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Kenya, Bangladesh, Népal, Madagascar, Maroc, Indonésie, Sri Lanka : en trois ans, sept gouvernements ont vacillé ou chuté sous la pression de mouvements de jeunesse aux méthodes étrangement semblables.
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Derrière l’apparent embrasement numérique spontané, ces révoltes obéissent à une grammaire commune, largement lisible avant qu’elles n’éclatent. Peut-on, dès lors, les voir venir ?
Kenya, Bangladesh, Népal, Madagascar, Maroc, Indonésie, Sri Lanka : en trois ans, sept gouvernements ont vacillé ou chuté sous la pression de mouvements de jeunesse aux méthodes étrangement semblables. Un huitième cas, le Pérou, y ressemble en surface. Nous verrons en effet qu’il relève d’une autre logique, et c’est précisément ce qui le rend utile. L’explication dominante de ces révoltes — un embrasement numérique spontané — ne résiste pas à l’examen. Ces mouvements obéissent à une grammaire commune, largement lisible avant qu’ils n’éclatent. Ce texte ne prétend pas répondre par l’affirmative à la question qu’il pose en titre. Il distingue trois questions que l’on confond trop souvent : où le terrain est-il inflammable, quand la colère devient-elle visible, et qu’est-ce qui, finalement, fait tomber un pouvoir ? La première est partiellement mesurable. Les deux autres le sont beaucoup moins.
Un drapeau, un mode d’emploi
Le 28 août 2025 à Jakarta, un chauffeur de moto-taxi, Affan Kurniawan, est renversé par un véhicule de la police en marge d’une manifestation. Sa mort transforme en explosion une colère qui couvait depuis la révélation que les indemnités de logement des parlementaires atteignaient près de dix fois le salaire minimum de la capitale. Au-dessus des cortèges qui suivent flotte un drapeau de pirate à tête de mort. Tiré d’un manga japonais, One Piece, il devient l’emblème d’une génération sans leader que les manifestants eux-mêmes désignent comme la « génération Z » (Gen Z). Sous la pression de la rue, le président Prabowo Subianto cède. L’indemnité de logement est abrogée dès le 31 août, puis un remaniement ministériel touche cinq ministres le 8 septembre. Le gouvernement tient de peu et recule sur le grief immédiat.
Sept jours plus tard, au Népal, puis trois semaines après à Madagascar, le même drapeau refait surface. Il est hissé au-dessus de mouvements qui, eux, feront tomber un gouvernement. La tentation est grande de conclure à une contagion virale : un symbole qui voyage, une génération connectée qui s’imite d’un pays à l’autre. Si cette lecture n’est pas fausse, force est de constater qu’elle est superficielle. Elle décrit en effet l’écume et non le courant qui la porte. Car ce qui circule d’un pays à l’autre n’est peut-être pas la colère elle-même. C’est son mode d’emploi, avec un répertoire de tactiques — absence de leader identifiable, coordination par réseaux sociaux et messageries sécurisées, apprentissage explicite des mouvements précédents (utilisation de parapluies, lasers, masques et lunettes de protection…) — que des organisateurs kényans, comme nous le verrons, étudiaient déjà méthodiquement avant même d’agir. Dans la lignée des travaux du sociologue Charles Tilly sur les répertoires de contestation et de ceux de Sidney Tarrow sur leur diffusion, Mark Beissinger, qui a notamment étudié les révolutions dites « de couleur » du début des années 2000 (Serbie, Géorgie, Ukraine, Kirghizstan), appelle ce phénomène la diffusion modulaire des répertoires de contestation. Une structure d’action se transmet indépendamment des griefs locaux qui la déclenchent.
Si le drapeau circule, c’est parce qu’il trouve dans chacun de ces pays un terrain déjà prêt à le recevoir — un terrain qui, contrairement à ce que l’apparente soudaineté de ces embrasements suggère, n’a rien d’invisible avant l’explosion. Il est suivi, mesuré, publié, actualisé chaque année ou plus, par des institutions, des entreprises et des think tanks dont c’est précisément le métier. C’est ce paradoxe qui mérite d’être pris au sérieux. Comment un phénomène aussi documenté en amont peut-il continuer à surprendre autant en aval ?
Pourquoi sommes-nous surpris ?
La réponse ne se trouve pas seulement dans la sociologie des mobilisations. Elle est aussi liée à un champ voisin, plus ancien, qui a fait de cette question son objet central : celui de la surprise stratégique.
