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Malgré les ordres d’évacuation israéliens, environ 20 000 personnes — dont 15 000 déplacés des villages voisins — refusent de quitter Tyr, désormais quasi-encerclée.
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Israël a annoncé son intention de s’emparer d’une partie du sud du Liban pour créer une zone tampon de 30 km, tandis que les bombardements s’intensifient sur la ville millénaire.
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Avec ses ponts détruits et ses stocks épuisés, Tyr est au bord de la catastrophe humanitaire : un seul pont la relie encore à Beyrouth.
Par Célia Lebur, à Tyr, au Liban
« Ils devront nous faire partir par la force » : malgré les bombes et la menace d’une invasion israélienne, Khalil est de ceux qui ont décidé de rester à Tyr, dans le sud du Liban, désormais très isolée du reste du pays.
Retranché avec sa femme et leur fils de deux ans dans un théâtre de la vieille ville après avoir fui leur maison bombardée, le trentenaire assure qu’il ne se rendra pas : « Nous n’abandonnerons pas notre terre, nos cœurs sont ici ».
Bravant les ordres d’évacuation lancés par l’armée israélienne, environ 20 000 personnes dont quelque 15 000 déplacés des villages environnants s’entassent dans le quartier chrétien — le seul encore épargné — et dans quelques écoles. Mais beaucoup se demandent combien de temps la ville millénaire pourra tenir.
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Une ville sous les bombes
Mardi, une dizaine d’explosions ont secoué Tyr et ses environs immédiats. Il s’agissait des pires bombardements que la ville ait connus depuis le début de la guerre entre Israël et le Hezbollah le 2 mars. Avions de chasse et drones israéliens tournoyaient dans le ciel jusqu’à la nuit tombée, larguant des bombes qui ont fait au moins 24 blessés dans le centre et provoquant d’immenses panaches de fumée noire.
Le groupe chiite pro-iranien, dont le drapeau jaune flanqué d’une kalachnikov flotte sur chaque lampadaire, est très implanté dans la cité, célèbre pour ses plages de sable et ses ruines antiques. Véritables maîtres d’une ville quasi-fantôme, ses hommes — reconnaissables à leurs vêtements noirs — sont partout : postés aux abords des ronds-points, sillonnant à scooter les rues désertes, inspectant les immeubles réduits en poussière. Avant chaque frappe israélienne, ils tirent en l’air pour prévenir du danger les rares civils qui s’aventurent à l’extérieur.
Mercredi, l’armée israélienne a accusé le Hezbollah « d’implanter ses infrastructures militaires au sein des zones résidentielles » de Tyr.
« Depuis 1978, c’est la cinquième fois que je suis déplacé, j’ai passé toute ma vie en exil. »
— Mustafa Ibrahim Al Sayed, 50 ans, déplacé de guerre
« Tout le monde a peur »
Mustafa Ibrahim Al Sayed, 50 ans, ne quitte pas l’enceinte de l’école où il s’est réfugié avec ses deux femmes et leurs 11 enfants. Originaires d’un village frontalier, ils avaient déjà échoué à Tyr lors du précédent conflit, en 2024. Malgré les menaces d’invasion terrestre, « je ne veux pas être déplacé ailleurs. Mes enfants se sont habitués à la guerre et ils connaissent tout le monde ici », dit-il.
L’armée israélienne a annoncé mardi son intention de s’emparer d’une partie du sud, dont Tyr, pour créer une zone tampon de 30 km de large.
« Tout le monde a peur pour sa maison et sa terre, mais que pouvons-nous faire ? », poursuit M. Al Sayed. « Depuis 1978, c’est la cinquième fois que je suis déplacé, j’ai passé toute ma vie en exil ».
Plusieurs responsables de la mairie et des secours ont indiqué que des officiers israéliens les ont directement appelés ces derniers jours pour leur ordonner de faire respecter les avis d’évacuation. « Vous faites votre boulot, je fais le mien ! », assure leur avoir répondu Mortada Mhanna, à la tête de l’unité de gestion des catastrophes de Tyr. « On a conseillé aux gens de partir, on leur a expliqué qu’on pouvait affréter des navettes escortées par l’armée, ils n’ont rien voulu savoir », ajoute-t-il. Pour ce quadragénaire énergique, hors de question de quitter la ville tant qu’il y a des civils : « Je serai le dernier à quitter cet endroit ».
Une ville isolée, au bord du gouffre humanitaire
Tyr est de plus en plus isolée. L’aviation a bombardé les principaux ponts qui enjambent le fleuve Litani, affirmant vouloir empêcher le Hezbollah de se réapprovisionner en armes. Un seul relie encore Tyr à la capitale Beyrouth et au nord du pays, sur l’ancienne route côtière.
« Si le dernier pont tombe, nous allons tout droit vers une catastrophe humanitaire », s’alarme Alwan Charafeddine, le maire adjoint de Tyr. « La ville sera assiégée et les convois de ravitaillement ne pourront plus l’atteindre. Nos stocks sont déjà presque épuisés », dit-il en énumérant les besoins en nourriture, en kits d’hygiène, mais aussi en carburant pour faire tourner les générateurs.
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« Chaque jour, on meurt un peu plus »
À 82 ans, Nada Reda Abu Sari n’est pas restée par choix. Cela fait des mois qu’elle dort sur un matelas jeté au sol, dans une salle de classe. « Je suis malade, je n’ai même pas les moyens de m’acheter des médicaments », dit-elle en brandissant quelques boîtes vides. « Je ne dors plus. À chaque frappe, on se réveille, chaque jour, on meurt un peu plus ».
La vieille dame n’a jamais revu sa maison de Dhaïra, l’un des villages frontaliers entourés de collines verdoyantes complètement détruits par les soldats israéliens en 2024. « Nous n’avons plus ni foyer, ni terres, ni vignes, rien. Mes enfants sont tous éparpillés et je n’ai aucune nouvelle d’eux », confie-t-elle sans pouvoir retenir ses sanglots. « Est-ce que c’est ça, la vie ? Parfois je me dis que je devrais me jeter à la mer ».
© Agence France-Presse










