Entre les années 1960 et 1989, une série d’organisations recourant au terrorisme a surgi en Europe occidentale. Parmi les plus célèbres figurent la Rote Armee Fraktion en Allemagne de l’Ouest, les Brigades rouges italiennes et, dans une moindre mesure, Action directe en France. Cette période alimente une abondante littérature évoquant un complot mondial piloté par Moscou et divers pays du « socialisme réel », et leurs services secrets1 respectifs.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
En raison de la rareté des sources fiables disponibles, cette question de l’histoire du terrorisme est restée dans une relative obscurité pendant assez longtemps2. Et ce n’est que depuis une dizaine d’années, grâce au travail de quelques historiens qui ont pu accéder totalement ou partiellement aux archives de la Stasi (RDA), et des services tchécoslovaques, bulgares, hongrois, polonais et roumains, que l’on commence à disposer de connaissances solides sur cet aspect des complexes terroristes qui se sont structurés à cette époque. Bien entendu, ces avancées sont encore partielles (archives soviétiques, israéliennes et « occidentales » non ouvertes, dépouillement incomplet et destruction de beaucoup de documents en 1989/1990), mais les acquis sont suffisamment importants pour mériter d’être connus.
On peut dater une sorte de saut qualitatif dans la connaissance de cette problématique avec la parution d’un excellent ouvrage collectif en 20213, et de quelques articles qui ont balisé ce terrain de recherches. Ces résultats sont bien entendu encore provisoires, mais deux acquis importants s’en dégagent.
Moscou face au terrorisme
D’abord, la confirmation de l’inexistence du complot mondial moscovite. Ce fait, que des chercheurs sérieux avaient déjà suggéré il y a longtemps4, se trouve maintenant confirmé. En effet, les archives contiennent d’abondants documents qui prouvent l’extrême méfiance (voire l’antipathie) des gouvernements et des services des pays de l’Est envers ces groupes armés au mieux incontrôlables et au pire dangereux pour leur sécurité interne et leur réputation internationale. Cette attitude s’explique pour plusieurs raisons, dont le rejet du terrorisme par le marxisme officiel, les sympathies anarchistes et/ou plutôt maoïstes de bon nombre d’ECC (entités communistes combattantes) et leurs conflits violents avec les partis communistes locaux alignés sur Moscou. Mais dans un contexte d’antagonisme Est-Ouest parfois aigu, cette hostilité s’accompagnait d’une certaine tolérance, voire d’aides logistiques ponctuelles, ou encore l’accueil dans les années 1980 en RDA de militants (surtout des femmes) de la RAF qui ont abandonné la lutte armée5. Cela à la condition de changer d’identité et de se fondre dans la population générale, avec sans doute seulement quelques rares contacts avec le reste de l’organisation qui poursuit la lutte en RFA.
Sur un autre cas qui a suscité beaucoup de spéculations à l’époque, à savoir les relations entre la Tchécoslovaquie et les Brigades rouges, les évidences mises en lumière jusqu’à présent sont plutôt maigres6. Certes, on a des traces de plaintes de dirigeants du PCI auprès de leurs camarades tchèques à ce sujet (suivis, bien entendu, de démentis formels) ; on sait aussi que des dirigeants des BR ont effectué plusieurs voyages à Prague, et surtout l’emploi d’armes tchèques par les brigadistes était courant.
Notamment le célèbre pistolet-mitrailleur Skorpion VZ 61, qui aurait incidemment servi à assassiner Aldo Moro en 1978
Ces indications montrent l’existence indéniable de contacts, mais, en l’état des documents (conservés et dépouillés) à ce jour, il est impossible d’en savoir davantage. Et des remarques analogues peuvent être faites pour la plupart des autres anciens pays socialistes qui ont ouvert plus ou moins tard et complètement les archives de leurs services de sécurité intérieure et extérieure. C’est donc plus à des conclusions négatives provisoires portant sur la fameuse « main de Moscou et de ses satellites » qu’il est possible de parvenir actuellement. Mais ce résultat, en lui-même, est loin d’être négligeable, car il jette une lumière vive sur le secret, le mensonge et la désinformation qui entourent les complexes terroristes en général, et ceux qui se sont structurés durant la guerre froide en particulier.