En 1962, l’historienne Roberta Wohlstetter publie Pearl Harbor: Warning and Decision, une étude devenue classique dans tous les métiers du renseignement. Elle y introduit une distinction restée célèbre : celle du signal et du bruit. L’armée américaine, montre-t-elle, ne manquait pas d’informations sur les intentions japonaises en décembre 1941 (attaque de Pearl Harbor). Au contraire, elle en était submergée. Le problème n’était pas l’absence du signal, mais son noyage dans une masse de bruit qui rendait sa lecture rétrospectivement évidente et prospectivement indiscernable.
Le politiste Richard Betts, qui a poursuivi ce travail vingt ans plus tard dans Surprise Attack: Lessons for Defense Planning, ajoute un second mécanisme, plus dérangeant. Au-delà du bruit, les décideurs peuvent avoir une part de responsabilité active dans la surprise. En effet, reconnaître un signal implique d’admettre une vulnérabilité ou de remettre en cause une politique déjà engagée. Or, des responsables peuvent parfois voir venir l’orage et choisir de parier qu’ils passeront au travers. Nous retrouverons ce mécanisme, presque à l’identique, à Madagascar.
La même mécanique est à l’œuvre dans la lecture que nous faisons des révoltes de jeunesse. Le bruit, ce sont les symboles qui voyagent, les hashtags, le vocabulaire de la « génération sans leader ». Le signal, lui, est ailleurs. Il est lisible dans le taux de chômage des jeunes diplômés, dans les indices de corruption perçue publiés chaque année par Transparency International, dans les tableaux de dette souveraine des institutions financières internationales et dans les scores de liberté politique que Freedom House et le V-Dem Institute mettent à jour annuellement. Ce n’est donc pas l’information qui manque avant l’explosion. C’est l’attention que nous lui portons.
Une objection se pose ici, et il vaut mieux l’établir tout de suite plutôt qu’à la fin. Une fois huit ou dix pays secoués, il est toujours facile de retrouver dans les statistiques les signaux qui semblaient les annoncer. C’est un problème classique de sélection sur la variable dépendante : on choisit les pays qui ont explosé, puis on cherche ce qu’ils ont en commun. Ce texte ne prétend pas y échapper entièrement. Ce qu’il peut faire, en revanche, c’est le rendre visible plutôt que le dissimuler, et le mettre à l’épreuve — d’abord en confrontant le terrain identifié à des pays où rien ne s’est produit, ensuite en testant la grille sur des cas survenus après sa première formulation. C’est l’objet des deux dernières sections de ce texte.
Onze cas, une même grille de lecture
Avant d’entrer dans le détail, voici comment se répartissent les onze cas cités dans ce texte — les huit qui composent le corpus central, plus trois qui servent de repoussoir ou de test.
Où le terrain est inflammable
Ce qu’ont en commun les huit pays du corpus central n’est pas la pauvreté. La plupart ne comptent pas parmi les pays les plus pauvres de la planète. Toutefois, ils partagent un écart : celui entre une jeunesse plus éduquée, plus connectée et plus au fait de ce qui se fait ailleurs que n’importe quelle génération avant elle, et un État ou une économie incapables de tenir la promesse qui va avec cette éducation.
Rien de tout cela n’est nouveau en soi. La thèse de la privation relative — cet écart entre ce qu’une génération croit mériter et ce que la société lui offre effectivement — est ancienne. Elle structure la sociologie des révolutions depuis Political Order in Changing Societies de Samuel Huntington (1968), qui lie l’instabilité à une modernisation plus rapide de la société que l’institutionnalisation politique, jusqu’à Why Men Rebel de Ted Gurr (1970). Ce texte n’ajoute donc pas un ingrédient inédit à cette liste déjà longue : il propose une manière de la lire de façon vérifiable, avant les faits plutôt qu’après.
Le politiste norvégien Henrik Urdal, dans l’étude A Clash of Generations? Youth Bulges and Political Violence, se garde d’affirmer qu’une jeunesse nombreuse produit mécaniquement la violence politique, et il a raison de s’en garder. L’effet est réel, statistiquement robuste, mais ni mécanique ni suffisant à lui seul. Il s’active sous certaines conditions (ralentissement économique, expansion de l’enseignement supérieur non suivie d’emplois, poids démographique des classes d’âge montantes) et retombe quand ces conditions changent. L’Égypte, nous le verrons plus loin, présente une pression démographique jeune au moins aussi forte que n’importe lequel de ces cas, sans qu’aucun embrasement comparable ne s’y soit produit.
