<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le retour éternel de la guerre. Entretien avec Jean-Baptiste Noé

14 mars 2026

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Le retour éternel de la guerre. Entretien avec Jean-Baptiste Noé

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Guerres interétatiques, conflits irréguliers, affrontements informationnels, terrorisme ou interventions militaires au nom de la morale : le XXIe siècle donne le sentiment d’une conflictualité éclatée et inédite. Pourtant, derrière la prolifération des concepts et des discours, la guerre obéit toujours aux mêmes logiques fondamentales.

Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire. 


Propos recueillis par Tigrane Yegavian

Le XXIe siècle a-t-il réellement inventé de nouvelles guerres ou assistons-nous surtout au retour de formes anciennes de conflictualité que l’on croyait dépassées ?

La guerre n’est jamais véritablement une invention. Sa nature ne change pas, pas plus que ses causes profondes. Les raisons pour lesquelles les hommes font la guerre restent fondamentalement les mêmes. En revanche, ce qui évolue, ce sont les technologies, et celles-ci modifient la manière de combattre, donc les tactiques et les modes opératoires.

Ce que l’on observe depuis une vingtaine d’années, c’est une guerre qui a partout la même nature, mais qui se manifeste sous des formes multiples, une guerre polymorphe, à plusieurs visages. On a d’un côté des guerres classiques d’affrontement entre États, comme entre l’Ukraine et la Russie. On a aussi des guerres de guérilla, de contre-insurrection ou de contre-révolution.

On trouve également des guerres ethniques, qui nous renvoient à des formes très anciennes, presque archaïques, de la conflictualité humaine, comme celles qui se déroulent aujourd’hui au Soudan ou dans la région du Kivu. Le XXIe siècle est donc une époque de fragmentation des conflits et de guerres multiples. À ces formes s’ajoutent d’autres types de conflictualité, comme la guerre économique ou la guerre de l’information, qui participent pleinement de la guerre contemporaine.

Dans une perspective clausewitzienne, la guerre reste-t-elle avant tout un instrument politique des États malgré la montée en puissance d’acteurs non étatiques, des milices et du terrorisme ?

La guerre demeure un instrument politique, et pas uniquement au service des États. Plus largement, elle est un instrument politique au service de groupes humains qui ont besoin de la guerre pour s’affirmer, exister et se structurer.

Les acteurs dits non étatiques, comme les milices, ne sont jamais totalement non étatiques. Ils contrôlent un territoire, disposent d’une organisation, d’une hiérarchie, d’un chef, d’une structure de commandement et de financements. Même s’ils ne sont pas reconnus officiellement comme États, leur mode de fonctionnement s’en rapproche fortement.

Par ailleurs, ces acteurs bénéficient presque toujours du soutien d’États. Pensons par exemple au Hamas soutenu par l’Iran, ou à différents groupes djihadistes et islamistes qui reçoivent un appui direct ou indirect d’autres puissances. On parle alors de guerres par procuration, de « proxy ».

Il n’y a donc pas d’un côté une guerre étatique et de l’autre une guerre non étatique. Il existe soit des guerres menées directement par des États, soit des guerres conduites par des structures quasi étatiques, soit des guerres menées par des États à travers des acteurs intermédiaires.

Les acteurs dits non étatiques, comme les milices, ne sont jamais totalement non étatiques. Ils contrôlent un territoire, disposent d’une organisation, d’une hiérarchie, d’un chef, d’une structure de commandement et de financements

Le retour des conflits interétatiques et dits de « haute intensité », en Ukraine, au Moyen-Orient ou en Arménie, marque-t-il un tournant durable après les guerres asymétriques des années 2000 ?

Il faut être très prudent avec le concept de « guerre de haute intensité », qui est d’abord un concept politique avant d’être un concept analytique. En France, il a été largement utilisé pour des raisons de communication, notamment afin de justifier l’augmentation des crédits militaires auprès des parlementaires et du gouvernement.

