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Depuis le début de la guerre, au moins 56 musées et sites patrimoniaux iraniens ont été endommagés, dont des monuments classés à l’Unesco comme le palais du Golestan à Téhéran et la place Naqsh-e Jahan à Ispahan.
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Les frappes ont particulièrement atteint les décors les plus fragiles — miroirs, faïences émaillées, fresques, boiseries — de chefs-d’œuvre safavides et qajars dont certains constituent des exemples uniques au monde de l’art architectural iranien.
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Face à ces destructions, l’Unesco, l’ICOMOS et le Bouclier bleu ont rappelé que la protection des biens culturels en temps de guerre est une obligation du droit international humanitaire, non une considération secondaire.
Depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, les pertes humaines ne sont pas les seules à s’accumuler. Le patrimoine du Proche et du Moyen-Orient subit lui aussi les effets du conflit. En Iran, où les bombardements ont été particulièrement intenses, plusieurs musées et sites historiques ont été endommagés. Selon le ministère iranien du Patrimoine culturel et du Tourisme, au moins 56 musées et sites patrimoniaux à travers le pays auraient été touchés dès les premières semaines de la guerre.
Téhéran et Ispahan, deux villes dont la richesse artistique est particulièrement importante, figurent parmi les plus atteintes.
À Téhéran, le palais du Golestan touché par les bombardements
Selon les autorités iraniennes, la province de Téhéran est la plus touchée, avec 19 monuments endommagés. Dans la capitale, le palais du Golestan figure parmi les sites atteints.
Capitale de l’Iran depuis la dynastie Qajar (1789-1925), Téhéran a vu le palais du Golestan devenir l’un des centres du pouvoir de la dynastie. Le site, dont les origines remontent à la dynastie Safavide, a été profondément transformé à partir de la fin du XVIIIe siècle, puis au XIXe siècle, lorsque les souverains Qajar en firent leur résidence. Aujourd’hui, l’ensemble palatial se compose de plusieurs bâtiments majeurs organisés autour de jardins, dont une grande partie est ouverte sous forme de musées.
Le palais du Golestan constitue l’un des témoignages les plus importants de l’art Qajar
Il illustre notamment l’introduction de motifs et de styles européens dans les arts perses. Sous Naser ed-Din Shah (1831–1896) en particulier, cette rencontre entre tradition iranienne et inspiration occidentale donna naissance à une esthétique originale, dont le palais offre l’un des premiers et des plus achevés exemples. Cette synthèse artistique, appelée à marquer durablement l’architecture iranienne des XIXe et XXe siècles, trouve ici l’une de ses expressions les plus nettes.
Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2013, le palais aurait été endommagé dès les premiers jours des bombardements israélo-américains. Les dégâts auraient surtout touché les éléments les plus fragiles des décors intérieurs : miroirs, verrières, boiseries et revêtements muraux. Selon le comité du tourisme et du patrimoine culturel du Conseil islamique de Téhéran, la majorité des œuvres d’art et des pièces les plus sensibles auraient toutefois été mises à l’abri.
Ispahan : les grands ensembles safavides touchés
Dans le centre du pays, Ispahan a elle aussi subi des dommages. La place Naqsh-e Jahan et plusieurs monuments qui l’entourent ont été touchés. L’ensemble date de la période Safavide, à l’époque où la ville fut choisie comme capitale par Shah Abbas Ier, à la fin du XVIe siècle.
Après les déplacements successifs du centre politique safavide, Shah Abbas fit d’Ispahan le cœur d’un vaste projet de refondation urbaine et impériale. La ville, déjà importante, fut réorganisée autour d’une immense place royale, le meidan, destinée à structurer la vie politique, religieuse, économique et cérémonielle de la capitale. C’est autour de cet espace que furent édifiés les grands monuments du pouvoir Safavide : à l’est la mosquée du Sheikh Lotfollah, à l’ouest le pavillon d’Ali Qapu, au nord le portique de Qeyssarieh, au sud la mosquée royale, dite aussi mosquée du Shah Abbas Ier.
Le Meidan Emam, inscrit au patrimoine mondial depuis 1979, occupe une place singulière dans l’urbanisme iranien. Là où beaucoup de villes anciennes d’Iran se caractérisent par un tissu resserré et des espaces ouverts limités, Ispahan déploie ici une vaste composition monumentale de 560 mètres de long sur 160 de large. La place fut à la fois un lieu de représentation du pouvoir, un centre d’échange, un espace de sociabilité et un théâtre de cérémonies publiques. On y donnait des fêtes, on y organisait des rassemblements militaires, on y pratiquait le polo, on y affirmait surtout la puissance d’un État impérial capable d’ordonner la ville autour d’un vide monumental.
