Intronisé à 21 ans dans un pays occupé par les grandes puissances, Mohammad Reza Pahlavi aura régné trente-huit ans sur l’Iran, transformant son pays en une puissance régionale moderne mais autoritaire, avant d’être balayé en 1979 par une révolution qu’il n’avait pas su voir venir. Portrait d’un monarque tiraillé entre l’ambition de la grandeur et les excès de la tyrannie.
Des origines militaires à un trône occupé
La dynastie Pahlavi est l’une des plus jeunes de l’histoire iranienne. Elle doit son existence à Reza Khan, un officier cosaque d’origine modeste qui, par un coup d’État en 1921, s’empare progressivement du pouvoir avant de se faire couronner chah en 1925, renversant ainsi la vieille dynastie qadjare. Reza Shah entreprend alors une modernisation radicale du pays, inspirée du modèle kémaliste turc : construction de routes et de chemins de fer, réforme de l’éducation, sécularisation forcée, émancipation des femmes par décret, y compris l’interdiction du voile.
C’est dans ce contexte de transformation accélérée que naît Mohammad Reza Pahlavi le 26 octobre 1919 à Téhéran. Fils aîné mâle et héritier désigné du trône, il reçoit une éducation soigneusement orchestrée : après une scolarité en Suisse au collège Le Rosey — établissement d’élite fréquenté par les grandes familles européennes, il rentre en Iran en 1936 et intègre l’École militaire de Téhéran.
La Seconde Guerre mondiale brise brutalement la trajectoire de son père. Soupçonné de sympathies pro-allemandes, Reza Shah est contraint d’abdiquer en septembre 1941 sous la pression d’une invasion militaire conjointe anglo-soviétique — l’opération Countenance. Il est exilé en Afrique du Sud, où il mourra en 1944. Son fils Mohammad Reza lui succède à tout juste 21 ans, sur un trône fragilisé, dans un pays occupé par des troupes étrangères. Le jeune chah règne, mais ne gouverne guère encore.
« Mohammad Reza Pahlavi monte sur le trône à 21 ans dans un pays occupé par les Alliés. Il règne, mais ne gouverne pas encore. »
L’opération Ajax : le coup d’État qui change tout (1953)
Les premières années du règne de Mohammad Reza sont marquées par une relative ouverture politique. L’Iran dispose d’un Parlement — le Majles — et d’une vie partisane active. C’est dans ce contexte que surgit la figure de Mohammad Mossadegh, avocat nationaliste élu Premier ministre en 1951, qui nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) exploitant le pétrole iranien depuis 1913 au profit quasi exclusif de la Grande-Bretagne. L’Iran entre alors en collision frontale avec Londres.

In this Feb. 16, 1950 file photograph, the Shah of Iran Mohammad Reza Pahlavi reads his inaugural speech at the initial session of his nation’s first senate in Tehran, Iran. The U.S. ambassador to Iran mistakenly told the shah in 1953 that Britain’s newly enthroned Queen Elizabeth II backed a plan to overthrow the country’s elected prime minister and America maintained the fiction even after realizing the error, historians now say. (AP Photo, File)/ARE502/20163372047426/A FEB. 16, 1950 FILE PHOTO./2006121512
La Grande-Bretagne impose un blocus économique sévère et fait appel aux États-Unis. La CIA et le MI6 montent l’opération Ajax — connue en Iran sous le nom d’opération 28 Mordad. En août 1953, des agents américains et britanniques organisent des manifestations de rue financées, corrompent des officiers et des parlementaires, et orchestrent un coup d’État qui renverse Mossadegh. Le chah, qui avait brièvement fui en Italie, revient triomphalement à Téhéran. Mossadegh est arrêté, jugé, et finira ses jours en résidence surveillée.
« Restauré par la CIA en 1953, le Shah sera à jamais perçu par son peuple comme la marionnette des Américains — une étiquette dont il ne se défera jamais. »
Ce coup d’État est le tournant fondateur du règne. Restauré par les Américains, le chah leur est désormais redevable. En échange, il remplace la compagnie pétrolière nationalisée par un consortium international. Les États-Unis deviennent le parrain indéfectible du régime. Pour des millions d’Iraniens, le chah ne sera jamais que la « marionnette des Américains », une étiquette dont il ne se déferra jamais.
