L’Europe en route vers la décolonisation numérique ?

11 mars 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : (c) SiPearl

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L’Europe en route vers la décolonisation numérique ?

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C’est un fait, l’Europe est une colonie numérique des États-Unis et de la Chine. Tenaillé sur les plans technique et réglementaire, le Vieux-Continent cherche la parade. Pour atténuer les effets, les responsables politiques musclent leur stratégie tandis que la sphère privée pousse ses solutions. Parmi elles, la société française SiPearl vient de concevoir un processeur haute performance qui pourrait contribuer à préserver la souveraineté technologique du continent.

Si le nom de Rhea-1 n’est pas connu du grand public, il sonne comme une belle promesse dans le monde de la deeptech européenne. Il s’agit, en effet, du seul processeur européen haute puissance, conçu en France par SiPearl et capable de rivaliser avec ses concurrents asiatiques et nord-américains. À lui seul, Rhea-1 a replacé l’Europe dans la course. Selon Ian Jenks, président du conseil d’administration de SiPearl, il s’agit ni plus ni moins que « du premier design de CPU réalisé en Europe depuis plus de quarante ans ». Une véritable petite révolution pour le Vieux Continent : en Europe, aucun des plus puissants supercalculateurs ne contenait jusqu’à présent de puces européennes. Avec ce que cela comporte de risques en termes de souveraineté et d’approvisionnement. Dès cette année, plusieurs milliers de Rhea-1 équiperont le premier supercalculateur exascale européen – qui porte le nom de guerre de « Jupiter » – installé à Jülich (Allemagne). Avec Rhea-1, SiPearl vient donc de changer la donne. Une bonne nouvelle à la fois technologique, et politique.

Rhea-1, premier processeur européen haute puissance depuis quarante ans : une révolution technologique qui est aussi, et surtout, un acte de souveraineté politique.

L’Europe ne doit pas devenir une « esclave numérique »

Réunis à Berlin le 18 novembre dernier au cours du Sommet sur la souveraineté numérique européenne, dirigeants politiques, investisseurs et chercheurs européens n’ont eu qu’un mot d’ordre : présenter des mesures concrètes susceptibles de favoriser les infrastructures et les solutions innovantes au niveau européen et donc de réduire nos dépendances technologiques. « L’Europe a tout pour être à l’avant-garde de l’ère numérique, assure Emmanuel Macron. Elle redouble d’efforts pour accélérer le rythme de l’innovation européenne, maintenir une protection des données très forte et demander des conditions de marché équitables. Les acteurs privés et publics doivent désormais intensifier leurs efforts pour développer et adopter des technologies européennes. »

Cette volonté politique se concrétise notamment avec le lancement d’un Indice de Résilience Numérique (IRN), le 26 janvier dernier, à l’occasion des premières Rencontres de la souveraineté numérique à Bercy. L’IRN est un outil qui permet aux dirigeants et collectivités d’évaluer leur autonomie technologique, économique et juridique à travers 20 critères.

Une initiative forte qui rappelle que le discours sur la souveraineté n’est pas creux, loin de là. « Politiquement en ce moment, tout ce qui est souveraineté, technologie européenne et idéalement technologie européenne d’abord pour le marché européen, on y croit beaucoup, avance Philippe Notton, PDG de SiPearl. Il était temps que les Européens se réveillent. On va dire que c’est peut-être la dernière chance pour ne pas devenir définitivement une colonie de 480 millions d’esclaves numériques. » Créée il y a à peine sept ans, en 2019, SiPearl avance à pas de géant. Elle compte aujourd’hui 2 200 salariés, dont 75 % en R&D, et a mené plusieurs levées de fonds significatives qui lui ont permis d’atteindre son but : le développement du premier processeur haute puissance « made in Europe ».

Bruxelles contre-attaque

L’émergence de ce nouvel acteur ne s’est pas faite par hasard. SiPearl est le fruit d’une politique réunissant acteurs publics et privés. L’impulsion initiale remonte à 2017, et vient de Bruxelles. L’objectif de l’Union européenne est alors de ne pas reproduire les erreurs du passé, notamment avec le développement d’Internet, à la fin du millénaire précédent — développement à côté duquel l’Europe était passée complètement, avec le résultat que l’on connaît aujourd’hui : les GAFAM ont tout raflé.

