plus récemment, il a prêché dans son église devant une croix recouverte de drapeaux LGBT et trans. Le symbole en est saisissant : pour ses défenseurs, les couleurs proclament l’universalité du message chrétien ; pour ses adversaires, elles montrent au contraire une religion sommée d’épouser les catégories politiques de son époque.

Une gauche qui ne veut plus seulement réformer l’Amérique

Cette rupture apparaît plus nettement encore avec les Democratic Socialists of America. Le terme de socialisme a longtemps été presque imprononçable dans la politique nationale américaine. Aujourd’hui, les DSA disposent d’élus et remportent des primaires démocrates. Surtout, la lecture de leur programme permet de constater qu’il ne s’agit plus simplement d’obtenir davantage d’impôts ou un système de santé plus généreux.

Leur programme actuel demande explicitement l’abolition du Sénat. Le collège électoral disparaîtrait lui aussi. Plus spectaculaire encore : les DSA proposent de remplacer le président et la Cour suprême par un exécutif et un pouvoir judiciaire « chosen by and subordinate to Congress ». Ce n’est pas une interprétation de leurs adversaires : ce sont les mots de leur programme. Un texte publié par leur propre revue Democratic Left le 17 août 2026 assume d’ailleurs la nécessité d’un « new political system ».

Le projet touche également à la propriété. Les DSA réclament la propriété publique des plus grandes entreprises et des industries essentielles, accompagnée d’une forte extension des services publics. Le modèle américain fondé sur la propriété privée et la limitation du pouvoir fédéral ne serait donc pas simplement corrigé : une partie de ses fondements serait remplacée.

La justice pénale va encore plus loin. Le groupe abolitionniste national des DSA affirme vouloir « constrain, diminish, and abolish » les forces carcérales de l’État, ce qui inclut explicitement prisons et police. Une résolution adoptée en 2021 fixait comme objectif l’abolition des prisons et du système carcéral de punition ; le projet de plateforme allait jusqu’à demander de « free all people from involuntary confinement ». Une composante officielle de l’organisation revendique bien l’abolition du système carcéral actuel.

On mesure alors la distance parcourue par la gauche américaine : pris ensemble, ces projets dépassent largement le cadre d’une social-démocratie à l’européenne. Abolir le Sénat, subordonner l’exécutif et le judiciaire au Congrès, collectiviser les grandes entreprises et remettre en cause le système carcéral revient à modifier une part considérable de l’ordre institutionnel américain. Les DSA ne proposent plus seulement une autre politique pour les États-Unis : ils souhaitent détruire ce qui en a fait un mythe.

« Les DSA ne proposent plus seulement une autre politique pour les États-Unis : ils souhaitent détruire ce qui en a fait un mythe. »

Une droite qui se radicalise à son tour

La gauche n’a pourtant aucun monopole sur la rupture. Donald Trump a transformé le Parti républicain : le 6 janvier 2021 demeure ici incontournable. Après avoir refusé de reconnaître sa défaite, Trump entretient pendant des semaines l’idée d’une élection volée. L’assaut du Capitole montre ce qui arrive lorsque l’adversaire n’est plus seulement considéré comme mauvais, mais illégitime.

Depuis, cette politique est devenue encore plus personnelle. Truth Social permet à Trump de s’adresser directement à sa base. Josh Hawley ou Brandon Gill utilisent Instagram et X pour transformer auditions parlementaires et confrontations politiques en vidéos de quelques secondes. La politique doit désormais être spectaculaire pour exister, même si très souvent cette logique est employée face à des représentants progressistes.

Cette hypermédiatisation entretient la radicalisation des deux camps. L’algorithme ne récompense pas celui qui admet que son adversaire possède peut-être un argument valable. Il récompense celui qui l’humilie.

« L’algorithme ne récompense pas celui qui admet que son adversaire possède peut-être un argument valable. Il récompense celui qui l’humilie. »

D’où un autre phénomène : le même acte n’est plus jugé de la même manière selon celui qui le commet. Barack Obama a expulsé des millions d’étrangers en situation irrégulière et utilisé massivement les frappes de drones. Ces politiques ont été critiquées. Elles n’ont pourtant jamais produit dans la culture progressiste la réaction presque existentielle que provoque aujourd’hui chaque opération migratoire de Donald Trump. Les politiques ne sont pas identiques ; leur réception ne l’est pas davantage. L’identité partisane précède désormais souvent le jugement.

L’Amérique peut-elle encore assimiler ?

L’immigration concentre toutes ces contradictions. Elle a fondé les États-Unis. Irlandais, Italiens, Juifs d’Europe orientale hier, Latino-Américains aujourd’hui, ne venaient pas aux États-Unis par charité envers leur pays d’accueil. Ils venaient bénéficier de ses possibilités.

Mais l’ancien contrat comportait une seconde partie : devenir américain. L’immigrant pouvait conserver sa religion et une partie de sa culture. Ses enfants entraient pourtant progressivement dans une identité commune. Le rêve américain transformait précisément une multitude d’origines en une nationalité.

Le problème contemporain n’est donc pas simplement l’immigration. Il est de savoir si l’assimilation demeure un objectif légitime. Une société peut absorber continuellement des populations nouvelles si elle sait encore à quoi elle veut les assimiler. Elle le peut beaucoup moins lorsqu’elle doute elle-même de son histoire et de ses symboles. C’est ici que toutes les fractures se rejoignent.

Le point de non-retour ?

Les États-Unis ont connu pire. Une guerre civile a fait plusieurs centaines de milliers de morts. Les années 1960 ont mêlé émeutes, assassinats politiques et violence raciale. Parler trop facilement d’une Amérique au bord de l’effondrement serait donc oublier son histoire. Le danger contemporain est différent. Pendant la guerre de Sécession, deux camps se battaient pour déterminer ce que serait l’Amérique.

Aujourd’hui apparaît parfois une question plus inquiétante : veulent-ils encore la même Amérique ? Une partie de la gauche conteste des institutions vieilles de deux siècles et demi. Une partie de la droite refuse leur verdict lorsqu’il lui est défavorable. Les uns voient dans les traditions américaines un système à déconstruire ; les autres sont tentés de les défendre en s’affranchissant des règles qu’elles imposent. Chacun trouve alors dans les excès de l’autre la justification des siens.

C’est peut-être cela, le véritable point de non-retour. Pas lorsque les Américains cessent d’être d’accord — ils ne l’ont jamais été —, mais lorsqu’ils cessent de considérer qu’ils appartiennent malgré tout à la même communauté politique. La devise américaine avait condensé en trois mots toute l’ambition du pays : E pluribus unum. L’Amérique n’a jamais manqué de pluribus. La question est de savoir comment protéger un unum.

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À propos de l’auteur
Elliot Chaouat

Elliot Chaouat

Elliot Chaouat est un étudiant franco-américain de l’ESCP BS, passionné de relations internationales, en particulier de la place que les États-Unis y occupent. Il a fondé le site de formation The Network https://thenetwork1.com