Pays socialistes et réseaux
Le deuxième acquis de la recherche historique sur le sujet concerne les relations des « pays socialistes », non plus avec des groupes agissant dans un cadre étatique, mais avec des réseaux internationaux de caractère plus ou moins mercenaire. Des chercheurs de différents pays (élément important étant donné les langues d’origine des sources) ont accédé à des documents importants concernant deux réseaux : le groupe dirigé par Carlos (Illich Ramírez Sánchez) et l’organisation Abou Nidal.
Dans ces deux cas, une attitude ambivalente prévaut, surtout en fonction des relations changeantes des pays socialistes avec les États arabes (Irak et/ou Syrie, surtout) qui sponsorisent tour à tour ces entités. Pour Carlos et des membres de son groupe (jamais plus d’une dizaine d’individus), chaque pays ajuste son comportement sur la base des considérations communes suivantes : a) méfiance absolue malgré des proclamations « anti-impérialistes » partagées ; b) surveillance minutieuse des entrées et sorties du pays, et tout au long du séjour ; c) incitations plus ou moins fermes visant à les faire partir au plus tôt, si possible définitivement. On est donc très loin du mythe de Carlos, le super terroriste, agent des services secrets de l’Est, qui a nourri une abondante littérature relayant la désinformation occidentale7. Dans l’ensemble, c’est sans doute avec la Hongrie, où Carlos disposait pendant quelque temps d’une villa et de notables facilités de mouvement, que les relations furent les plus intenses, avant son expulsion discrète en 1985.
Le cas du réseau Abou Nidal, également centré sur la problématique moyen-orientale, est quelque peu différent de celui de Carlos.
Ici, les pays principaux sont la Pologne et, dans une moindre mesure, la RDA8
Dans ce cas, l’implantation du réseau s’est faite principalement à l’aide de la création d’entreprises d’import-export (principalement d’armes, mais pas exclusivement) en vue de permettre à la fois de bénéficier de la corruption de hauts cadres militaires polonais et de possibilités de transférer des marchandises militaires ou problématiques à divers pays (l’Irak, par exemple) ou mouvements faisant l’objet d’embargos et/ou de sanctions. Et c’est dès lors en base à cette assise financière que le réseau Abou Nidal fut en mesure d’effectuer son travail proprement « politique », consistant en quelques attentats contre des cibles juives (restaurant Goldenberg à Paris en 1982, par exemple) et surtout l’assassinat de dirigeants palestiniens jugés trop accommodants avec Israël.
Terrorisme et désinformation
Au-delà des connaissances factuelles que ces travaux apportent à l’histoire du terrorisme, cette période offre également une série d’enseignements d’ordre plus général. Car, au moyen d’une étude maintenant progressivement plus solide de cette période, il est possible de mesurer à quel point le terrorisme, fait de secret, de manipulation et de mensonge, est une technique de communication violente qui se prête magnifiquement à la désinformation. Et on ne peut manquer d’être frappé par l’analogie entre les procédés discursifs qui se fondaient sur l’ubiquité de « la main de Moscou » pour expliquer le surgissement de complexes terroristes à travers le monde, et la situation post-11 septembre 2001. En effet, il y aurait beaucoup à gagner à procéder à une étude comparative sérieuse entre les narrations des années 1980 et celles qui ont présidé au lancement de la « guerre au terrorisme » des années 2000. Certes, des différences existent entre la rhétorique politique anticommuniste dans un cas et les considérations d’allure théologique dans l’autre. Cependant, alors comme maintenant, avec l’islamisme djihadiste, on aurait affaire à une menace globale contre « le monde » et « la civilisation », avec d’un côté le même camp du bien (et de la démocratie) et de l’autre une entité visqueuse comme al-Qaïda et ses multiples avatars tenant lieu de Kremlin mystérieux et menaçant9. Et si les cibles changent (partiellement) avec le temps, la logique qui préside au ciblage demeure invariable.