En réalité, la guerre est toujours de haute intensité pour ceux qui la mènent. On ne fait jamais la guerre à moitié. Ceux qui entrent en guerre le font pour gagner, pour atteindre des objectifs stratégiques clairement définis, et ils s’y engagent pleinement.

Il en va de même pour la notion de guerre asymétrique, à l’égard de laquelle je suis assez circonspect. On a tendance à opposer un acteur doté d’une forte puissance militaire à un adversaire plus faible, mais cela revient à mal comprendre ce qu’est la guerre. Toute guerre tend vers une forme de symétrie. Un adversaire plus faible va chercher à rétablir une équivalence en s’appuyant sur ses points forts.

S’il ne peut affronter son ennemi sur le terrain militaire classique, il adoptera une stratégie d’évitement : guérilla, guerre informationnelle, actions indirectes. Il combattra là où il est le plus fort et évitera là où l’adversaire est dominant. Ce ne sont donc pas des guerres asymétriques, mais des guerres où chacun exploite ses propres avantages.

Parle-t-on à juste titre de guerre hybride ou ces concepts masquent-ils plus qu’ils n’éclairent la réalité des conflits contemporains ?

Si l’on entend par guerre hybride une guerre multiple, alors toute guerre est hybride. Il y a toujours une combinaison de moyens et de milieux. Dans la guerre en Ukraine, par exemple, une partie des combats se déroule en mer Noire, ce qui montre bien l’articulation entre terre, air et mer.

De plus, toutes les guerres comportent une dimension informationnelle et économique. Ce n’est pas nouveau : c’était déjà le cas dans les guerres antiques, médiévales ou napoléoniennes. Aujourd’hui, la guerre économique est centrale. Le blocage des ports ukrainiens en mer Noire a ainsi provoqué des tensions majeures sur l’approvisionnement mondial en céréales, puisque l’Ukraine et la Russie comptent parmi les principaux producteurs.

Plutôt que de parler de guerre hybride, je préfère parler de multiplicité de la guerre. La guerre est une réalité unique qui agit simultanément sur plusieurs champs pour obtenir la victoire finale.

Les nouvelles technologies changent-elles la nature de la guerre ou seulement ses moyens et son tempo ?

Les nouvelles technologies ne changent pas la nature de la guerre. Celle-ci reste fondamentalement la même, ce qui explique l’intérêt toujours actuel des auteurs classiques, qu’ils soient romains, médiévaux ou modernes.

En revanche, ces technologies transforment profondément la conduite de la guerre. Elles modifient les modes d’action, l’organisation du front et de l’arrière, les chaînes de commandement et les rapports entre combattants et sociétés. Comme cela a toujours été le cas dans l’histoire, les États doivent s’adapter à ces évolutions technologiques sous peine d’être dépassés.

La guerre de l’information et la bataille des récits constituent-elles une rupture stratégique majeure ou prolongent-elles des pratiques anciennes de propagande et de désinformation ?

La guerre de l’information, que l’on peut aussi appeler guerre des représentations ou guerre des récits, n’a rien de nouveau. Elle a toujours existé. Dès l’Antiquité, les conflits s’accompagnaient d’une bataille idéologique et symbolique.

Prenons l’exemple de la guerre du Péloponnèse, telle qu’elle est rapportée par Thucydide. Le discours de Périclès vise à donner un sens à la guerre et à expliquer que l’affrontement entre Athènes et Sparte n’est pas seulement militaire, mais aussi politique et idéologique.

Toute guerre est ainsi une bataille d’idées autant qu’une bataille de territoires. Le choix des mots est essentiel : parler de Karabagh ou d’Artsakh, de Cisjordanie ou de Judée-Samarie, ce n’est jamais neutre

Les mots façonnent les récits et participent pleinement au conflit.

Assiste-t-on à un retour du territoire, du nombre et de la force brute comme déterminants centraux de la puissance militaire ?

La guerre repose d’abord sur les hommes qui la font. Le facteur démographique est donc central, même s’il ne suffit pas à tout expliquer. L’Ukraine, malgré son désavantage démographique face à la Russie, parvient à résister grâce à la technologie, à l’organisation et au soutien extérieur.

