Narendra Modi : ses vêtements sont une carte de l’Inde

29 octobre 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Photo : Le président indien Modi célèbre la victoire de son parti aux élections de l'Assemblée législative du Bihar.

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Narendra Modi : ses vêtements sont une carte de l’Inde

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  • Narendra Modi ne porte jamais de vêtement occidental : son vestiaire tient en quelques pièces typiquement indiennes, dont il joue avec les couleurs et les textures.

  • Deux Modi se répondent : celui des sommets internationaux et celui qui parcourt son pays, dont les couvre-chefs dessinent une carte de l’Inde et de sa diversité.

Les photographies montrent deux Narendra Modi : celui qui croise les autres dirigeants du monde, lors de ses visites officielles, et celui qui parcourt son pays. Quand il est en Inde, son style est plus indien encore. Ses couvre-chefs sont alors une carte de l’Inde et de sa diversité.

Rashtrapati Bhavan, New Delhi, le 5 octobre 2026. Le Premier ministre indien reçoit le président de la Confédération suisse, Guy Parmelin, venu pour trois jours avec une délégation pour négocier l’accord commercial signé avec l’Association européenne de libre-échange. La photographie officielle les aligne sur le tapis rouge, devant la cavalerie du corps présidentiel. Parmelin porte un costume bleu nuit et une cravate à pois. À côté de lui, Modi porte des vêtements typiquement indiens, inconnus en Europe. Contrairement à Xi Jinping, qui alterne vêtement chinois et vêtement occidental, Modi assume de ne porter que des pièces de son pays et de sa culture.

Narendra Modi et le président suisse, Guy Parmelin (Photo by Sonu Mehta/Hindustan Times/Sipa USA)

Sur le dessus, un gilet vert-de-gris sans manches, arrêté à mi-hanche, fermé par cinq boutons de métal, avec un col officier montant qui ne comporte aucun revers. Ce vêtement s’appelle un sadri, ou bandi selon les régions indiennes. L’Europe le connaît sous le nom de veste Nehru, mais Modi le porte aussi. Il descend de l’achkan et de la sherwani, dont il garde le col en supprimant les manches et les deux tiers de la longueur. En Europe, au XVIIIᵉ siècle, les hommes portaient une pièce à peu près similaire : un gilet sans manche, boutonné, porté sur le justaucorps, qui descendait à mi-hanche.

Sous le sadri, une kurta blanche à manches longues, tunique ample qui tombe à mi-cuisse et qu’aucune ceinture ne reprend. Puis un pantalon qui tombe curieusement sur la cuisse : un churidar. Celui-ci est taillé dans le biais du tissu, donc naturellement élastique, ajusté sur le mollet, et coupé plus long que la jambe de sorte que l’excédent s’accumule au-dessus de la cheville en un anneau de plis serrés. Ce tombé et cette accumulation de tissu sont voulus, ce n’est pas le signe d’un vêtement mal ajusté, comme un pantalon trop long. Le nom de cette pièce le dit : churi, le « bracelet », et dar, « qui ressemble à ». En effet, cela donne un effet de bracelets accumulés au-dessus de la cheville.

Mais Modi porte aussi deux pièces occidentales : des mocassins noirs et une pochette, glissée dans la poche de son gilet. Des pochettes toujours portées en adéquation avec sa tenue, preuve de son style et de son goût pour la chose vestimentaire.

Un tissu choisi parce qu’il se froisse moins

L’histoire raconte qu’en 1989, un cadre du RSS1, Narendra Modi, entre chez un tailleur installé près de la mairie d’Ahmedabad et commande un pantalon blanc avec une kurta à manches courtes. Il demande du poly khadi, mélange de polyester moins coûteux que le khadi filé à la main, car ce tissu se froisse moins, et l’homme passe sa vie en autocar. Le tailleur s’appelle Bipin Chauhan ; il avait ouvert sa boutique huit ans plus tôt avec son frère aîné.

La kurta à manches courtes n’est pas la coupe traditionnelle. C’est une variante, née d’une contrainte de voyage, et elle porte aujourd’hui le nom de son client : déposée comme marque en 2006, vendue à 25 000 exemplaires par an. Le client de Chauhan est devenu Premier ministre de l’Inde et son style, fait un peu par hasard, pour répondre à des contraintes techniques de déplacement, s’est imposé dans tout le pays.

Née d’une contrainte de voyage, la tenue d’un client devenu Premier ministre porte aujourd’hui son nom et s’est imposée dans tout le pays.

Des pièces régionales

Ces pièces sont indiennes, mais elles sont générales. Or Modi possède aussi, dans son vestiaire, des pièces beaucoup plus fortes, qui viennent des régions de l’Inde et qui témoignent de sa volonté de rassembler toutes les diversités de son pays.

Le safa, turban dont il change chaque 15 août pour le discours du Fort Rouge et qu’il n’a jamais porté deux fois identique en douze ans. Un bandhej jodhpuri rouge en 2014 ; un leheriya du Rajasthan, aux ondulations multicolores, en 2019 ; en 2020, un safa safran et crème accompagné d’une étole qui servait aussi de masque pendant l’épidémie ; en 2022, un turban blanc rayé de safran et de vert, aux couleurs du drapeau, pour la campagne Har Ghar Tiranga.

