Livre – Le Moyen-Orient en restructuration (2/5)

2 juillet 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Erdogan et le roi Abdullah d'Arabai Saoudite en 2006 © A.A./SIPA 00532589_000006
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Livre – Le Moyen-Orient en restructuration (2/5)

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On sait que le Moyen- Orient, concentre dans un espace somme tout assez restreint, un maximum de questions par nature géopolitiques, d’antagonismes multiples, comme d’enjeux politiques, religieux, économiques, sociaux et culturels. Aucun espace du monde comme celui situé entre Méditerranée, mer Noire, Caspienne, mer Rouge et mer d’Oman ne compte autant de guerres, de conflits, d’affrontements et de secousses. D’où le grand intérêt qui s’attache à l’œuvre monumentale de Gérard Fellous consacrée à la région du Moyen -Orient, à nulle autre pareille.

Que l’on en juge, cinq tomes, en tout plus de 2500 pages amples, serrées documentées qui s’étendent sur tous les pays, toutes les questions touchant à cette zone géopolitique vitale au confluent de trois continents.

Gérard Fellous a suivi dans sa carrière journalistique les évolutions géopolitiques des pays du Moyen et du Proche-Orient, à la tête d’une agence de presse internationale. Expert auprès des Nations unies, de l’Union européenne, du Conseil de l’Europe pour les Droits de l’homme et de l’Organisation internationale de la francophonie, il a été consulté par nombre de pays arabo-musulmans. Secrétaire général de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) auprès de neuf Premiers ministres français, entre 1986 et 2007, il a traité, en symbiose avec la société civile, des questions de société posées à la République.

Sans pouvoir en rendre en compte dans la totalité, nous en rendons compte de l’essentiel, en parcourant les cinq volumes, qui constituent autant de points de repère essentiels.

Tome 2 : Trois puissances régionales s’affrontent pour un leadership

Trois puissances régionales, installées plus ou moins durablement dans la région, deux anciens empires, le troisième d’origine plus récente, Gardienne des Lieux saints de l’islam s’en disputent le leadership, s’efforcent d’étendre leur influence, de rallier amis et alliés à leur bannière. Iran, Arabie Saoudite et Turquie forment une configuration complexe dont il convient de décliner toutes les composantes.

L’Iran, une théocratie islamiste ambitieuse

« Colosse aux pieds d’argile au potentiel nucléaire », la République islamique d’Iran est un cas atypique dans la géopolitique moderne. Elle se présente depuis son avènement en 1979 comme la première théocratie qui puise sa doctrine religieuse dans un schisme venu du VIIe siècle de notre ère, pour conquérir le sous-continent du Moyen-Orient avec, tout en même temps, conduisant des stratégies avec insistance. D’une part à l’encontre de son ennemi principal et la première puissance économique et militaire mondiale, les États-Unis d’Amérique, le Grand Satan, et d’autre part à l’encontre de l’État d’Israël, seule puissance nucléaire régionale. L’Iran des Mollahs a pour première ambition hégémonique d’établir un « arc chiite » au Moyen-Orient partant de Téhéran pour rejoindre la Méditerranée, via l’Irak, la Syrie, le Liban. S’agit-il d’une stratégie offensive, défensive, plutôt mixte, en tout cas on voit que la communauté chiite, qui constitue 15 à 20% de la population régionale tend à se conduire comme une majorité. Depuis les années 1980, les Iraniens ambitionnent de constituer cet « axe de la Résistance » face aux Arabes sunnites de la région dans laquelle les populations chiites défavorisées, démographiquement minoritaires, comme en Syrie (12%) détiendraient le pouvoir militaire et/ou politique. Cette zone d’influence militaire et/ou politique d’influence qui prit son essor en 2003, à la suite de l’intervention américaine en Irak, a suscité de grandes inquiétudes dans les communautés sunnites, mais également dans les pays Occidentaux. La République islamique d’Iran pourrait être sur le papier l’un des déclencheurs majeurs de la troisième restructuration historique de la région.