Cependant, il existe une limite incompressible : sans hommes, et surtout sans hommes jeunes, il est impossible de faire la guerre. Le vieillissement des populations constitue donc un enjeu stratégique majeur pour les États, car une société vieillissante peine à soutenir un effort militaire prolongé.

Le terrorisme islamiste doit-il être compris comme une rupture idéologique radicale ou comme une forme contemporaine de guerre irrégulière inscrite dans la longue durée ?

Je suis assez circonspect quant à l’usage du terme « terrorisme islamiste ». En Afrique notamment, beaucoup de conflits présentés sous cet angle sont en réalité des guerres ethniques anciennes, liées au contrôle des territoires, des ressources ou des voies de circulation.

Un vernis idéologique est souvent ajouté pour donner une justification plus noble à des conflits avant tout matériels. Quant à la distinction entre guerre régulière et irrégulière, elle est largement artificielle. Les raids, la violence et la terreur existent depuis toujours.

Les États eux-mêmes font usage du terrorisme lorsqu’ils bombardent des villes ou cherchent à intimider l’adversaire. Le terrorisme n’est donc pas l’apanage de groupes marginaux, mais un outil de guerre utilisé à différentes échelles.

La remise en cause de l’ordre international annonce-t-elle un monde plus instable et plus conflictuel ou simplement une conflictualité plus assumée ?

Nous avons tendance à idéaliser le passé. Pourtant, les 80 dernières années ont été marquées par des guerres d’une violence extrême : Vietnam, Corée, Yougoslavie, sans oublier les conflits en Somalie, au Biafra ou au Timor oriental.

La guerre froide elle-même était une forme de guerre. Aujourd’hui, contrairement à ce que l’on croit, il y a moins de guerres et moins de morts liés aux conflits qu’il y a 30 ou 40 ans. Il s’agit donc moins d’un effondrement de l’ordre international que d’une amnésie collective face aux conflits passés.

Selon vous, quels types de conflits domineront les prochaines décennies ?

Tous ces types de conflits coexisteront selon les régions et les dynamiques locales. On observe la désagrégation de certains États, comme le Mexique, la Somalie ou le Soudan, où la souveraineté étatique est profondément fragilisée.

Il faut espérer qu’il n’y aura pas de conflit direct entre grandes puissances, notamment en raison du rôle central de la dissuasion nucléaire. Celle-ci fonctionne : elle explique en grande partie les limites de l’escalade en Ukraine.

Quelle que soit la forme des conflits futurs, la dissuasion restera la question centrale. Tous les acteurs, étatiques ou non, se posent la même question : comment faire peur pour dissuader, et ainsi éviter d’être attaqué.

Face aux drames humains, on entend régulièrement des appels à l’intervention militaire occidentale. Pourquoi cette tentation revient-elle sans cesse ?

Parce qu’elle repose sur un mythe profondément ancré dans les mentalités occidentales : l’idée selon laquelle nous aurions non seulement le devoir moral, mais aussi la capacité effective d’intervenir militairement pour réparer les injustices du monde. Dès qu’un drame éclate, en Iran, en Birmanie, au Kurdistan, au Kivu ou ailleurs, surgit la conviction que l’Occident « ne peut pas laisser faire ». Cette posture est moins fondée sur une analyse stratégique que sur une vision quasi religieuse de notre rôle international.

Vous parlez d’un mythe. En quoi est-il comparable à l’interventionnisme de l’État en économie ?

Le parallèle est frappant. En économie, chaque crise ravive l’appel à l’État-providence, perçu comme une entité quasi divine capable de réguler, réparer et stabiliser. En relations internationales, c’est la même logique : face au chaos, l’intervention militaire devient une réponse réflexe. Dans les deux cas, on surestime la capacité d’une autorité centrale à transformer des systèmes complexes, et on sous-estime les effets pervers de l’action.

Quel est le socle idéologique de cet interventionnisme international ?