La « Révolution blanche » : modernisation et contradictions
Fort du soutien américain et d’une manne pétrolière croissante, Mohammad Reza Pahlavi lance en janvier 1963 un ambitieux programme de réformes baptisé la « Révolution blanche ». Ce programme en dix-neuf points vise à transformer en profondeur la société iranienne.
La réforme agraire en est la pièce maîtresse : les grands domaines féodaux sont redistribués, émancipant formellement des millions de paysans de leur dépendance aux grands propriétaires terriens, dont une partie du clergé chiite. L’émancipation des femmes constitue un autre volet majeur : droit de vote accordé en 1963, accès à l’éducation et aux professions libérales. Des milliers d’écoles et d’hôpitaux sont construits. L’alphabétisation progresse spectaculairement. Le revenu national quintuple entre 1963 et 1977.
« En 1971, le Shah célèbre à Persépolis les « 2 500 ans de l’Empire perse » pour plusieurs centaines de millions de dollars — pendant qu’une large partie de son peuple vit encore dans la pauvreté. »
Mais cette modernisation porte en elle ses propres contradictions. La réforme agraire, mal conduite, pousse des paysans vers les bidonvilles des grandes villes. La manne pétrolière du choc de 1973 provoque une surchauffe économique et une inflation galopante. L’enrichissement est réel, mais inégalement réparti, et s’accompagne d’une occidentalisation culturelle vécue par une partie de la population comme une agression identitaire.
En 1971, le chah organise à Persépolis les fastes célébrant les « 2 500 ans de l’Empire perse », un spectacle colossal évalué à plusieurs centaines de millions de dollars, qui scandalise une population dont une large partie vit encore dans la pauvreté. L’image d’un monarque coupé de son peuple, délirant dans un pharaonisme anachronique, s’impose durablement dans les esprits.
La SAVAK : l’État policier et la terreur ordinaire
Fondée en 1957 avec l’aide technique directe de la CIA américaine et du Mossad israélien, la SAVAK, acronyme persan de Sazeman-e Ettela’at va Amniyat-e Keshvar, « Organisation de renseignement et de sécurité nationale », devient rapidement l’instrument central de la répression politique sous le règne du chah.
La SAVAK n’est pas une simple police politique : c’est un État dans l’État, dont les ramifications s’étendent à l’ensemble de la société iranienne. Elle infiltre les universités, les syndicats, les mosquées, les administrations, les ambassades à l’étranger. On estime qu’elle compte entre 15 000 et 60 000 agents, auxquels s’ajoutent un réseau d’indicateurs civils estimé à plusieurs centaines de milliers de personnes.
« La SAVAK n’était pas une simple police politique : c’était un État dans l’État, dont les tentacules s’étendaient des universités aux mosquées, des syndicats aux ambassades à l’étranger. »
Ses méthodes sont tristement célèbres. Les prisonniers politiques sont systématiquement torturés dans les geôles de la prison d’Evin à Téhéran, devenue le symbole de l’horreur carcérale du régime. Les techniques documentées par Amnesty International incluent l’électrocution, les brûlures de cigarettes, l’arrachage d’ongles et le « gril », une table métallique chauffée sur laquelle les détenus sont attachés.
En 1975, le chah franchit un nouveau pas dans l’autoritarisme en dissolvant tous les partis politiques et en instaurant un parti unique — le Rastakhiz — auquel l’adhésion est quasi obligatoire. Cette décision aliène définitivement les dernières franges de la société encore favorables au régime.
« En supprimant toute opposition laïque organisée, le Shah a involontairement ouvert la voie à ses seuls adversaires survivants : les islamistes de Khomeini, protégés par les mosquées et le respect populaire de la religion. »
La puissance régionale et l’hubris impérial
Au milieu des années 1970, le Shah d’Iran est l’un des dirigeants les plus puissants du monde. Grâce aux revenus pétroliers démultipliés par le choc de 1973, il transforme l’Iran en une puissance militaire régionale colossale, achetant des armements américains par dizaines de milliards de dollars : chasseurs F-14 Tomcat, hélicoptères Chinook, destroyers, sous-marins. L’armée iranienne devient la cinquième puissance militaire mondiale selon certains classements.
Dans le cadre de la doctrine Nixon, le Shah joue un rôle central au Moyen-Orient, intervenant militairement à Oman, maintenant des relations étroites avec Israël, et s’imposant comme l’interlocuteur incontournable de Washington dans la région.