C’est la combinaison de plusieurs signaux — et non un indicateur isolé — qui distingue les pays où quelque chose a fini par se produire. Le premier est économique. Prenons le cas d’un chômage des jeunes important, comme au Bangladesh, où 28 % des diplômés de l’Université nationale — un jeune sur quatre, selon une étude de l’institut bangladais BIDS — étaient sans emploi lorsque le gouvernement a réintroduit, en juin 2024, un système de quotas réservant jusqu’à 30 % des emplois publics aux descendants des combattants de l’indépendance de 1971. Le deuxième est politique, avec des États offrant des libertés réelles mais imparfaites — c’est précisément la zone où se concentrent ces cas, ni la misère absolue ni la fermeture politique totale n’y apparaissant comme le terreau principal. Le troisième est relatif, pas absolu : citons l’exemple d’une économie qui décroche d’au moins un point par rapport à sa région, comme au Sri Lanka, où l’agence Fitch dégrade la note souveraine du pays à « CC » dès le 18 décembre 2021, quatre mois avant que Colombo ne suspende le remboursement de sa dette extérieure — un signal public et documenté bien avant que les files d’attente pour le carburant ne s’étirent sur des kilomètres. Le quatrième, enfin, est une perception : le sentiment partagé d’une classe dirigeante structurellement plus âgée, plus riche et plus soucieuse de ses propres intérêts que de ceux de la population qu’elle gouverne. Au Népal, ce sont les « nepo kids », ces enfants de la classe dirigeante dont les sacs de luxe contrastaient, sur les réseaux sociaux, avec le quotidien d’une jeunesse contrainte à l’exil économique dans un pays où le chômage des jeunes dépasse 20 %.
Ce corpus ne prétend pas à l’exhaustivité, et il ne prétend pas non plus que ces quatre signaux soient les seuls qui comptent. Ce sont ceux que la documentation disponible fait apparaître avec le plus de constance. D’autres mobilisations de jeunesse ont ébranlé des gouvernements sur la même période, y compris dans des démocraties plus consolidées : en Corée du Sud, où la destitution du président Yoon Suk-yeol a suivi une tentative de loi martiale, ou en Bulgarie, où le gouvernement Jeliazkov a démissionné en décembre 2025. Cependant, la rupture, dans ces régimes-là, emprunte des voies constitutionnelles déjà là plutôt que de les contourner. La grille proposée ici vise spécifiquement l’entre-deux : des régimes « partiellement libres », où ces voies n’existent pas ou fonctionnent mal.
Quand la colère devient visible
Reste la question qui résiste le plus longtemps à l’explication structurelle. Si tout cela était en germe depuis des années ou des mois, pourquoi l’explosion prend-elle le plus souvent tout le monde de court, y compris, fréquemment, les manifestants eux-mêmes ?
L’économiste Timur Kuran a proposé, dans Now Out of Never: The Element of Surprise in the East European Revolution of 1989, une réponse qui garde toute sa pertinence. Sous un pouvoir qui ne tolère pas la contestation ouverte, chacun a intérêt à dissimuler son vrai niveau de mécontentement (devant ses collègues, ses voisins et parfois même sa propre famille). Le résultat est une société où le mécontentement réel est bien plus élevé que ce que chacun peut observer chez les autres, puisque tout le monde le cache. Il suffit alors d’un événement qui le rend soudain visible et partagé — une loi de finances, une interdiction de réseau social, une coupure d’électricité de trop, un carburant trop cher — pour que chacun découvre, en même temps que les autres, que sa colère est largement partagée. Ce n’est pas le niveau de colère qui change ce jour-là, c’est sa visibilité. Une fois ce seuil franchi, la dynamique s’auto-alimente. Chaque nouveau participant abaisse le coût social de rejoindre le mouvement pour le suivant, jusqu’à ce que la cascade devienne, de l’extérieur, indiscernable d’un raz-de-marée spontané. C’est ce mécanisme, plus que la nature du déclencheur, qui explique la disproportion presque systématique entre l’événement précipitant et ses conséquences. Dans les cas étudiés ici, une interdiction de réseaux sociaux ou des coupures d’eau semblent avoir fonctionné moins comme cause isolée que comme accélérateur d’une colère préexistante.