Deux ans plus tard, en 2019, l’État français se met en ordre de bataille avec le Plan Deeptech, l’un des axes de la stratégie France 2030. Objectif annoncé : faire de la France la locomotive européenne en termes de très haute technologie, avec, par exemple, la création de 500 nouvelles entreprises par an dans ce secteur. « Depuis 2019, le rôle de l’État dans le développement de la deeptech s’est montré crucial en créant un terreau fertile pour la création de start-up et leur développement en France ou en Europe, assure Bruno Bonnell, secrétaire général du Secrétariat général pour l’investissement (SGPI). Avec le Plan Deeptech, l’État a déployé des moyens importants pour accélérer, notamment le transfert de technologie depuis les écosystèmes d’enseignement supérieur et de recherche, la concurrence à l’international dans ce domaine est féroce. »

« C’est peut-être la dernière chance pour ne pas devenir définitivement une colonie de 480 millions d’esclaves numériques. »

— Philippe Notton, PDG de SiPearl

Si la volonté politique était là, il fallait aussi réunir des conditions financières pour développer un processeur 100 % européen. « Un de nos gros investisseurs, c’est l’EIC – l’European Innovation Council –, qui est le plus gros fonds d’e-tech européen, avec plus de 6 milliards investis au total, souligne le PDG de SiPearl. Il y a clairement une vision européenne et la volonté de mettre de la technologie européenne dans l’esprit européen, plutôt que de la technologie américaine. Quand vous achetez des composants étrangers, vous n’avez aucune garantie. » Le constat des décideurs politiques et des investisseurs européens est logique : l’intérêt de développer un processeur souverain est aussi de développer la R&D ici en Europe, plutôt que de financer indirectement la R&D aux États-Unis ou en Chine en achetant des processeurs chez ces fabricants étrangers.

Plus c’est petit, plus c’est cher

Le microprocesseur parfait n’existe pas encore, mais on s’en rapproche. Sans entrer dans des détails techniques complexes, la technologie employée aujourd’hui par SiPearl permet de graver des sillons de 6 nanomètres. C’est le standard actuel de la concurrence. Mais la course continue : l’Américain Intel et le Sud-Coréen Samsung travailleraient sur une finesse de gravure de 2 nanomètres pour les processeurs haute puissance de demain. On peut parler sans trop de difficulté de fuite en avant. Il faut faire toujours plus petit et efficient. Cela nécessite donc des budgets de recherche très importants.

Dans la course aux semi-conducteurs, plus les puces sont petites, plus leur développement coûte cher — un paradoxe qui exige des investissements publics et privés massifs, coordonnés à l’échelle européenne.

Ainsi, pour la recherche et le développement de Rhea-1, SiPearl a déjà réuni plus de 200 millions d’euros. L’étape suivante sera probablement tout aussi gourmande, voire plus. « Ça ne va pas se calmer avec les générations suivantes de microprocesseur, parce que les process étant plus avancés, ils sont encore plus chers, constate le PDG de SiPearl. C’est incroyable. On n’imagine pas la monstruosité de la chose pour fabriquer ces minuscules puces ! »

Si SiPearl a réussi son premier pari, c’est qu’elle a aussi adopté un modèle entrepreneurial qui a fait ses preuves : celui d’une entreprise « fabless », c’est-à-dire sans usine. « On fait la conception, on fait le logiciel, on va jusqu’à concevoir les cartes mères, explique Philippe Notton. Mais c’est TSMC à Taïwan qui est en charge de la production. Qu’on veuille en produire 1 000, 100 000 ou 1 million d’exemplaires, on n’a pas de problématique de montée en échelle. Aujourd’hui, les fabless, c’est Advanced Micro Devices (AMD), c’est Qualcomm, c’est Nvidia, ce sont les GAFAM qui produisent leurs propres puces. Ce modèle est très tendance. De toute façon, on ne pourrait pas créer une société aujourd’hui et créer directement une usine. Ce n’est pas pensable. » Ni pensable ni rentable, en réalité.

Dans cette course au microprocesseur du futur, l’Europe dispose enfin d’un champion. La ligne d’arrivée est encore loin, les obstacles nombreux. Mais le Vieux Continent est aujourd’hui en droit de rêver de souveraineté.

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.