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Le régime des Mollahs faisait le pari que sa mainmise sur la région ne pourrait prospérer que sur le chaos, sur les cendres d’un conflit généralisé. Une telle perspective apocalyptique est cependant peu probable, les mollahs, maîtres de la diplomatie au bord du gouffre savent où s’arrêter. Pour la première fois en 2004, le roi de Jordanie Abdallah II évoquait la menace de constitution d’un « Croissant chiite » au Moyen-Orient. En seulement treize ans, le projet de Téhéran était devenu une réalité témoignant des relais d’influence que la République islamique avait réussi à établir dans la région. Historiquement, puissance perse tournée vers l’Asie, la République islamique aspire aujourd’hui à un débouché sur la Méditerranée, avec l’établissement d’une base navale en Syrie, en conflit sur ce point avec la Russie de Vladimir Poutine qui, pour sa part, rêve de réaliser le projet de Catherine II. Les Iraniens ne cachent plus leur ambition : le président Hassan Rohani se vantait, de manière peu « modérée » qu’en « Irak, Syrie, Liban, Afrique du Nord, dans le Golfe persique, il n’est plus possible de mener une action décisive sans tenir compte de l’Iran. » Le général du corps des Gardiens de la révolution, Qassem Soleiman, sillonne librement ces territoires pour installer et motiver ses troupes, et réaliser des plans de bataille pour mieux y asseoir l’autorité des Mollahs.

Les puissances nucléaires majeures, telles que les États-Unis, la France, la Russie ou la Chine se sont montrées disponibles pour mettre en œuvre dans la région une « diplomatie atomique » civile en vue de conquérir des marchés émergents, et de tisser de nouveaux liens économiques et diplomatiques, avec des États solvables. Dans ce contexte général, et compte tenu des évolutions de la demande et de la production en hydrocarbures des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, qu’ils soient producteurs ou consommateurs seulement, ceux-ci ont manifesté, au cours des dernières années leur volonté de se doter de centrales nucléaires (4 aux Emirats arabes unis, 11 envisagées en Arabie Saoudite), mais ces plans paraissent peu réalistes dans la conjoncture actuelle.

L’Arabie Saoudite, l’essoufflement général

La déstabilisation du Moyen-Orient est, aussi pour une part importante, la résultante d’un affaiblissement de l’Arabie saoudite, tant financièrement et politiquement que militairement. N’étant plus le premier fournisseur mondial d’hydrocarbures, après que les États-Unis eurent acquis une autonomie pétrolière avec l’exploitation de leur gaz de schiste et leurs réserves pétrolières de l’Alaska l’Arabie saoudite voyait son influence financière décliner rapidement. Les recettes d’exportation pétrolière qui s’élevait à environ 250 milliards de dollars par an entre 2 000 et 2 013, ont été réduites de moitié à partir de 2014.

En continuant à puiser chaque mois 30 milliards de dollars (26,7 milliards d’Euros) dans ses réserves budgétaires évaluées à 700 milliards, Riyad serait conduit à faire « complètement faillite » en deux ans, avouait Mohammad ben Salman (MBS). Durant l’année 2015, le pays entrait dans un cycle difficile de « vaches maigres. » Les comptes étaient bouclés avec un déficit record de 98 milliards de dollars (87 milliards d’euros), soit 16% de son produit intérieur brut (PIB). Au moment de l’accession du roi Salmane au trône en 2015, et de la désignation ; le 21 juin 2017, de son fils Mohammad, 31 ans, au titre de prince héritier et de ministre de la Défense, au détriment de son neveu, Mohammed ben Nayef, le contexte international n’est pas favorable à Riyad : d’une part l’Arabie saoudite s’est militairement enlisée contre les houthistes au Yémen, une rébellion de confession zaydite-chiite, soutenue politiquement par l’Iran, entrainant des monarchies du Golfe dans une longue confrontation. D’autre part, l’Arabie saoudite, alliée traditionnelle des États-Unis, constatait que ses principaux partenaires arabes sunnites montraient, si non une certaine adhésion envers l’intervention militaire de Poutine, du moins de l’admiration ou une sympathie intéressée pour ses interventions militaires dans la région.