Le Kenya, en 2024, illustre un second aspect de cette mécanique, moins souvent souligné. Une génération n’apprend pas seulement de son propre terrain, elle apprend activement de celles qui l’ont précédée ailleurs. Le déclencheur est ici un projet de loi de finances qui prévoit d’alourdir la fiscalité jusque sur le pain, avant que la mesure ne soit retirée in extremis quelques jours avant le vote. Ce qui frappe, c’est que le mouvement n’improvise pas dans le vide. Des organisateurs kényans, sans leader identifiable ni parti pour les encadrer, tiennent des discussions publiques sur des « X Spaces ». Ils y étudient explicitement comment le Bangladesh a tenu la pression l’année précédente et comment Hong Kong s’est adaptée à la répression en 2019-2020. « Ne pas avoir de leader unique voulait dire ne pas offrir de cible facile à l’État », résume Okaka Onyango, militant de Nairobi impliqué dans l’organisation des manifestations de 2024. C’est précisément ce que le politiste Mark Beissinger appelle la diffusion modulaire : un répertoire de tactiques circule indépendamment des griefs locaux qui l’activent. Le Parlement est envahi, plusieurs dizaines de manifestants meurent sous les tirs de la police, et le président Ruto retire finalement le texte et remanie son gouvernement.
Un an plus tard, le Népal pousse cette logique jusqu’à son terme le plus inattendu. Le 4 septembre 2025, le gouvernement du Premier ministre K. P. Sharma Oli bloque vingt-six plateformes de réseaux sociaux au motif qu’elles ne s’étaient pas enregistrées auprès de l’État. Quatre jours plus tard, la répression fait, selon les premiers décomptes, une vingtaine de morts, et Katmandou brûle sous le même étendard venu d’Indonésie. Oli démissionne dès le lendemain — le bilan s’alourdira dans les jours suivants, jusqu’à un total de 72 morts confirmé par le ministère de la Santé et 2 660 blessés. Une génération qui n’avait jusque-là aucune existence politique partisane organisée choisit en ligne, au terme d’un vote improvisé sur un serveur Discord, la candidate qu’elle souhaite voir diriger le gouvernement intérimaire. Sushila Karki (73 ans), ancienne présidente de la Cour suprême, devient la première femme à diriger le pays. Le scrutin numérique qui l’a désignée n’a rassemblé qu’environ sept mille sept cents voix, pour un pays de trente millions d’habitants, et le procédé n’a rien d’irréprochable. Aditya Khare, l’un des participants au serveur Discord Hami Nepal, rapporte que « les modérateurs décidaient qui pouvait s’exprimer, tout le monde n’a pas eu sa chance ».
Ce qui fait tomber le pouvoir — ou pas
Reste la question la plus difficile. Pourquoi, sur un terrain comparable, certains pouvoirs cèdent-ils tout, d’autres rien, et d’autres un peu ?
À Madagascar, la réponse tient dans l’histoire personnelle du président visé. Andry Rajoelina est lui-même arrivé au pouvoir en 2009 à la faveur d’un mouvement de rue épaulé par l’armée. Seize ans plus tard, à partir du 25 septembre 2025, des coupures d’eau et d’électricité endémiques déclenchent à Antananarivo un mouvement qui prend une tournure différente de ses voisins. Ce n’est plus seulement le gouvernement qui cède, c’est l’armée qui bascule. Le 11 octobre, l’unité militaire CAPSAT (Corps des personnels des services administratifs et techniques) rejoint les manifestants. Rajoelina quitte le pays dans la nuit et l’Assemblée nationale vote sa destitution le 14 octobre. Le colonel Michael Randrianirina est investi président le 17 octobre et salue, dans son discours, le rôle des manifestants de la génération Z. C’est une configuration qui présente une nette analogie avec le mécanisme décrit par Betts, celui d’un pouvoir qui voit venir l’orage et parie qu’il passera au travers — exactement ce que Sheikh Hasina avait fait deux mois plus tôt au Bangladesh, avant que le chef d’état-major de l’armée ne lui retire son soutien en coulisses et qu’elle ne fuie Dacca en hélicoptère. Une réserve s’impose cependant : le mécanisme qui a renversé Rajoelina décrit d’abord une dynamique militaro-institutionnelle typiquement malgache, pas nécessairement un mécanisme propre à la génération Z. Le terrain social explique pourquoi la mobilisation a émergé. Il n’explique pas, à lui seul, pourquoi c’est l’armée, et non les urnes ou la rue seule, qui a fini par trancher.