Il repose largement sur l’universalisme occidental. L’idée que nos valeurs, démocratie libérale, droits de l’homme, État de droit, seraient universellement applicables, et qu’il suffirait de les imposer pour faire advenir la paix. C’est une forme de constructivisme politique à l’échelle mondiale, doublée d’une hubris : celle de croire que l’Occident peut modeler des sociétés entières à son image.

Vous évoquez aussi une forme d’irresponsabilité. Pourquoi ?

Parce que les appels à intervenir sont presque toujours déconnectés de toute réflexion opérationnelle. On dit qu’il « faut » intervenir, mais sans jamais préciser comment : avec quelles forces, quelles munitions, quelles bases, quelle stratégie de sortie. Les conséquences humaines, politiques et géopolitiques sont rarement assumées. Il s’agit souvent davantage de se donner bonne conscience que de proposer une action réaliste.

Les expériences passées confirment-elles cet échec ?

Absolument. Afghanistan, Irak, Libye, Sahel : le bilan est accablant. En Afghanistan, vingt ans de guerre et des milliards de dollars ont abouti au retour des talibans. En Irak et en Libye, la situation s’est aggravée après l’intervention.

Au Sahel, malgré des opérations successives, Serval, Barkhane, Épervier, les conflits ont ressurgi dès le retrait des forces françaises. Ces interventions n’ont pas réglé les problèmes de fond.

Et pourtant, les appels à intervenir persistent…

Oui, et c’est ce qui est le plus inquiétant. Malgré ces échecs, certains continuent de réclamer des interventions en Syrie, en Iran ou en Birmanie, souvent avec une légèreté confondante. On ne sait pas s’il s’agit de naïveté, d’irresponsabilité ou d’un simple besoin d’exister médiatiquement.

Lire aussi :Comment gagner les guerres aujourd’hui ?

Concrètement, que poserait comme problème une nouvelle intervention militaire ?

Tout, ou presque. D’abord la question des moyens : quelles armées seraient engagées, avec quels équipements, sur quelle durée ? Ensuite le cadre juridique : avec ou sans mandat de l’ONU ? Et comment contourner le veto de la Chine ou de la Russie ? Enfin, la dimension régionale : intervenir en Iran ou en Syrie suppose l’accord, ou au minimum la neutralité, de voisins comme la Turquie, le Pakistan, Israël ou les pays du Golfe, qui ne resteront pas passifs face à une guerre à leurs frontières.

Même en cas de succès militaire, la paix est-elle possible ?

C’est l’illusion centrale de l’interventionnisme. Renverser un régime ne signifie pas transformer une société. En Iran, par exemple, le pouvoir ne repose pas uniquement sur les mollahs, mais sur des structures profondes, politiques, sociales et culturelles. Même une chute du régime ne garantirait ni la démocratie ni la stabilité. L’histoire montre qu’on ne construit pas un ordre politique durable à coups de bombes.

Les sanctions internationales ne sont-elles pas une alternative ?

Elles existent déjà, et leur efficacité est limitée. L’Iran, Cuba ou la Corée du Nord sont sous sanctions depuis des décennies sans changement de régime. Les sanctions frappent souvent les populations plus que les élites, et renforcent parfois la cohésion interne autour du pouvoir en place.

Quel est, selon vous, le véritable enjeu intellectuel derrière ce débat ?

Il s’agit d’accepter la fin de l’illusion universaliste. Reconnaître que le constructivisme politique a échoué, que l’Occident n’est pas un démiurge capable de remodeler le monde. Cela ne signifie pas être indifférent aux souffrances humaines, mais accepter les limites de notre action.

Quelle alternative à l’interventionnisme militaire ?

La lucidité. Comprendre que vouloir « faire le bien » à tout prix peut produire l’inverse. À défaut de pouvoir sauver le monde, évitons au moins de l’aggraver par des guerres inutiles, motivées par le sentimentalisme et une hubris démocratique. La retenue n’est pas du cynisme, c’est parfois une responsabilité.

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