Livre – La politique des Etats-Unis en Amérique Latine : interventionnisme ou influence ?

1 août 2020

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Livre – La politique des Etats-Unis en Amérique Latine : interventionnisme ou influence ?

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La relation entre le Nord et le Sud du continent américain (trente-cinq pays sont membres de l’OEA, l’Organisation des États américains) est historiquement marquée par une asymétrie, quasi structurelle, que reflète cette captation normative du tout géographique par l’une de ses parties. Ce constat, du fait de sa perpétuation, interpelle les politiques, diplomates, entrepreneurs et chercheurs. Comment comprendre   que ce continent colonisé de l’Alaska à la Terre de Feu ait pu donner des fruits institutionnels, économiques, technologiques, militaires, aussi contrastés, entre son Nord et son Sud, dès les premiers jours des indépendances, qui se sont étalées, pour l’essentiel sur un demi -siècle.

 

Dès le départ avec la doctrine de Monroe (1822), les États-Unis ont agi, selon la formule de Raymond Aron, en « République impériale ». Usant à leur profit territorial, économique, financier, culturel, le différentiel de puissance. Les Latino-Américains ont fabriqué des stratégies défensives fondées sur le droit international, la mise hors la loi de la guerre, et la construction d’alliances entre « Latins ». Cette dialectique a pu interférer au XXe siècle avec des affrontements intercontinentaux majeurs : les ambitions des pays totalitaires de l’Axe dans les années 1930, et la rivalité entre « Est » et « Ouest », après la Seconde Guerre mondiale. Les interférences de puissances « hors zone », invitent à poursuivre la réflexion sur la façon dont le plus puissant – les États-Unis – a inscrit dans la politique concrète cette relation inégale. Ces derniers ont eu en effet deux approches, de leur voisinage avec leur Sud.

 

Une approche brutale…

L’une et l’autre visent à organiser le continent autour et au bénéfice d’un centre, les États-Unis. Mais les moyens de concrétiser cet objectif font appel à des instruments d’intensité internationale différente. L’une est brutale -le Big Stick de Theodore Roosevelt- et ne s’embarrasse pas de contraintes juridiques et de morale. Elle repose sur le sentiment d’une supériorité au minimum culturelle et religieuse. Légitimant le droit des États-Unis à dire le droit à leurs voisins du Sud, d’annexer des territoires, d’occuper leurs pays pour des périodes fixées unilatéralement par l’occupant, de forcer le paiement de dettes en saisissant leurs revenus douaniers.

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Les fondements théoriques et éthiques de ces interventions n’ont pas manqué : « Destinée manifeste » ou « Frontières mouvantes ». Ces doctrines justificatives ont couvert l’annexion de la moitié du territoire mexicain entre 1848 et 1853. Précédent ayant été suivi de bien d’autres : l’imposition d’une cession territoriale permettant la construction d’un canal interocéanique aux autorités du nouvel État indépendant de Panama en 1903, les multiples interventions militaires dans l’Amérique moyenne, Cuba, Grenade, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, République dominicaine, de 1898 à 1934 et après le deuxième conflit mondial.

 

… ou de bon voisinage

L’autre, baptisée par Franklin D. Roosevelt de « politique de bon voisinage » en 1934, qui, par persuasion, doit convaincre les Latino-Américains qu’ils sont des partenaires à part entière. Cette voie admet la validité d’un multilatéralisme fondé sur la nécessité de l’union de tous, sur un pied d’égalité et des bienfaits du panaméricanisme. Cette option s’est cristallisée institutionnellement avec la création d’un système articulé autour de l’OEA. Il est par ailleurs à l’origine de constructions multilatérales avec les États-Unis de durée variable, comme « l’Alliance des Amériques ». en 1962.  Il a justifié la création d’un espace de libre-échange d’Amérique du Nord entre États-Unis, Canada et Mexique en 1994, l’ALENA devenu avec Trump l’AEUMC.

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L’OEA, dans un tel contexte, mérite une attention particulière.  Estelle Poidevin  centre toute son analyse sur cet aspect. Elle met l’accent sur les circonstances tragiques de la création de l’OEA, à Bogotá, en pleine guerre civile colombienne au mois d’avril 1948. Cet événement, cette création, sont révélateurs d’un hommage rendu par le vice à la vertu, dans la mesure où l’OEA a constitué et représente encore un effort de rationalisation diplomatique de rapports brutalement inégaux entre les États-Unis et leur Sud. L’OEA incarne le côté wilsonien d’un pays hésitant entre interventionnisme direct dans les Amériques latines et un espace de dépendance contrôlé à moindre coût. Les va-et-vient entre « action directe » et vassalité négociée ont été permanents. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et de la mise en place d’un chapeau censé multilatéraliser les rapports entre nations, l’OEA a fait figure d’ONU américaine. Le siège de l’OEA est à Washington, et son budget est assuré par les contributions des États-Unis.

Barak Obama et Donald Trump ont, à leur manière, perpétué ces deux approches. Prenant acte que pour la première fois une majorité d’États latino-américains avaient des gouvernements nationalistes et progressistes, Barak Obama avait choisi de composer avec eux. Il a rétabli les relations diplomatiques avec Cuba. Il a admis la coresponsabilité des États-Unis dans la crise sécuritaire du Mexique. Il a soutenu la négociation d’accords de paix entre les FARC et le gouvernement colombien. Ce qui lui a permis de préserver la capacité de parole et d’écoute des États-Unis au sein de l’OEA comme des Sommets des Amériques.

 

Trump aux commandes

L’arrivée de Donald Trump aux affaires en 2017 a coïncidé avec celles de gouvernants latino-américains majoritairement conservateurs et libéraux. Reprenant les pratiques d’interventionnisme direct, afin de défendre une conception unilatérale et exclusive de « l’Amérique (du Nord) d’abord », Donald Trump a suspendu la politique de bon voisinage de son prédécesseur sans tenir compte des affinités à l’égard de Washington, signalées par les nouveaux dirigeants latinoaméricains. En dépit de déclarations à caractère idéologique condamnant « les pays socialistes ou communistes », vecteurs de trouble moral (Bolivie, Venezuela, Cuba) ce qui est ciblé est bien davantage le caractère hémisphérique dissident de leurs gouvernements, jugés trop liés aux adversaires du jour, Chine et Russie.

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La relation imposée par Donald Trump passe de façon privilégiée par des voies bilatérales quitte à déléguer au Canada le rôle de « petit télégraphiste » au sein du Groupe de Lima, constitué en 2017 avec le soutien des États-Unis, mais sans leur participation, pour forcer l’alternance au Venezuela. La pression économique sur Cuba a été rétablie. Le Venezuela est asphyxié financièrement. Le poste d’ambassadeur chargé du suivi des accords de paix en Colombie a été supprimé. Le Brésil, dirigé par un adulateur des États-Unis, Jair Bolsonaro, s’est vu infliger une lourde taxe sur ses exportations d’acier en direction des États-Unis. La Colombie, elle aussi présidée par un ami de Washington, Ivan Duque, s’est vu rappeler sans ménagement une exigence d’efficacité dans le combat contre la culture et le trafic de stupéfiants. Le Mexique d’Enrique Peña Nieto a fait l’objet au départ de déclarations humiliantes avant la récente visite du président mexicain à Washington. Étudier la qualité des rapports entre États-Unis et leurs proches voisins, nations périphériques à tous points de vue, permet la mise en évidence de pratiques diplomatiques en situation asymétrique dépassant leur cadre géographique. D’une certaine façon le continent américain constitue une sorte de laboratoire où ont été expérimentées par Washington des politiques ultérieurement universalisées.

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À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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