Le New York Times, le Qatar et la fabrique d’une indulgence médiatique

28 septembre 2026

Temps de lecture : 7 minutes

Photo : Journal (c) Pixabay

Abonnement Conflits

Le New York Times, le Qatar et la fabrique d’une indulgence médiatique

par

  • Le bon classement du Qatar par RSF (75ᵉ mondial) contraste avec les restrictions persistantes imposées aux journalistes dans l’émirat.

  • À travers le cas du reporter du New York Times Declan Walsh, Arnaud Lacheret analyse la fabrique d’une indulgence médiatique envers Doha.

Par Arnaud Lacheret. Professeur associé à Skema Business School

Cette indulgence apparente s’explique aussi par l’image que Doha a su construire dans une partie de la presse occidentale : celle d’un acteur modernisateur et médiateur, alors même que le Qatar demeure l’un des principaux soutiens de l’islam politique, dont l’arrivée au pouvoir s’est souvent accompagnée d’un durcissement contre la presse, de l’Égypte des Frères musulmans à la Tunisie d’Ennahdha. Cette indulgence laisse songeur.

Le New York Times, symbole de l’excellence journalistique, n’échappe pas aux controverses. Si ses reportages incarnent souvent un idéal de rigueur et d’impartialité, certains choix éditoriaux interrogent. Le cas de Declan Walsh, figure reconnue du journal, illustre une dérive : au fil des années, ses publications dessinent une proximité troublante avec les intérêts du Qatar, brouillant la frontière entre journalisme d’investigation et relais d’influence.

Journaliste chevronné au New York Times depuis 2012, Declan Walsh s’est imposé par ses enquêtes percutantes et son style sans concession. Expulsé du Pakistan en 2013 pour des reportages jugés trop critiques, il échappe de justesse à une arrestation au Caire en 2017 grâce à l’intervention des autorités irlandaises. Son parcours, auréolé de distinctions prestigieuses — dont le Robert F. Kennedy Journalism Award en 2019 pour ses reportages au Yémen et le Cornelius Ryan Award en 2021 pour The Nine Lives of Pakistan — témoigne d’une véritable reconnaissance professionnelle.

Correspondant du New York Times au Moyen-Orient de 2015 à 2020, puis en Afrique depuis lors, Declan Walsh manifeste pourtant une inclinaison pro-Qatar qui interroge les exigences déontologiques du journal. Cette inclinaison prend deux formes : des publications très favorables à Doha et une sévérité constante envers ses rivaux régionaux, en particulier les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Une inclinaison qatarienne

Les premières manifestations de ce tropisme apparaissent en 2017, lorsque cinq pays arabes, menés par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, instaurent un blocus contre le Qatar. Dès le début de la crise, Walsh présente l’émirat comme une nation martyrisée, résiliente face à l’agression de ses puissants voisins : « Le Qatar est en quelque sorte assiégé depuis un mois, mais cette nation immensément riche du golfe Persique ne ressent pour l’instant que peu de douleur » (Wealthy Qatar Weathers Siege, but Personal and Political Costs Grow, 2 juillet 2017). En quelques mois, il publie une série d’articles où le Qatar est systématiquement dépeint comme un bastion de résistance face à l’injustice.

« Le Qatar est en quelque sorte assiégé depuis un mois, mais cette nation immensément riche du golfe Persique ne ressent pour l’instant que peu de douleur. »
— Declan Walsh, New York Times, 2 juillet 2017

Ses articles installent une narration qui se nourrit elle-même : celle d’un pays héroïque, pris à partie pour son indépendance et son attachement à la souveraineté. Lorsque la Cour internationale de justice « porte un coup symbolique à l’embargo commercial et diplomatique imposé par les Émirats arabes unis et leurs alliés », Walsh insiste sur l’importance de la décision, en la présentant comme une victoire du droit face à l’arbitraire (Court Orders U.A.E. to Let Expelled Qataris Back In, 23 juillet 2018).

Il accentue aussi l’image du Qatar comme havre de tolérance et de refuge, en l’opposant aux régimes autoritaires des autres États du Golfe. Cette « attitude d’accueil est précisément ce qui a récemment exaspéré les voisins bien plus grands du Qatar et plongé le Moyen-Orient dans l’une de ses plus dramatiques confrontations diplomatiques » (Qatar Opens Its Doors to All, to the Dismay of Some, 16 juillet 2017).