Le dhoti, pièce d’étoffe non cousue drapée autour de la taille et passée entre les jambes, qu’il ne porte jamais au quotidien et qu’il sort pour des occasions ciblées, comme ce dhoti-kurta à la bengalie au siège de son parti, après une victoire au Bengale.

L’angavastra, enfin, étole rectangulaire drapée sur les épaules, qu’on offre traditionnellement en marque de respect à un hôte, à un aîné ou à un maître, et qui se porte normalement avec le dhoti.

Il y a du reste un partage très net dans cette garde-robe. Devant un chef d’État étranger, lors des sommets et des visites officielles, Modi porte toujours la même base de vêtement, à la fois indienne et internationale. Ce qui change, ce sont les couleurs et les textures, preuve que Modi connaît le langage des vêtements, qu’il le maîtrise et qu’il a du goût. Il est toujours très élégamment vêtu.

Quand il visite l’Inde, ses vêtements sont beaucoup plus typiques, notamment ses couvre-chefs. Un jaapi en Assam, large cône de bambou et de feuilles de palmier qui sert d’ordinaire à se protéger du soleil dans les rizières. Un chapeau naga au Nagaland. Une coiffe du Ladakh à rabats. Un turban safran pour s’asseoir au langar de Dera Baba Nanak, au Pendjab. Un pagri du Karnataka sur le tarmac de Bangalore.

L’hiver à Marseille

À Marseille aussi il peut faire froid. C’est ce qu’a connu Modi lors de sa visite de février 2025, l’obligeant à porter des vêtements chauds, mais toujours avec style.

Emmanuel Macron et Narendra Modi, 2025. Photo : Philippe Magon.

Narendra Modi et Emmanuel Macron ont inauguré le nouveau consulat général d’Inde et Modi s’est rendu au cimetière de Mazargues, où sont enterrés des soldats indiens morts en France pendant la Première Guerre mondiale. Sur le tarmac de l’aéroport, devant la garde d’honneur, Macron porte un pardessus de laine bleu marine et Modi est en vêtement d’hiver.

La base est la même qu’à Delhi, mais en laine et plus longue : un churidar blanc, une kurta de laine gris ardoise fendue sur les côtés qui descend à mi-mollet et, par-dessus, un sadri du même gris, arrêté à la hanche, bordé d’un passepoil plus sombre. S’y ajoutent trois pièces contre le froid : un cache-nez de laine rouge sombre, une topi himachali et un châle de pashmina.

La topi himachali est une calotte plate de laine grise, avec sur le devant un large bandeau rouge brodé de motifs géométriques orange, verts et blancs. On la fabrique dans les vallées de l’Himachal Pradesh. C’est un couvre-chef de montagne, adapté au froid.

Le châle est ivoire, brodé au fil noir. Le champ est semé de petites fleurs ; les bordures portent de grandes formes en goutte à la pointe recourbée, remplies de rinceaux. Cette broderie à l’aiguille s’appelle le sozni et se pratique au Cachemire.

La forme en goutte s’appelle boteh. Elle est d’origine persane et elle est passée au Cachemire, où elle décore les châles que les empereurs moghols s’offraient. Les compagnies des Indes l’importent en Europe au XVIIIᵉ siècle. Les tisserands de Paisley, en Écosse, commencent à l’imiter vers 1800, adoptent le métier Jacquard après 1820, passent de deux à cinq puis à quinze couleurs, et dominent le marché européen jusqu’aux années 1870. Le motif a pris le nom de la ville : en anglais, on dit paisley. Le français a gardé la référence à l’origine et dit « motif cachemire », ce qui se retrouve aujourd’hui dans certaines cravates.

Les deux emprunts

Mais dans ces vêtements indiens, Modi porte toujours une pochette, insérée dans la poche de sa veste. Un détail qui est, pour le coup, typiquement occidental. Preuve qu’il sait aussi faire des emprunts à l’Occident et en tirer parti pour rehausser sa toilette. Dans toutes ses tenues où il rencontre des chefs d’État, il porte une pochette, de couleur et de style variés.

Aux pieds, il porte des mocassins, la plupart du temps noirs. Ce sont des mocassins de cuir noir à barrette, dits penny loafers, un modèle américain apparu dans les années 1930. Ici, il ne porte ni jutti ni mojari, ces chaussures de cuir fermées et brodées qui accompagnent ordinairement la kurta. La pochette et le mocassin sont deux emprunts au style occidental.

Cinq photographies, une seule silhouette

Le 14 juillet 2023, Modi est l’invité d’honneur du défilé des Champs-Élysées, où un détachement des trois armées indiennes descend l’avenue. Emmanuel Macron lui a remis la veille au soir, à l’Élysée, la grand-croix de la Légion d’honneur. Il porte un sadri bleu marine tissé d’un pied-de-poule très serré, sur une kurta blanche.

