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Ancienne membre de l’équipe iranienne d’échecs, Mitra Hejazipour a retiré son hijab lors d’un tournoi à Moscou en 2019, acte de résistance qui lui a coûté sa famille et son pays, et l’a conduite à s’exiler en France.
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À travers son témoignage, elle décrit une société iranienne profondément laïcisée mais maintenue sous le joug d’une dictature : en janvier 2026, le régime a tué plus de 30 000 manifestants en deux jours pour étouffer un soulèvement populaire.
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Elle appelle à une transition démocratique portée par Reza Pahlavi et la diaspora iranienne, estimant que vivre sous la République islamique est plus dangereux que de subir les bombardements militaires.
Propos recueillis par Yannick Campo
Grand maître international d’échecs, le parcours de la franco-iranienne Mitra Hejazipour est un condensé de l’âme perse : multiple, sensible, douce, rigoureuse. Elle est connue aujourd’hui pour être l’un des visages de cet Iran lumineux qui aspire à contrer l’obscurantisme.
Vous pratiquez les échecs depuis l’âge de quatre ans. À travers votre récit, on perçoit les interrogations d’une jeune iranienne au fil de ses voyages à l’étranger…
Oui, la première fois que je suis arrivée dans un aéroport étranger, la personne chargée de notre surveillance s’est écartée pour prier. Tout le monde la fixait, c’était étrange. De plus, nous devions respecter un code vestimentaire, portant le voile et des robes amples, tandis que les autres femmes s’habillaient de manière plus élégante. Par la suite, à la plage, j’ai vu des gens en maillot de bain, des petites filles se baignant, alors que cela nous était interdit. À l’école coranique, on nous enseignait qu’en tant que chiites, nous irions au paradis, contrairement aux autres. À 8 ans et demi, j’ai compris que cela manquait de crédibilité (rires).
Oui, ce détachement ne s’est pas produit ce jour-là. Avec le temps, j’ai réalisé que le ciel ne s’effondrerait pas sur nous. Une fois, j’ai oublié de lire les Versets coraniques, un rituel que j’effectuais avant chaque partie, et j’ai tout de même gagné. Certes, la prière peut être bénéfique pour certains, mais pour moi, cela était très toxique et stressant.
Que se passe-t-il dans l’esprit d’une jeune femme qui, lors d’une manifestation internationale d’échecs à Moscou en 2019, décide de retirer son hijab, un acte pouvant être perçu comme une condamnation à mort dans son pays ?
Grâce aux échecs, j’ai pu conquérir ma liberté. Je ne pouvais accepter les règles imposées par la religion
Tout était interdit aux femmes. Mes tournées à l’étranger m’ont permis d’ouvrir les yeux plus facilement. J’ai ressenti qu’il était de ma responsabilité d’accomplir ce geste politique, car, en tant que membre de l’équipe iranienne d’échecs, j’étais une vitrine de ce régime qui utilise les personnalités sportives à des fins de propagande. Je savais qu’en agissant ainsi, je devrais renoncer à ma famille.
Pourquoi avoir choisi la France ?
J’ai toujours aimé la France, son histoire, sa culture, son art de vivre. En arrivant en Bretagne, j’ai découvert la liberté d’expression. Être capable de parler librement, de manger ce que l’on veut, de critiquer la République islamique sans craindre la prison.
Avant l’Iran, il y avait la Perse, une civilisation de sagesse, celle qui a inventé les échecs, la civilisation de Roxane, l’épouse d’Alexandre, représentant une certaine vision de la beauté, de la grandeur et de l’intelligence que les Mollahs ont tenté de faire disparaître ?
Oui, notre histoire remonte à plus de 3 000 ans, mais les 47 dernières années ont été catastrophiques pour l’Iran. Ce régime est criminel depuis sa création, réprimant la voix des femmes et celle du peuple. Je ne pouvais plus contribuer à la création de ce monstre. À l’extérieur, beaucoup pensaient que ce régime reflétait la voix du peuple, alors que les persécutions étaient quotidiennes. Le régime islamique ne représente en rien les Iraniens.
La pression politique en Iran est très complexe. Pour nous, Iraniens, cette guerre est perçue comme un acte de libération. En janvier, la population est descendue dans la rue, et le régime a tué plus de 30 000 personnes en seulement deux jours, utilisant des armes de guerre. Que pouvait faire une population désarmée face à ces barbares ? Ce ne sont pas des êtres humains. Les manifestants ont incendié plus de 500 mosquées, mais il est important de comprendre que ces lieux servaient principalement de centres de torture pour les Bassidjis. Nous avons atteint un point de bascule. L’Iran est passé d’une société islamisée à une société très laïque, mais le régime reste en place, car c’est une dictature.
La Révolution islamique n’a pas été seulement islamique, mais une alliance entre islamistes et extrême gauche
Ils ont criminalisé le Chah, détruit une puissance économique, un pays où les femmes avaient obtenu le droit de vote avant les Suissesses. Bien sûr, l’Iran à l’époque du Chah n’était pas une démocratie comme la Suisse, mais ce n’était pas la barbarie qui prévaut depuis 47 ans. Nous espérions une double intervention américaine et israélienne. Les frappes ciblées auraient pu décapiter le régime. Nous espérons que la population pourra retourner dans la rue et reprendre le pays.
La figure principale de l’opposition est Reza Pahlavi, qui a élaboré un projet démocratique. Nous sommes prêts pour cette phase de transition, et tous les Iraniens de la diaspora agissent à leur manière pour contribuer à ce processus démocratique. Ce n’est pas centralisé ni très coordonné, mais chacun fait de son mieux pour espérer un retour à la paix dans notre pays. Nous voulons retrouver un Iran libre, c’est notre rêve ! Mais il est crucial de le souligner : il est plus dangereux de vivre sous la République islamique que sous les bombardements américains et israéliens.
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L’espoir de permettre aux Iraniens en exil de retourner chez eux ?
Il est impératif de renverser ce régime, je le répète. Ensuite, la transition consistera à établir, comme le prévoit Reza Pahlavi, un système démocratique. Des élections seront organisées pour déterminer le régime à instaurer, qu’il s’agisse d’une monarchie constitutionnelle ou d’une république. L’objectif est de remettre le pays sur le chemin du progrès, de la liberté et de la laïcité.
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