Ce récit omet pourtant de nombreux sujets sensibles, documentés par les grands médias internationaux. Les accusations de financement du terrorisme sont récurrentes. En 2013, le Département d’État américain rappelait que les dons privés provenant de pays du Golfe constituaient « une source majeure de financement pour les groupes terroristes sunnites, notamment en Syrie ». Washington a aussi pointé l’« environnement permissif » du Qatar en matière de collecte de fonds terroristes. Plus récemment, Doha a été critiqué pour ses liens avec le Hamas, dont il accueille la branche politique.

Les soupçons d’ingérence politique sont eux aussi nombreux. Le scandale du Qatargate a notamment révélé l’implication présumée du Qatar dans des campagnes d’influence visant des membres du Parlement européen, posant la question de l’ampleur de son influence dans les lieux de pouvoir occidentaux.

Alors que la Coupe du monde 2022 a concentré l’attention des journalistes de la région, Declan Walsh ne l’évoque que dans un seul article, publié trois ans avant l’événement. Il y présente la compétition comme « un immense coup pour un petit pays de 300 000 habitants, qui démontre son ambition de se projeter sur la scène mondiale grâce à sa richesse gazière » (Persian Gulf Standoff Starts to Thaw on the Soccer Field, 19 décembre 2019). Il ne mentionne ni les milliers de travailleurs migrants décédés selon certaines estimations, ni les controverses sur les conditions de travail, ni les stades climatisés en plein désert.

En 2018, lors des Dialogues méditerranéens de Rome, Walsh mène un entretien avec le ministre qatari des Affaires étrangères, Mohamed Al-Thani. Loin de ses approches incisives habituelles, il adopte une posture prudente et évite les questions sensibles liées aux relations du Qatar avec les États-Unis ou l’Iran. L’interview est même promue par le ministère qatari des Affaires étrangères.

Son compte X confirme ce tropisme. Sur 50 publications entre 2013 et 2024, chacune reflète une complaisance manifeste envers le Qatar.

5 juin 2018. « Je ne comprends pas l’affirmation selon laquelle les avancées de Hifter en Libye l’été dernier résultent de la paralysie qatarie. Le soutien des Émirats arabes unis, oui. Mais le Qatar a retiré la majeure partie de son soutien à la Libye fin 2015 à la demande des États-Unis. L’affirmation du quatuor selon laquelle il était un acteur majeur en Libye était dépassée dès le départ. »

1ᵉʳ novembre 2018. « Alors que ses rivaux, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, sont embourbés dans la guerre du Yémen, le Qatar cherche à se différencier en se présentant comme une monarchie absolue plus respectueuse des droits de l’homme. Doha a également introduit des réformes du droit du travail cette année. »

19 décembre 2018. « Lait qatarien, mouchoirs qatariens, et même savon qatari : @NYTBen à Doha sur la façon dont les Qataris font face à l’embargo saoudien et émirati, 18 mois après le début de celui-ci. « Nous sommes passés à autre chose », disent-ils. »

18 juillet 2020. « J’ai inhalé cette histoire : le prince du Qatar et ses années d’études à Los Angeles. »

Une obsession anti-Émirats et anti-Arabie saoudite alignée sur celle du Qatar

Declan Walsh réserve un traitement très différent aux voisins du Qatar. Entre 2015 et 2020, il produit 12 articles et 70 tweets exclusivement critiques des Émirats arabes unis, sans reproche équivalent envers Doha. L’asymétrie est frappante : les Émirats sont systématiquement présentés comme des acteurs déstabilisateurs, tandis que le Qatar échappe à une critique comparable.

Entre 2019 et 2024, Walsh attaque les Émirats et l’Arabie saoudite dans les 12 articles qui les mentionnent. Il qualifie les Émirats de « rogue state », les présentant comme un État prêt à manipuler l’ordre international pour défendre ses intérêts (How a U.S. Ally Uses Aid as a Cover in War, 21 septembre 2024).

Depuis avril 2023, il concentre une grande partie de son attention sur l’implication supposée des Émirats au Soudan. 67 de ses 109 dernières publications traitent de cette guerre en mentionnant systématiquement leur rôle. Il décrit une opération secrète menée « sous un masque humanitaire », où « les Émirats arabes unis mènent une opération secrète élaborée pour soutenir une faction dans la guerre dévastatrice au Soudan, fournissant des armes puissantes et des drones, soignant des combattants blessés et évacuant les cas les plus graves vers l’un de leurs hôpitaux militaires » (Talking Peace in Sudan, the U.A.E. Secretly Fuels the Fight, 29 septembre 2023).