Défilé du 14 juillet 2023. Photo : Éric Tschaent

Le 12 février 2025, à Marseille, c’est le gris ardoise et la laine. Le 17 février 2026, à la Porte de l’Inde à Bombay, il reçoit Emmanuel Macron pour l’ouverture de l’année franco-indienne de l’innovation. Il apparaît tout vêtu de blanc : le sadri, la kurta, le churidar. Il faut oser se présenter ainsi ! Avec une pointe de rouge orangée grâce à la pochette. De quoi donner du relief à sa tenue.

Réunion bilatérale à Bombay, le 17 février 2026. Photo : Stephane Lemouton/SIPA

Le 31 août 2026, à Bichkek, il porte cette fois-ci un lin gris à la trame irrégulière sur une kurta crème rayée de fines bandes verticales. Le 5 octobre 2026, à Delhi, il opte pour le vert-de-gris.

Narendra Modi et Vladimir Poutine à Bichkek, le 31 août 2026. Photo : Peter Kovalev

Cinq photos, cinq fois le même vêtement, mais avec des couleurs et des textures bien différentes. Rien à voir avec nos hommes politiques qui portent tous l’uniforme de costume bleu marine, chemise blanche et cravate noire, souvent trop serrés et aux revers trop étroits.

Modi varie les couleurs et il sait les marier avec charme et élégance. Disons-le tout net, il fait partie des dirigeants politiques les mieux habillés.

Avec lui, on en voit de toutes les couleurs et de toutes les étoffes : coton, lin, laine, pied-de-poule, rayure, couleurs vives et foncées et, magnifique, blanc intégral. Même la pochette est à chaque fois différente, avec de l’orange, du vert, des pois, du rose, de l’ocre : toujours une pointe de couleur et toujours bien ajustée. Chapeau !

Le costume neutre

Il faut revenir à Bichkek, parce que la photographie ne vaut pas seulement pour le lin gris.

Modi serre la main de Vladimir Poutine, en costume noir occidental, chemise blanche et cravate à motifs. Nous sommes en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, fondée pour constituer un contrepoids à l’ordre occidental. Or, le seul des deux qui porte le vêtement de l’Occident est le Russe. Ajoutez-y le troisième homme de cette réunion, dont cette rubrique a déjà examiné la garde-robe : Xi Jinping, qui réserve le Zhongshan aux moments les plus solennels et met le complet-cravate pour ses entretiens bilatéraux. Modi est le seul à porter la rupture dans le choix de son vêtement. Un Poutine vêtu comme un tsar du XVIIᵉ siècle, cela aurait de la classe ! Ses costumes sont toujours ennuyeux, probablement un reste de son éducation soviétique et KGB.

En marge d’un sommet fondé contre l’ordre occidental, le seul des trois à porter le vêtement de l’Occident est le Russe.

Mais dans son pays, Modi met encore plus de variété, de couleurs et de panache. Dans ses vêtements, mais surtout dans ses couvre-chefs. Nous ne pouvons pas reproduire ici les photos, pour des questions de droits d’auteur, mais suivez le lien de cet article d’un journal indien.

Vous y verrez 22 toques, chapeaux et turbans, de la couleur, des textiles différents, des formes, de la diversité. Littéralement, Modi porte la variété de l’Inde sur sa tête et, surtout, il ose le faire. On n’imagine pas Emmanuel Macron portant les coiffes traditionnelles des régions françaises, même si sa passion du déguisement ne l’en empêcherait pas.

Avec Modi, nous avons « un bon client », qui démontre que le vêtement est sérieux, qu’il est un code politique, un langage adressé à l’autre et un voyage pour découvrir et connaître un pays. Avec toujours de la variété et des surprises.

Note

1 Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, « Association des volontaires nationaux » : l’organisation nationaliste hindoue fondée en 1925 à Nagpur par Keshav Baliram Hedgewar. C’est la matrice du Sangh Parivar, la nébuleuse dont le BJP est le bras politique. Modi y est entré enfant, en est devenu pracharak (permanent, célibataire, affecté là où on l’envoie) en 1971, et le RSS l’a détaché auprès du BJP au milieu des années 1980, au Gujarat. En 1989, il organise le parti dans cet État. Le RSS a un uniforme. Il s’appelle le ganvesh : chemise blanche, calot noir, ceinturon de cuir, chaussettes brun foncé, chaussures noires, bâton de bambou. Il se modifie par décision centrale : du kaki au blanc pour la chemise en 1940, de la toile au cuir pour les ceinturons en 2010. Et en mars 2016, l’assemblée des délégués réunie à Nagaur remplace le short kaki par un pantalon long, porté pour la première fois le 11 octobre suivant à Nagpur devant Mohan Bhagwat. ↩

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À propos de l’auteur
Cesare Vecellio

Cesare Vecellio

Cousin du Titien, Cesare Vecellio (1521-1601) a publié à Venise en 1590 un ouvrage fondateur : Habiti antichi et moderni di diverse parti del mondo. C'est, avant la lettre, un traité de la géopolitique du vêtement. Pour Conflits, et depuis Venise, il analyse les vêtements portés par les dirigeants et les peuples pour décrypter leurs langages et leurs discours.