Le Kenya et l’Indonésie, déjà étudiés ci-dessus, illustrent un troisième scénario, « intermédiaire » : le pouvoir cède sur le grief immédiat sans jamais lâcher prise. Ce qu’Erica Chenoweth documente à l’échelle globale, ces cas l’illustrent localement. Cette politiste dirige à Harvard le NAVCO Data Project, l’un des plus vastes projets de données sur la résistance civile, et y montre que le taux de succès des mobilisations non violentes de masse est passé d’environ 52 % au XXᵉ siècle à environ 34 % sur la période récente. Dans une analyse publiée par l’International Center on Nonviolent Conflict, elle attribue ce recul moins à un affaiblissement des causes qu’à un apprentissage des pouvoirs en place, de plus en plus rodés à la répression ciblée.
C’est précisément ce qu’illustrent, en creux, deux autres cas où le terrain était réuni sans que la rupture n’ait eu lieu. L’Égypte est l’exemple le plus instructif d’un terrain mûr sans mouvement : un jeune sur quatre participe activement au marché du travail et plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon une étude du Stiftung Wissenschaft und Politik — une pression au moins aussi forte que n’importe lequel des cas précédents. Pourtant rien de comparable ne s’y est produit. Le régime dispose de leviers que n’ont pas eus les gouvernements tombés ailleurs : cooptation via un « Presidential Leadership Programme » lancé en 2015, répression légale via une loi anti-cybercriminalité qui a servi de base à plus d’une centaine de poursuites entre 2020 et 2025, et peut-être une soupape migratoire — les ressortissants égyptiens ont représenté en 2025 la deuxième nationalité la plus nombreuse parmi les franchissements irréguliers des frontières de l’Union européenne (UE). Le Nigeria, à l’inverse, montre qu’un terrain réprimé ne se résorbe pas pour autant. Le mouvement #EndSARS, stoppé net en 2020 par la fusillade du Lekki Toll Gate, a resurgi quatre ans plus tard sous un nom différent, #EndBadGovernance, porté cette fois par la suppression des subventions sur le carburant. La colère n’avait pas disparu. Elle avait changé de motif et attendu son heure, sans qu’on puisse pour autant prouver qu’elle se serait de toute façon remobilisée sans ce nouveau déclencheur.
Le Maroc et la Serbie confirment ce même décalage entre émergence et issue, cette fois en contexte de mobilisation étudiante massive. À l’automne 2025, le royaume marocain, où le taux de chômage atteignait 36,7 % chez les jeunes en 2024, a vu le mouvement GenZ 212 organiser en ligne des manifestations contre la dégradation perçue des services publics de santé et d’éducation. La répression et quelques concessions budgétaires ont contenu la mobilisation sans qu’aucune rupture politique n’ait eu lieu. En Serbie — hors de ce corpus, mais utile en miroir —, un mouvement étudiant d’une ampleur inédite s’est levé après l’effondrement, le 1ᵉʳ novembre 2024, de l’auvent de la gare de Novi Sad, un accident qui fera au total seize morts. Selon le Journal of Democracy, la mobilisation a culminé le 15 mars 2025 avec plus de 300 000 manifestants à Belgrade et a obtenu des démissions ministérielles, sans jamais faire tomber le président Vučić, le pouvoir ayant davantage misé sur le contrôle que sur la réforme.
Le Pérou, enfin, mérite un traitement à part. Il ne s’agit pas d’un cas de plus dans ce corpus, mais d’un test de ses limites. Le 5 septembre 2025, le gouvernement publie le règlement d’une réforme des retraites imposant, dans un pays où plus de 70 % de l’emploi est informel, l’affiliation obligatoire de nouveaux actifs à un fonds de pension. La mobilisation prend la rue dès le 13 septembre à Lima. En conséquence, le Congrès supprime l’obligation de cotisation pour les indépendants le 20 septembre, sans satisfaire les protestataires. Trois semaines plus tard, le 10 octobre, le Congrès destitue la présidente Dina Boluarte. Il invoque l’« incapacité morale permanente », le même mécanisme déjà utilisé contre Martín Vizcarra en 2020 et Pedro Castillo en 2022, principalement au motif de son incapacité supposée à gérer l’insécurité, dans un climat marqué par des soupçons de corruption. Le choix récurrent de cette clause dit l’essentiel : le Pérou relève moins du mécanisme terrain-plus-bascule décrit ici que d’une instabilité institutionnelle chronique. Le successeur de Boluarte, José Jerí, hérite aussitôt du même problème. Dès le 15 octobre, de nouvelles manifestations, cette fois liées à des accusations d’agression sexuelle, font un mort et plus de quatre-vingts blessés. Jerí est destitué à son tour. Lui succéderont José María Balcázar pour cinq mois, puis Keiko Fujimori Higuchi depuis juillet 2026.