« Les Émirats arabes unis mènent une opération secrète élaborée pour soutenir une faction dans la guerre dévastatrice au Soudan, fournissant des armes puissantes et des drones… »
— Declan Walsh, New York Times, 29 septembre 2023

À propos du blocus contre le Qatar, Walsh dépeint encore les Émirats comme des instigateurs de crises régionales, souvent alliés à l’Arabie saoudite dans une quête de domination stratégique. Il décrit une campagne coordonnée visant à isoler Doha, avec des exigences jugées irréalistes, comme la rupture des liens avec Téhéran, et des manœuvres symboliques destinées à fragiliser l’émir qatari. Ce récit s’inscrit dans une critique plus large des Émirats et de l’Arabie saoudite, décrits comme des puissances cherchant à remodeler l’ordre régional à leur avantage.

Là encore, son compte X, suivi par environ 155 000 abonnés, illustre cette croisade anti-Émirats. Sur 70 publications entre 2011 et 2024, aucune n’est positive.

Un traitement asymétrique (comptages de l’auteur)
Publications sur X favorables au Qatar (2013-2024) 50, toutes complaisantes
Articles et tweets exclusivement critiques des Émirats (2015-2020) 12 articles, 70 tweets
Articles 2019-2024 mentionnant Émirats / Arabie saoudite critiques dans les 12 cas
Publications récentes consacrées à la guerre du Soudan (rôle des Émirats) 67 sur 109
Abonnés sur X ≈ 155 000

30 mai 2016. « Un article qui donne à réfléchir sur l’utilisation de logiciels espions commerciaux contre les dissidents et les journalistes aux Émirats arabes unis, et ailleurs aussi, sans doute. »

29 décembre 2018. « Au Yémen, les Saoudiens et les Émiratis ne se battent pas seulement avec des avions de guerre américains et des milices yéménites : ils utilisent aussi des enfants soldats soudanais. Un reportage essentiel de @ddknyt à Khartoum. »

7 mars 2019. « Le black-out sur les informations relatives à l’économie de Dubaï signifie que personne ne sait comment elle se porte, ce qui signifie probablement qu’elle se porte mal. »

27 septembre 2024. « Cette semaine, le président Biden a rencontré le dirigeant des Émirats arabes unis, principal bailleur de fonds des FAR, qui commettent des atrocités. M. Biden a fait l’éloge des Émirats arabes unis en tant que nation « toujours tournée vers l’avenir », sans émettre le moindre reproche public pour avoir permis l’épuration ethnique. »

Quel avenir pour l’impartialité du journalisme ?

Si des enquêtes récentes ont révélé des formes directes de corruption, les influences plus subtiles qui orientent certains journalistes ou leaders d’opinion restent peu explorées. Le cas Declan Walsh illustre ce mécanisme de congruence d’intérêt : un biais durable, né d’un alignement implicite entre une lecture journalistique et les intérêts d’un État.

« Un biais durable, né d’un alignement implicite entre une lecture journalistique et les intérêts d’un État. »

C’est aussi sous cet angle qu’il faut interroger le bon classement 2026 du Qatar par RSF. Le classement RSF ne reflète pas seulement une situation institutionnelle : il révèle aussi la force d’une image internationale patiemment construite. Le financement et le soutien accordés par Doha à des réseaux liés aux Frères musulmans ont paradoxalement contribué à renforcer cette image dans certains milieux occidentaux, en installant le Qatar comme protecteur de causes politiques présentées sous le registre de l’émancipation, de la médiation ou du pluralisme.

Prolongée dans le temps, cette congruence d’intérêt peut orienter la perception d’un pays par les grands médias, puis par les organisations qui s’appuient sur cet environnement informationnel. Comme le rappelle le philosophe Edward Wasserman, les conflits d’intérêts sont souvent plus diffus et complexes que ne le reconnaissent les codes déontologiques classiques. C’est pourquoi les médias, comme RSF, doivent garantir une transparence accrue, afin que des réputations construites ne masquent pas la réalité des atteintes à la liberté de la presse.

Lire aussi :

Qatar : un émirat puissant et fragile

Le classement RSF face aux angles morts du monde non occidental

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis : les ambitions de la puissance

Soudan : la Turquie et les Émirats à couteaux tirés

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

À propos de l’auteur
Revue Conflits

Revue Conflits

Fondée en 2014, Conflits est devenue la principale revue francophone de géopolitique. Elle publie sur tous les supports (magazine, web, podcast, vidéos) et regroupe les auteurs de l'école de géopolitique réaliste et pragmatique.