L’intérêt artistique de l’ensemble est considérable. Les monuments qui bordent la place sont couverts d’une profusion de carreaux de céramique émaillée, de décors floraux et d’ornements calligraphiques qui comptent parmi les plus grands accomplissements de l’art Safavide. Cette polychromie architecturale fait de la place et de ses édifices l’un des ensembles les plus remarquables du monde iranien.
Les dégâts causés par les bombardements se concentreraient principalement sur les monuments situés autour de la place : le pavillon d’Ali Qapu, le palais de Chehel-Sotoun et la grande mosquée du Shah Abbas Ier
La mosquée royale aurait été affectée par les ondes de choc des frappes, qui auraient atteint sa structure, ses carreaux et plusieurs éléments décoratifs. Le monument présente pourtant un intérêt exceptionnel : relié au côté sud de la place par un vaste porche à pans coupés surmonté d’une demi-coupole, il constitue l’un des plus célèbres chefs-d’œuvre de l’architecture Safavide. Son décor de faïences émaillées, son ampleur monumentale et la maîtrise de sa polychromie en font sans doute l’exemple le plus célèbre de l’art architectural iranien de cette période.
Le palais de Chehel-Sotoun, destiné sous les Safavides à recevoir les ambassadeurs et à servir de cadre à la mise en scène diplomatique du pouvoir, aurait également été touché lors de frappes visant un bâtiment gouvernemental adjacent. Le palais était notamment connu pour ses fresques, ses peintures murales, ses miroirs et ses décors de céramique. Plusieurs de ces éléments auraient été endommagés : carreaux brisés, peintures murales détachées, fresques fissurées et fenêtres soufflées.
Le pavillon d’Ali Qapu a lui aussi été atteint. Entrée monumentale de la zone palatiale et des jardins royaux qui s’étendaient à l’arrière, il occupe une place centrale dans le dispositif de la place. Ses appartements, richement ornés de fresques et de décors de plâtre, comptent parmi les réalisations les plus raffinées de l’architecture safavide. Son tâlâr, vaste terrasse couverte portée par de fines colonnes de bois, témoigne également d’influences régionales qui enrichissent l’originalité de l’ensemble.
Patrimoine en guerre : l’alerte des organisations spécialisées
Face à ces atteintes, plusieurs organisations françaises de défense du patrimoine ont exprimé leur inquiétude. Le Bouclier bleu France, l’ICOMOS France et l’ICOM France ont publié une déclaration commune le 18 mars pour dénoncer les dommages causés à de nombreux musées et sites historiques en Iran dans le contexte des hostilités en cours au Moyen-Orient.
Ils rappellent d’abord une évidence souvent reléguée au second plan par la guerre elle-même : le patrimoine culturel devient lui aussi une victime majeure des conflits armés. Aux pertes civiles et aux souffrances des populations s’ajoute en effet la destruction d’édifices, de collections et de paysages historiques. Le Bouclier bleu France, l’ICOMOS France et l’ICOM France rappellent que la protection des biens culturels en temps de guerre n’est pas une considération secondaire, mais une obligation définie par la Convention de la Haye de 1954 et par ses protocoles. Elles insistent sur la nécessité de permettre la fermeture préventive des sites lorsque la situation l’exige, afin de sécuriser les collections ou d’évacuer les biens les plus vulnérables, sans mettre en danger les personnels chargés de ces opérations.
Leur déclaration rappelle aussi que l’utilisation de biens culturels comme écrans ou boucliers face à des objectifs militaires est strictement interdite. Elles évoquent enfin les précédents récents, notamment à Gaza, où les opérations militaires ont déjà entraîné des pertes considérables et parfois irréversibles pour le patrimoine.
Face aux dommages signalés en Iran, l’inquiétude ne s’est pas limitée aux seules organisations françaises. Ces dernières semaines, l’Unesco, l’ICOM, l’ICOMOS international et Blue Shield International ont également appelé à la protection des biens culturels menacés par l’escalade militaire. Tous rappellent que les sites historiques et les collections muséales relèvent du droit international humanitaire et ne peuvent être traités comme des cibles ordinaires en temps de guerre.
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