Au programme cette semaine, cinq ouvrages.
Norbert Tafzi, Carnet de combats

Entre les deux, il y a le commando Trépel, qu’il commande, la direction de l’École des commandos, puis un poste de chef de division à l’état-major d’ALFUSCO. Et surtout une géographie des opérations : Djibouti, le Sénégal, le Liban, la Guinée-Bissau, le Timor oriental, l’ex-Yougoslavie, l’Afghanistan, le Yémen, le Moyen-Orient, sans compter la police des pêches au large de Cherbourg. Mise bout à bout, cette liste dessine la carte des engagements français depuis les années 1980, vue depuis l’échelon qui les exécute plutôt que depuis celui qui les décide.
L’intérêt du livre tient à cette position. On y trouve l’entraînement, la préparation des opérations de contre-terrorisme et de libération d’otages, l’attente, la camaraderie. Le général Hogard, qui rédige la préface, parle d’un témoignage authentique. La formule est juste, à condition d’entendre qu’un récit de forces spéciales reste par nature un texte filtré. Tafzi ne révèle rien qu’il ne doive révéler, et ce n’est pas le moindre de ses mérites.
La dernière partie, consacrée au passage à la vie civile et aux affaires, intéressera ceux qui s’interrogent sur la reconversion des officiers, pour avoir une vision plus juste et réelle de la vie de ces hommes.
Un cahier photographique de seize pages accompagne le volume, pour mettre des images sur les situations décrites.
Norbert Tafzi, Carnet de combats. 40 ans au cœur des forces spéciales, Mareuil éditions, 22 €, 2026.
David Baverez, Après le chaos

De ce double constat naît la thèse du livre : nous n’assistons pas à une déglobalisation bipolaire, mais à une reglobalisation apolaire. Non pas deux blocs, mais une planète sans pôle, faute d’États pivots, et faute d’un Occident qui sache encore où il va.
Suivent trois examens dont aucun acteur ne sort indemne. La Chine s’enferme dans une économie de guerre planifiée « avec un coup d’avance », que l’Occident n’a pas vue venir. Les États-Unis misent sur des « années 2020 rugissantes » dont l’auteur redoute le dénouement, au point de se demander si 2029 ne sera pas 1929. L’Europe découvre les dépendances de ce qu’il nomme son modèle d’auto-stoppeur : énergie, sécurité, géoéconomie, trois chapitres, trois impasses. Le clin d’œil à Marc Bloch — « l’étrange défaite de l’Europe » — n’est pas gratuit.
La dernière partie est prescriptive. Conquête économique par des entreprises qui rebâtissent des interdépendances choisies ; conquête politique par un partenariat public-privé inédit, avec un « clan des Sept » appelé à la rescousse ; conquête sociale par un pacte inversé où chaque génération se met au service de la suivante. On y adhérera ou non mais peu d’essayistes se risquent au-delà du constat en formulant des propositions. Le tout est agrémenté d’un solide regard asiatique, David Baverez habitant à Hong Kong depuis de nombreuses années. Et ce regard de l’ailleurs fait du bien à la France d’ici.
David Baverez, Après le chaos, Novice, 19,90 €, 2026.
Simon Sebag Montefiore, Le Monde, tome II

La méthode a ses vertus. En suivant des lignées — souverains, prêtres, marchands, savants, bandits —, l’auteur rend sensible ce que les histoires globales peinent à restituer : la transmission, la rivalité fraternelle, le calcul matrimonial, la succession ratée. Les grands enchaînements du monde moderne, révolutions, empires coloniaux, industrialisation, guerres mondiales, décolonisation, s’y lisent au niveau où ils ont été vécus et décidés. Montefiore passe des Bonaparte aux Zoulous, des Habsbourg aux Nehru, sans que l’on ait le sentiment d’un catalogue.
La méthode a aussi ses limites, qu’il faut signaler. Raconter le monde par les dynasties revient à privilégier les sociétés qui en ont produit, et à accorder beaucoup aux personnes dans des processus où les structures pèsent lourd. Le lecteur de géopolitique y trouvera moins d’analyse des rapports de force que de matière narrative — mais cette matière est d’une densité rare, et l’écriture, servie par la traduction de Simon Duran, se lit sans effort malgré le volume.
Près de huit cents pages : c’est un livre que l’on consulte autant qu’on le lit. Il vaut pour sa capacité à faire tenir ensemble des espaces que l’historiographie traite séparément et à travers un angle original et nécessaire.
Cardinal François Bustillo, Carnets corses, tome III

Le fil de ce tome, ce sont les confréries. Elles accueillent, chantent, portent les statues, accompagnent les familles. Et surtout, elles entretiennent, hors de toute structure cléricale, la mémoire chrétienne de la Corse. Le cardinal Bustillo y voit une forme de service, au sens où le Christ emploie le mot, et le prétexte d’une réflexion sur la vocation. Il refuse au passage le constat résigné d’une île qui ne donnerait plus de prêtres.
L’intérêt dépasse le lectorat catholique. On tient là un document de première main sur une société où la religion fonctionne comme ciment communautaire autant que comme foi, et où le clergé compose avec des solidarités plus anciennes que lui. La visite du pape François à Ajaccio en décembre 2024 — le dernier déplacement du pontife hors d’Italie — avait rappelé que la Corse constituait, dans l’Europe sécularisée, un cas à part. Ce livre explique pourquoi.
Cardinal François Bustillo, Carnets corses, tome III, Fayard, 21,90 €, 2026.
Benjamin Deruelle (dir.), Histoire de l’Europe, tome III

Le titre dit le parti pris. L’épreuve des modernités, au pluriel, refuse le récit d’une marche continue vers le progrès. Les auteurs insistent sur les contradictions de la période : des États qui se centralisent et des bureaucraties qui s’étoffent, mais aussi des dogmes contestés au nom de la raison, des innovations qui s’appuient sur des héritages anciens, une expansion européenne dans le monde indissociable des violences impériales et coloniales. La modernité, rappellent-ils, se définit d’abord par la distance qu’elle prend avec un passé dont elle vit encore.
L’ouvrage alterne les échelles. La vie quotidienne y tient sa place à côté des expériences politiques des États européens et des guerres, dont celles menées au nom de la religion. Plus de quarante cartes et une iconographie abondante soutiennent la lecture, sur un sujet où la cartographie n’est pas un ornement mais un argument.
Sept cents pages au format large : c’est un instrument de travail autant qu’une synthèse. Pour qui enseigne, prépare un concours ou veut reprendre la période à neuf, l’ensemble constitue à ce jour l’une des entrées les plus solides en langue française.









