Vu d’Europe, le Japon passe pour un monde à part, souvent réduit à deux lieux communs : univers fascinant du manga, ou société vieillissante et fermée.
Le pays n’est ni en crise ni en déclin, mais il est entré dans un âge du rétrécissement : contraction démographique, recul du poids relatif, réduction de la marge de manœuvre stratégique.
Face à la montée de la Chine et à l’incertitude sur la fiabilité américaine, Tokyo engage une normalisation militaire inédite depuis 1945.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
Vu d’Europe, le Japon passe pour un monde à part, souvent réduit à deux lieux communs. Le premier en fait un univers lointain et fascinant – pays du manga et de l’animé, lieu de spiritualités éthérées, où affluent les touristes du monde entier (plus de 42,7 millions en 2025), imprégnés d’un imaginaire hérité du miracle économique de l’après-guerre. Le second y voit une société vieillissante et fermée, regardée avec une curiosité mêlée d’inquiétude. Ces deux images imparfaites nous épargnent l’effort de voir le pays dans ses permanences comme dans ses métamorphoses, et de comprendre le regard qu’il porte sur lui-même.
Le Japon n’est ni une puissance en crise ni une nation en déclin. Il demeure l’une des cinq premières économies mondiales, l’une des sociétés les plus sûres de la planète et une puissance technologique et diplomatique majeure. Pendant plus d’un siècle, de l’ère Meiji à l’apogée des années 1980, son récit national fut celui du rattrapage, de l’expansion, puis de l’ascension ; triptyque qui ne rend plus compte de sa situation. Le pays est entré dans un âge du rétrécissement, qui se décline sous trois formes : une contraction du corps de la nation, dont la population ne cesse de décroître ; un recul de son poids relatif, à mesure que d’autres puissances s’affirment ; une réduction de sa marge de manœuvre stratégique, sous l’effet d’un environnement régional menaçant et d’une dépendance persistante aux États-Unis.
Revenons à la fin des années 1970, lorsque de nombreux observateurs imaginaient que le XXIe siècle serait japonais. En 1979, Ezra Vogel publiait Japan as Number One, pronostiquant la prééminence de l’Archipel et invitant les États-Unis à s’en inspirer. Symbole des inquiétudes que le Japon suscite alors de l’autre côté du Pacifique, Donald Trump publiait à l’automne 1987 une lettre ouverte dénonçant le « passager clandestin » japonais et exigeant que Tokyo finance sa propre protection. Cette séquence s’acheva avec l’éclatement de la bulle spéculative au tournant des années 1990. Les décennies suivantes virent le ralentissement de la croissance japonaise, tandis que l’essor de la Chine transformait les rapports de puissance en Asie. Ce basculement a peu à peu modifié le regard que les Japonais portent sur leur pays.
Le Japon et la Chine
La Chine a dépassé le Japon en 2010, l’Allemagne et l’Inde l’ont à leur tour devancé, respectivement en 2023 et en 2025. Dans ce contexte, sept Japonais sur dix se disent convaincus que leur pays est « en déclin » (Ipsos, 2025). Ce sentiment populaire est avant tout celui d’un déclassement concret, démographique et économique, et non d’une décadence.
Après avoir été un empire entre 1895 et 1945, le Japon a su, depuis la Constitution pacifiste de 1947, abandonner le récit d’une expansion au-dehors. Mais subsiste celui d’une grandeur perdue au-dedans. Ce récit nationaliste reste porté par un courant présent au sein du PLD, aujourd’hui incarné par le réseau Nippon Kaigi et le slogan d’Abe Shinzō « Take Back Japan », repris par la Première ministre Takaichi Sanae. Ses représentants refusent de liquider tout à fait l’héritage impérial, comme en témoignent les controverses autour du sanctuaire Yasukuni et le refus de reconnaître les « femmes de réconfort ». Mais ce récit, porté par une partie des élites politiques, peine à entraîner une société qui pense ses difficultés sur un mode plus pragmatique, parfois jusqu’à l’acceptation résignée de contraintes jugées durables. C’est moins dans les grands récits politiques que dans certaines sensibilités collectives que se lit aujourd’hui la conscience du rétrécissement.
Elle affleure notamment dans la culture populaire. Le Shōwa retro – engouement pour les décennies du miracle économique, avec ses kissaten et sa city pop – séduit jusqu’à une jeunesse qui ne l’a pas connue. À cette nostalgie du passé répond l’inquiétude du présent et de l’avenir : celle de la « société sans enfants » (shōshika), mais aussi celle de maux plus sourds, révélateurs de tensions sociales profondes, du karoshi (mort par excès de travail) au kodokushi (mort solitaire). La fiction cristallise ce basculement : là où les récits d’après-guerre faisaient du cataclysme le prélude d’une reconstruction, nombre d’œuvres contemporaines explorent un épuisement et un effondrement sans retour. Cette sensibilité collective procède d’une réalité qui structure désormais l’essentiel du débat public : le vieillissement et le recul de la population.