Le test hors échantillon
Une objection reste entière, et plus dure que celle de la reconstruction a posteriori : combien de pays cochent ces mêmes cases sans qu’il ne se passe jamais rien ? Si la réponse est « des dizaines », cette grille ne prédit pas grand-chose. Freedom House classe, dans son rapport Freedom in the World 2026, 48 pays « partiellement libres » sur 195 évalués. C’est le vivier de départ, et la grande majorité n’ont connu aucun embrasement Gen Z. Ce problème n’est pas propre à cette grille. La Political Instability Task Force, notamment soutenue par la CIA, l’a documenté dès 2010. Dans son test hors échantillon, 86 % des ruptures effectivement survenues figuraient dans le quintile de risque le plus élevé du modèle. Si l’on reprend maintenant les données brutes de son propre tableau de résultats, on constate que, parmi les pays-années classés à ce même niveau de risque, environ 93 % n’ont, eux, jamais rien connu — la différence entre sensibilité et valeur prédictive positive. Autrement dit, savoir où regarder n’est pas la même chose que savoir ce qui va se produire. Dans The Perils of Policy by P-Value, le politiste Michael Ward, qui a lui-même contribué à bâtir des modèles quantitatifs de prévision des conflits, en tire une leçon sévère avec ses coauteurs Brian Greenhill et Kristin Bakke : les études à grande échelle sur les conflits ont produit un grand nombre de résultats statistiquement significatifs, mais peu d’indications précises pour anticiper le déclenchement d’un conflit. Leur objection s’applique presque mot pour mot ici. Le projet ViEWS d’Håvard Hegre tire la même leçon en évitant le pari du tout ou rien, au profit de scores de probabilité continus. Cette grille n’échappe pas à la règle. Elle n’a pas vocation à isoler à coup sûr les pays qui basculeront, seulement à réduire un univers de près de deux cents pays à une liste courte.
Reste à savoir ce que donne cette liste mise à l’épreuve du temps. Le 6 novembre 2025, l’Atlantic Council appliquait une version simplifiée de cette grille pour désigner deux pays « à surveiller » : le Honduras et la Côte d’Ivoire. Le cas hondurien est le plus probant, car il est intégralement postérieur à la publication. Le dépouillement de l’élection du 30 novembre 2025 a été perturbé, à partir de la mi-décembre, par des troubles sérieux qui ont retardé le recomptage des voix. La tension est montée exactement là où la grille l’annonçait, sans se transformer en rupture. Le cas ivoirien est plus ambigu : l’essentiel des manifestations de l’opposition avait déjà eu lieu au moment de la publication. Ce n’est donc pas une prédiction vérifiée, mais la confirmation qu’un risque identifiable restait actif. Pris ensemble, ces deux cas donnent un résultat honnête plutôt que spectaculaire. La grille a repéré la zone de vulnérabilité, sans jamais prétendre dire si la répression ou la résolution électorale suffirait à contenir la pression.
La grille, en pratique
Reprise sous une forme plus opérationnelle, cette grille tient en six questions à poser à n’importe quel pays « partiellement libre » — sans qu’y répondre garantisse ni l’émergence, ni l’issue d’une mobilisation.
Les quatre premières lignes aident à repérer un terrain propice à l’émergence d’une mobilisation. La cinquième explique pourquoi son déclenchement paraît toujours soudain. La sixième touche à l’issue, et c’est elle qui, systématiquement, échappe le plus à la grille.
Sortir de la surprise systématique
Ce que ces onze cas ont en commun n’est donc ni un hasard, ni un symbole qui voyage tout seul, ni un déterminisme mécanique où une jeunesse nombreuse et connectée produirait automatiquement la révolte. C’est une conjonction de signaux mesurables, publiés, disponibles bien avant que l’écume médiatique ne s’en empare. C’est aussi un mécanisme de bascule qui explique pourquoi cette conjonction produit, presque toujours, une explosion d’apparence soudaine plutôt qu’une dégradation progressive et visible. Le Pérou, à sa manière, confirme la règle en l’exceptant : là où l’instabilité institutionnelle est déjà la norme, le mécanisme terrain-plus-bascule perd une grande partie de sa capacité explicative.