Mais cet hubris révèle aussi des failles profondes. Atteint d’un cancer de la rate dès 1974, il est physiquement et psychologiquement fragilisé au moment précis où la crise s’accélère. Il refuse d’entendre les signaux d’alerte, s’entoure de courtisans flagorneurs et coupe les ponts avec les réalités du pays.
La Révolution islamique : la chute d’un empire (1978-1979)
Les premières grandes vagues de protestation éclatent dès janvier 1978, déclenchées par un article calomnieux contre l’ayatollah Khomeini, figure du clergé chiite exilé en Irak puis en France depuis 1964. Les manifestations à Qom font plusieurs morts. La machine révolutionnaire est enclenchée.
Ce qui frappe les observateurs, c’est la coalition hétéroclite qui se dresse contre le Shah : étudiants laïcs et intellectuels de gauche, bazaris dont les intérêts économiques sont lésés par la modernisation, clergé chiite humilié par la réforme agraire, ouvriers frappés par l’inflation, jeunesse des bidonvilles déracinée par l’exode rural. Tous convergent vers un seul mot d’ordre : à bas le Shah.
« Le 8 septembre 1978, le « Vendredi noir » : l’armée tire sur des manifestants place Jaleh à Téhéran. Cet événement traumatise le pays et radicalise définitivement l’opposition. »
La réponse du régime oscille entre répression et concessions maladroites. Le 8 septembre 1978 — le « Vendredi noir » — l’armée tire sur des manifestants rassemblés place Jaleh à Téhéran. Le chah, hésitant, refuse l’option du massacre général que lui proposent certains de ses généraux. Cette retenue paradoxale précipite sa chute : il paraît désormais ni assez fort pour écraser la révolution, ni assez souple pour la canaliser.
En janvier 1979, sentant que tout est perdu, Mohammad Reza Pahlavi quitte l’Iran le 16 janvier sous prétexte d’un « congé médical ». Il erre de pays en pays — Égypte, Maroc, Bahamas, Mexique, États-Unis, Panama — avant de trouver asile en Égypte auprès d’Anouar el-Sadate. Il y meurt d’un cancer le 27 juillet 1980, à 60 ans, sans avoir jamais officiellement abdiqué.
Le 1er février 1979, l’ayatollah Khomeini atterrit à Téhéran sous les acclamations de plusieurs millions d’Iraniens. La République islamique est proclamée le 1er avril 1979.
L’héritage ambigu d’un règne contrasté
Mohammad Reza Pahlavi reste l’une des figures les plus controversées de l’histoire contemporaine. Modernisateur sincère ou despote corrompu ? Architecte d’un Iran nouveau ou instrument du néocolonialisme américain ? Les jugements divergent radicalement selon les perspectives.
Sa modernisation a été réelle : l’alphabétisation a progressé de 15 % à plus de 50 % de la population, les femmes ont accédé à des droits sans précédent, les infrastructures ont été développées à un rythme spectaculaire. Mais cette modernisation a été imposée d’en haut, sans espace démocratique, par la terreur d’une police politique dont les crimes ont laissé des plaies durables dans la mémoire nationale.
« Le paradoxe ultime du Shah : en réprimant toute opposition laïque, il a pavé la voie à ceux qui allaient le renverser — les islamistes de Khomeini, seuls à avoir survécu intacts à la SAVAK. »
La SAVAK reste le symbole le plus sombre de son règne : des milliers de torturés, d’exécutés, d’exilés, de familles brisées. Le paradoxe ultime de Mohammad Reza Pahlavi est d’avoir, par sa répression impitoyable de toute opposition laïque et libérale, pavé le chemin à ceux-là mêmes qui allaient le renverser, les fondamentalistes islamiques de Khomeini, seuls à avoir survécu intacts à la machine répressive, protégés qu’ils étaient par le réseau des mosquées.
Quarante-cinq ans après sa chute, le Shah d’Iran fascine encore. L’Iran qu’il a gouverné apparaît rétrospectivement, pour une partie des Iraniens épuisés par les rigueurs de la République islamique, comme une époque de relative prospérité et d’ouverture. Mais cette nostalgie sélective oublie trop souvent l’essentiel : sous le règne du « Roi des rois », penser librement pouvait vous coûter la vie.