Ainsi, pour revenir au contexte de la guerre froide, en mesurant mieux la réalité et les limites évidentes des relations entre les États socialistes et les ECC, on comprend mieux les raisons de leur échec généralisé. Ce dernier est évidemment dû avant tout à une analyse absurde de la situation géopolitique interne et externe des pays concernés, et à l’isolement pathétique des petits groupes armés qui tentent de mobiliser les masses qui restent sourdes à leur appel. Ce qui conduit aussi à réfléchir sur le rôle et l’efficacité du soutien étatique à des entités recourant au terrorisme.
Les cas des réseaux transnationaux de nature mercenaire sont légèrement différents. Pouvant passer plus ou moins facilement d’un protecteur moyen-oriental à l’autre, leur flexibilité s’avéra plus grande. Mais en fin de compte, tout comme les ECC à ancrage local, leur destin fut semblable. Le groupe Abou Nidal a totalement disparu, et Carlos réside désormais à la maison centrale de Poissy.
Ces divers épisodes, bien qu’ils soient clos en ce qui concerne leur phase active, n’en demeurent pas moins des objets passionnants d’étude. En particulier parce qu’ils permettent de faire converger le travail des historiens et celui des spécialistes du terrorisme. En la matière, le chantier est encore énorme, mais, sur la base des acquis déjà engrangés10, il y a fort à parier qu’il nous réserve encore quelques surprises à l’avenir.
Notes
- Pour ne citer que deux exemples, on a : Claire Sterling, Le réseau de la terreur, J.-C. Lattès, 1981 ; Roland Jacquard, Les dossiers secrets du terrorisme, Albin Michel, 1985. ↩
- Pour un rapide état des connaissances avant l’exploitation des archives des pays de l’Est : Rémi Kauffer, « Communisme et terrorisme », in : Stéphane Courtois et al., Le livre noir du communisme, Robert Laffont/Bouquins, 2003, p. 411-419. ↩
- A. Hänni ; Th. Riegler ; P. Gasztold (Eds.), Terrorism in the Cold War, vol. I, Bloomsbury, London, 2021. (Le vol. II concerne les pays occidentaux). Pour un bon compte rendu de l’ensemble : Daniela Richterova, « Reconnecting the dots : state-terrorist relations during the Cold War », Intelligence and National Security, vol. 38, n°1, 2023, p. 171-177. ↩
- Notamment : Xavier Raufer, Terrorisme : maintenant, la France ? Garnier, p. 206-222. ↩
- Sur ce point, on peut voir le magnifique film de Volker Schlöndorff, Les Trois Vies de Rita Vogt (2000). ↩
- Jakub Petlíák ; Miroslav Mareš, « The Red Brigades and communist Czechoslovakia : a troubling legacy full of ambiguities », Intelligence and National Security, vol. 35, n° 6, 2020, p. 870-884. ↩
- Voir surtout : Daniela Richterova, « The anxious host : Czechoslovakia and Carlos the Jackal 1978-1986 », The International History Review, vol. 40, n° 1, 2018, p. 108-132 ; Adrian Hänni, « Secret Bedfellows ? The KGB, Carlos the Jackal and Cold War Psychological Warfare », Studies in Conflict and Terrorism, vol. 43, n° 1, 2020, p. 69-87. Des chapitres importants concernant Carlos et le groupe Abou Nidal se trouvent également dans le livre de Hänni, Riegler et Gasztold référencé en note 3. ↩
- Voir notamment : Przemysław Gasztold, « The People’s Republic of Poland, the Soviet bloc and international terrorism : the determinants of secret relations in the Cold War Period », Terroryzm, n° 3, 2023, p. 327-360. ↩
- Nous avons développé quelques aspects de cette question au cours d’un débat scientifique récent : Daniel Dory, « Le Hamas et le « terrorisme global ». Un bref commentaire sur l’article d’Ely Karmon », Sécurité globale, n° 37, 2024, p. 53-58. ↩
- Voir, par exemple, la synthèse provisoire suivante : Thomas Riegler, « Quid pro quo. State sponsorship of terrorism in the Cold War », in : Jussi M. Hanhimäki ; Bernhard Blumenau (Eds.), An International History of Terrorism, Routledge, London-New York, 2013, p. 115-132. ↩