Le Japon perd près de 900 000 personnes par an au seul titre de son solde naturel. Le nombre de naissances, environ 670 000 en 2025, est tombé à un niveau que les projections de 2023 n’anticipaient que pour 2041. Cette contraction touche le marché du travail, les finances publiques, la santé, le territoire et la défense. L’archipel doit en outre composer avec sa vulnérabilité aux catastrophes naturelles et aux effets du réchauffement climatique. L’accident nucléaire de Fukushima, en 2011, a rappelé cette fragilité en accentuant la dépendance énergétique du pays après l’arrêt de l’essentiel de son parc nucléaire.
Comment réagir ?
Face au manque de main-d’œuvre, deux réponses se dessinent. L’immigration d’abord : malgré l’image persistante d’une société fermée, le nombre de résidents étrangers ne cesse d’augmenter dans les secteurs en tension. Cette présence accrue nourrit en retour des débats dont témoigne la progression du parti nationaliste Sanseitō, qui a axé sa campagne pour les sénatoriales de juillet 2025 sur le thème « Les Japonais d’abord », tandis que Sanae Takaichi promeut une « société de coexistence ordonnée ». L’approche de la Première ministre reste cependant un ajustement pragmatique, reflétant une préoccupation largement répandue sur la cohésion d’une société historiquement homogène confrontée à un vieillissement sans précédent. La robotique procède du même calcul : le Japon mise sur les humanoïdes pour compenser une partie de ce déficit et limiter le recours à une immigration massive.
Lire aussi : Le Japon revoit sa place dans le monde. Entretien avec Kei Hakata
Dans le domaine stratégique, les évolutions de l’environnement régional rejoignent directement les interrogations japonaises sur le statut du pays. Outre les alliances nouées ou réaffirmées dans la région (QUAD, partenariats avec l’Australie, les Philippines et l’Inde), le renforcement militaire du pays répond d’abord à la montée des menaces et à leur perception, mais il s’inscrit aussi dans une réflexion ancienne sur la place du Japon dans le monde. Dès 1993, dans Blueprint for a New Japan, Ozawa Ichirō appelait le pays à devenir une « nation normale », jugeant anormal qu’il ait, pendant la guerre du Golfe, versé 13 milliards de dollars sans engager le moindre soldat. Le principal déclencheur aujourd’hui est la Chine, devenue le premier point de comparaison du Japon : à la rivalité économique s’ajoute une tension stratégique, notamment autour des îles Senkaku. Le budget de défense pour 2026, proche de 60 milliards de dollars, confirme la trajectoire vers les 2 % du PIB avant l’échéance initialement prévue, rompant avec le plafond informel de 1 % observé depuis 1976.
Cette montée en puissance sert aussi un projet politique. La formule d’Abe Shinzō, « Sortir du régime d’après-guerre », reprise par Takaichi, perpétue le débat ouvert par Ozawa : en finir avec la Constitution pacifiste de 1947. Mais la menace prime sur l’agenda politique. En citant la montée en puissance militaire chinoise, les tensions concernant Taïwan, le programme balistique nord-coréen, la déstabilisation russe de l’ordre international et l’alignement sino-russe, le Livre blanc Defense of Japan 2025 parle de « l’environnement de sécurité le plus grave et le plus complexe de l’époque d’après-guerre ». C’est bien cet environnement qui commande la normalisation militaire du pays, où le courant nationaliste trouve l’occasion qu’il attendait. À ces tensions s’ajoute, comme un écho aux débats européens, l’interrogation sur la fiabilité du partenaire américain. Un éventuel conflit autour de Taïwan exposerait crûment les limites de cette dépendance.
Lire aussi : Le pacifisme du Japon à l’épreuve du réel
Le Japon apparaît ainsi comme un laboratoire avancé des défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les grands pays développés : multipolarité, ressources finies, croissance atone et chocs environnementaux. L’Europe aurait tout intérêt à reprendre, à l’envers, le geste de Vogel : ce n’est plus de l’ascension japonaise qu’il faut s’inspirer, mais de la façon dont ce pays, au milieu d’une mer houleuse et disputée, apprend à rester prospère et à peser encore, en gagnant en autonomie stratégique, alors que sa marge de manœuvre se rétrécit.










