Iran et Égypte. Aperçu des livres de la semaine.
Sophia Mahroug, Une histoire des gardiens de la révolution. De 1980 à nos jours, Puf, 272 pages, 26 euros

La guerre Iran-Irak constitue un moment fondateur de cette trajectoire. Le récit de la « défense sacrée » fournit aux gardiens un répertoire de références, de sacrifices et de figures exemplaires qui légitime leur place dans l’État. La mémoire combattante devient ainsi une ressource politique dans la mesure où elle permet de revendiquer une autorité propre et d’affirmer une légitimité susceptible de concurrencer celle du clergé chiite. L’histoire de l’institution éclaire alors celle des rapports de pouvoir au sein du régime.
L’enquête mobilise les ressources du Web et les publications scientifiques des gardiens en persan. Cette démarche ouvre une fenêtre sur leur production intellectuelle et culturelle, ainsi que sur la doctrine de la « guerre douce », qui place les représentations et l’information au cœur de la confrontation avec l’Occident. Elle invite aussi à comprendre comment une organisation militaire travaille aussi à façonner les imaginaires et à transmettre sa propre lecture de la révolution.
Ce choix de sources soulève une question méthodologique : dès lors, comment distinguer l’image que l’institution construit d’elle-même de ses pratiques et de son influence effective dans la société ? Les discours officiels renseignent sur une ambition de domination, mais leur réception mérite un examen distinct. L’intérêt de cette perspective tient précisément au déplacement du regard qu’elle propose. Pour analyser la puissance des pasdarans, leurs armes et leurs réseaux ne suffisent pas : il faut aussi étudier leur capacité à transformer une expérience guerrière en mémoire collective, en savoir et en légitimité politique.
Antoinette Ferrand, L’Égypte de Nasser. Classes moyennes et idéal socialiste, Puf, 288 pages, 26 euros

L’originalité de la démarche tient à l’attention portée aux mots des acteurs. Dirigeants, intellectuels et sociologues égyptiens élaborent leurs propres définitions de la classe moyenne, au croisement de références nationales et de circulations intellectuelles internationales. L’étude des usages arabes du terme permet ainsi de retrouver les débats que masque parfois l’application de catégories forgées ailleurs. Elle restitue aux acteurs égyptiens leur rôle dans la production des savoirs sur leur société.
Au fil de cette histoire, la classe moyenne passe du récit nationaliste à la mesure statistique et sociologique du développement. La nommer, en déterminer les contours et en évaluer le poids engage une certaine conception de l’avenir collectif. Les catégories sociales participent donc au projet politique : elles rendent la population intelligible pour l’État et donnent une forme aux aspirations de modernisation. À travers ce déplacement, le livre invite à relire l’idéal socialiste nassérien depuis les instruments intellectuels qui contribuent à le définir.
Cette approche ouvre une interrogation féconde sur l’écart entre les classifications savantes, les ambitions gouvernementales et les expériences vécues. Jusqu’où les groupes que les experts rassemblent sous une même appellation se reconnaissent-ils dans cette identité ? Comment articuler l’histoire d’un concept avec celle des inégalités matérielles ? Ces questions donnent toute sa portée à l’enquête. Son apport dépasse le cas égyptien : elle incite à examiner avec prudence une notion omniprésente dans les discours contemporains sur le monde arabe. Parler des classes moyennes, c’est toujours choisir une manière de décrire la société et de penser sa transformation.
Clément Therme, Demain l’Iran, l’avenir d’une nation, Le Cerf, 187 pages, 18,90 euros

Le cœur de la démonstration porte sur une inflexion majeure : la bascule, selon l’auteur, d’un régime théocratique vers une dictature militaire des pasdarans, consécutive à ce qu’il analyse comme une forme de décapitation symbolique du guide Khamenei. Ce basculement traduit moins une volonté d’exporter la révolution islamique qu’un réflexe de préservation du système lui-même. Mais Therme se garde de tout triomphalisme analytique : cette militarisation, écrit-il, ne résout aucun des problèmes structurels de la République islamique — faible légitimité politique auprès des classes moyennes urbaines, des classes populaires et d’une partie des élites économiques, base sociale de plus en plus réduite, aggravation continue de la crise socio-économique.
L’apport le plus original de l’ouvrage réside dans son traitement de la variable démographique, trop souvent négligée dans les analyses géopolitiques classiques. Chute des naissances, sécularisation accélérée, vieillissement de la population, émigration massive des jeunes diplômés : la société iranienne se modernise et se sécularise à un rythme que le système politique ne parvient plus à absorber. S’y ajoutent une crise environnementale aiguë, un stress hydrique persistant et l’épuisement de ressources vitales, sans que le pouvoir ne montre la moindre capacité réformatrice. Cette conjonction — jeunesse déclassée, paupérisation accélérée, urbanisation sous contrainte environnementale — constitue désormais, selon Therme, un facteur structurel de fragilisation du régime. Les vagues de contestation successives révèlent un divorce durable entre une large part de la population et le pouvoir, dans un pays où près de 35 % des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté et où l’inflation réelle atteint 80 à 90 % pour certains produits de consommation courante. La stabilité affichée du système, insiste l’auteur, repose moins sur l’adhésion que sur une gestion éprouvée — mais toujours plus étroite — de la contestation.
Sur le plan stratégique, Therme refuse tout scénario univoque et invite à croiser les variables culturelle, démographique, sociétale et économique — mauvaise gestion, déséquilibres structurels, poids des sanctions, dépendance aux hydrocarbures — pour envisager plusieurs trajectoires : une recomposition sans rupture institutionnelle véritable, faute de remise en cause fondamentale des structures du pouvoir, ou une fuite en avant militaire fondée sur la reconstitution d’un « axe de la résistance ». L’épisode du blocage du détroit d’Ormuz, utilisé comme levier de négociation, en illustre les limites à un double niveau. D’abord intérieur : le régime souffre d’une crise de légitimité profonde et d’un rejet majoritaire de sa population. Ensuite stratégique : la capacité de nuisance de Téhéran ne fait pas d’elle une puissance régionale en mesure d’exercer une influence positive et durable — l’Iran apparaît davantage comme un facteur de déstabilisation que comme l’architecte d’un ordre régional susceptible de séduire ses voisins. Quant à l’option d’une guerre ouverte avec les États-Unis, elle demeure, pour Téhéran, une impasse stratégique.
L’ouvrage se referme sur une question qui en dit long sur la méthode de l’auteur : les conditions économiques nécessaires à la survie de l’État iranien sont-elles compatibles avec le maintien des fondements idéologiques sur lesquels repose la République islamique ? Clément Therme se garde d’y répondre par une prophétie de circonstance. C’est l’incertitude qui, in fine, domine son analyse — une incertitude assumée, qui constitue précisément la force intellectuelle de ce court essai, aussi dense que rigoureux.