Il faut cependant tirer de cette démonstration une conclusion plus pratique que prédictive. Une grille comme celle-ci ne dira jamais qu’un pays « va se révolter ». Elle peut en revanche signaler qu’un pays mérite d’être regardé autrement, non plus seulement à travers les événements qui viennent de se produire, mais à travers les tensions qui s’accumulent, les déclencheurs susceptibles de les rendre visibles et les fractures qui pourraient déterminer la suite. Autrement dit, elle ne supprime pas l’incertitude : elle permet de mieux l’organiser.
C’est précisément pour cette raison que ce type de mécanisme devrait, lorsqu’il n’existe pas déjà, être intégré aux dispositifs de veille des acteurs qui ont à gérer le risque. Diplomates, analystes-pays, entreprises exposées, assureurs, institutions financières ou organisations internationales n’ont pas besoin d’une nouvelle prophétie. Ils ont besoin de dispositifs capables de mettre en regard, dans la durée, des indicateurs économiques, sociaux, politiques et sécuritaires. Ils ont besoin de distinguer le bruit du signal, de conserver une mémoire des alertes qui ne se sont pas réalisées et, surtout, de réexaminer régulièrement les hypothèses qui avaient conduit à écarter un risque.
Cela suppose trois habitudes simples. La première est le rendez-vous fixe plutôt que la lecture au fil de l’actualité. Les statistiques mobilisées dans cet article sont publiées à date connue — par exemple, le rapport annuel de Transparency International et de Freedom House en début d’année, les mises à jour de l’ILOSTAT et de la Banque mondiale en continu —, ce qui permet une revue calendaire plutôt qu’une réaction à chaud.
La deuxième est la tenue d’une liste courte de pays « en zone grise », actualisée à mesure que les indicateurs évoluent. Il ne s’agit pas d’une liste de futurs soulèvements, encore moins d’un classement des pays à risque, mais d’un portefeuille de situations qui justifient une attention renforcée. Sur le continent africain, le Togo, l’Ouganda ou le Cameroun peuvent, à ce titre, constituer des cas à suivre, non parce qu’ils seraient destinés à reproduire les trajectoires observées ailleurs, mais parce que plusieurs des conditions identifiées dans cette grille y sont réunies.
La troisième est peut-être la plus importante : ne jamais confondre le calme avec la disparition du risque. L’Égypte et le Nigeria montrent qu’un mouvement contenu peut laisser derrière lui des réseaux, des griefs et des apprentissages qui réapparaîtront sous une autre forme. À l’inverse, un pays qui accumule les signaux sans connaître de mobilisation rappelle qu’un terrain inflammable n’est pas une mobilisation en puissance. La veille doit donc conserver les deux possibilités ouvertes : celle de l’embrasement et celle de sa non-occurrence.
Cette discipline prend une importance particulière dans un environnement où l’incertitude politique ne diminue pas. Le retour assumé du rapport de force, le durcissement de certaines pratiques de coercition et l’affaiblissement de mécanismes institutionnels qui permettaient autrefois d’absorber les tensions rendent plus coûteuse la surprise — qu’elle vienne de la rue, des institutions ou des appareils de sécurité. Dans un tel environnement, la question pertinente n’est plus de savoir si l’on peut prédire les crises. Elle est de savoir si l’on dispose, avant qu’elles ne surviennent, d’un mécanisme suffisamment robuste pour remarquer que quelque chose est en train de changer.
Pour ceux qui cherchent à lire le risque, trois questions doivent être distinguées : où se trouve la vulnérabilité, quand se transforme-t-elle en mobilisation, et cette mobilisation peut-elle réellement changer le rapport de pouvoir ? La première peut être en partie mesurée. La deuxième reste largement imprévisible. La troisième dépend surtout des institutions — le Pérou en offre une illustration particulièrement frappante, par l’absurde.
Le véritable intérêt de cette approche n’est donc pas de promettre une prévisibilité qui n’existe pas. Il est plus simple et peut-être plus utile : ne plus découvrir après coup que les signaux étaient là. La question est désormais de savoir si nous avons organisé nos propres systèmes pour les détecter avant qu’ils ne se transforment en crise.