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Dès lors, cette puissance régionale qui cristallise autour d’elle l’ensemble du monde sunnite, s’appuie sur un double nouveau alliance : ouvertement celle de l’administration américaine du président Donald Trump, et plus discrètement, celle de l’Israël des startups et du « nucléaire dissuasif. Sa plaie d’Egypte étant le meurtrier conflit au Yémen, enclenche en mars 2015, dont à la faveur de la pandémie elle veut   s’en retirer. L’Arabie saoudite, donc deuxième candidat au leadership régional, faisait parallèlement face à un triple défi dont la poursuite simultanée s’est heurtée à la conjoncture sanitaire et économique actuelle. Son premier objectif, plan 2030 est de procéder à une reconversion de sa puissance pétrolière en une économie diversifiée moderne. Le second est le renforcement autour d’elle de la solidarité sunnite régionale. Mais surtout dernier dessein une guerre de harcèlement alternativement larvée et/ou frontale lancée par le régime des Mollahs, dont l’objectif est d’affaiblir la monarchie wahabite. Malgré l’ampleur des obstacles à surmonter Riyad conservait néanmoins deux atouts. Outre ses réformes économiques et sociétales profondes qui lui permettraient d’entrer dans le nouveau siècle numérique, dans le cadre d’une coopération avec Israël elle continuait à bénéficier de soutiens internationaux solides particulièrement des États-Unis et de l’Europe. Dans le cadre des affrontements entre Sunnites et Chiites, par Arabie saoudite et République islamique d’Iran interposés, il était en 2019 difficile d’affirmer si c’est par l’islamisme des Mollahs, puissance économique moderne-sans la démocratie, que les Chiites feront entrer le monde arabo-musulman dans la prospérité et le développement, ou si c’est avec l’Arabie saoudite qui abandonne progressivement ses archaïsmes religieux et sa rente pétrolière pour faire entrer les Sunnites dans le XXIe siècle.

La Turquie conservatrice-islamiste

Last but not the least, la Turquie qui cherche à jouer un rôle croissant au Moyen- Orient en ravivant bien des nostalgies impériales. Cette tentative de retour à une grandeur ottomane passée, sous forme de leadership régional, s’exprime par un fort ressentiment envers les États unis et l’Union européenne, accusés de soutenir en Syrie les milices kurdes des YPG, (Unités de défense du peuple) alliées du PKK, avec lesquels le régime turc est en guerre depuis plus de trente ans et qu’il qualifie d’organisation terroriste, plus dangereuse que Daech.

Pour justifier d’autre part l’intervention de son pays en Libye, le président Erdogan avait notamment argué de liens historiques turco-libyens. Devant le Parlement, le chef du « Saray-Palais » présidentiel avait affirmé début janvier 2020 que la vie de près d’un million de Turcs-Libyens, appelés « Köroglu », descendants d’Ottomans, était menacée aujourd’hui. Autre preuve de l’intérêt que porterait aujourd’hui la Turquie pour la Libye, la ville de Misrata, sur la côte Nord-Ouest du pays. Elle est déclarée « centre principal » de la communauté d’origine turque en Libye, qui abriterait 270 000 descendants des Ottomans sur une population de 400.000 habitants.

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En Syrie, la Turquie conservatrice-islamiste du président Recep Tayyip Erdogan entretient trois fers au feu. Le premier pour faire échec à toute velléité de constitution d’un Kurdistan ; le deuxième pour contribuer à l’élimination du régime Assad ; et enfin pour contribuer à l’éradication de Daech-État islamique. Restera que la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, adepte des « complots » et des incursions militaires dans un territoire voisin, à la tête d’un régime islamo-conservateur qui a enterré la tradition laïque turque, demeurera le troisième acteur de cette course au pouvoir régional . Convaincu d’être l’héritier de l’Empire ottoman, tout en louvoyant à l’ombre de l’OTAN, de la Russie, des djihadistes régionaux, Erdogan prend la précaution de ne désigner parmi ses « ennemis », ni l’Iran, ni l’Arabie saoudite, mais les « terroristes » d’une organisation kurde secondaire : le « Parti de l’union démocratique -PYD. » Ni son économie affaiblie, ni son armée divisée, ni sa diplomatie incertaine ne semblaient pouvoir donner à ce troisième pays une stature de Nation de leadership régional. Ce qui n’empêchera pas ses facultés de nuisance de s’exercer encore dans la région, semant le trouble en Méditerranée orientale, en perturbant son nouvel essor pétrolier offshore, ou en Libye en attisant les dissentions internes. À défaut de leadership, la Turquie d’Erdogan joue des « semeurs de troubles », pour prétendre, dans un second temps les résoudre. Une vaine et dangereuse agitation.

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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