Attentats en série, inflation terroriste inédite depuis une décennie, impuissance affichée de l’État et discours martiaux sans effets : le Pakistan est entré dans l’année 2026 comme il a quitté 2025, enlisé dans une spirale sécuritaire préoccupante. Entre violences jihadistes, insurrection baloutche et tensions régionales instrumentalisées, le Pakistan semble aujourd’hui prisonnier d’un engrenage qu’il ne parvient plus à enrayer.
Et, sans surprendre, le second pays le plus peuplé du sous-continent indien reprit en ces premiers jours de 2026 son affligeant chemin de croix sécuritaire là où, précisément, un macabre millésime 2025 l’avait laissé : lundi 12 janvier, dans le district de Tank (province de Khyber-Pakhtunkhwa), 400 km au sud-ouest de la capitale Islamabad, une demi-douzaine de policiers perdaient la vie dans l’explosion de leur véhicule ; un attentat revendiqué peu après par le groupe terroriste pakistanais Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP ; les « talibans pakistanais »), de sinistre réputation.
Un crépuscule 2025 meurtrier
Trois semaines plus tôt (le 23 décembre), toujours dans cette même province de Khyber-Pakhtunkhwa (40 millions d’habitants ; capitale Peshawar) offerte sans fin à la violence des hommes, mais dans le district de Karak cette fois (60 km au sud-ouest de Bannu) – un périmètre jusqu’alors peu criblé par les violences terroristes diverses -, cinq policiers périssaient dans l’attaque (bombe et armes automatiques) de leur véhicule par des individus lourdement armés. Si à la différence du cas esquissé ci-dessus cette action terroriste n’a guère été revendiquée par ses acteurs, l’issue pour le personnel de sécurité abattu fut hélas similaire.
Au crépuscule de l’année écoulée, la violence terroriste ne se concentra nullement sur les 100 000 km² de cette province du nord-ouest pakistanais confinant avec l’Afghanistan, faisant fi de tout armistice ; le 11 novembre, un attentat-suicide perpétré à Islamabad faisait une douzaine de victimes et plusieurs douzaines de blessés, dans ce qui se révélait l’attentat le plus meurtrier à frapper la capitale depuis 2008. Une action meurtrière dont la signature (le Jamaat-ul-Ahrar (JuA), parente terroriste radicale du TTP ?) demeure deux mois plus tard l’objet de débats dissonants au sein de la République islamique du Pakistan.
Une inflation terroriste affolante (sans précédent depuis 2014)
Si spectaculaire et consternant fut-il, ce énième attentat à cingler le pays fut loin d’être le dernier décompté en 2025 ; les sept dernières semaines de l’année allaient elles aussi résonner de l’effroi et du chaos. Additionnées aux 45 précédentes, en termes de violence terroriste, d’incidents et de bilan humain, elles plaçaient l’année 2025 au rang de plus meurtrière de la décennie écoulée, et le 5e pays le plus peuplé du globe (252 millions d’habitants) à la 2e place peu enviée des États les plus meurtris par le fléau terroriste dans le monde (devant la Syrie et le Mali[1]).
N’en déplaise au crédit (déjà très relatif) du régime hybride (un chef de gouvernement civil soutenu par l’omnipotente caste des généraux) et du très ‘entreprenant’ chef des armées (Maréchal A. Munir), le ‘’pays des purs’’ a subi l’an passé une très préoccupante autant que meurtrière inflation terroriste (attentats + 34 % ; bilan humain + 74 %). Une volumétrie chiffrée plus éloquente – et fatale – que les mots et mouvements de menton distillés en 2025 (comme les années précédentes) par les diverses autorités (civiles, policières ou militaires), à chaque nouvelle tragédie humaine.
« La plus grande menace » planant sur la République islamique du Pakistan
« Le terrorisme est la plus grande menace à laquelle est confronté l’État pakistanais » déplorait ainsi le 6 janvier le directeur général de l’Inter-Services Public Relations (ISPR), l’aile média-relations publiques de l’influente Pakistan Army, avant d’ajouter, sûr de son fait et de son effet (auprès de la population) : « Des Afghans ont été impliqués dans des attentats terroristes majeurs au Pakistan en 2025 ». Une déclaration grave, non sans conséquences, alors que les rapports entre Islamabad et Kaboul, mis plus à mal encore depuis les accrochages frontaliers d’octobre[2] (plus de 70 morts ; plusieurs centaines de blessés ; frontière entre les deux pays reste fermée depuis lors), demeurent au point mort, à des lieues de la proximité existant entre Islamabad et Kaboul sous le gouvernement taliban 1.0 (Émirat Islamique d’Afghanistan entre 1996 et 2001).
Et ce général d’enfoncer plus encore le clou : « Le terrorisme a-t-il été éradiqué [d’Afghanistan ; depuis le retour au pouvoir des Talibans afghans à l’été 2021] ? Au contraire, l’Afghanistan est devenu une plaque tournante pour les terroristes et les acteurs non étatiques. Des terroristes de différentes confessions opèrent à partir de là ». S’il s’agissait d’adresser à Kaboul un signal de rudesse (à tort ou à raison), et de repousser aux calendes grecques toute perspective de détente, l’exercice doit être abouti.
Le Baloutchistan, le séparatisme et l’impuissance des autorités
Si sur les 27 attentats-suicides recensés sur le territoire en 2025 16 ont eu lieu dans la très volatile Khyber-Pakhtunkhwa, la vaste et peu peuplée province du Baloutchistan (347 000 km², soit 44 % du territoire, pour 15 millions d’habitants) s’est également distinguée de mauvaise manière en étant le théâtre macabre de 10 de ces incidents meurtriers. « La violence ethnique ou sous-nationaliste, principalement le fait de groupes armés baloutches, s’est intensifiée (en 2025) » relevait dernièrement Eurasia Review, précisant que « les groupes insurgés baloutches ont été impliqués dans 229 attentats, dont 225 au Baloutchistan »[3].
Pour mémoire, à ce propos, au 3e trimestre 2025, le Département d’Etat américain plaçait sur sa liste des organisations terroristes la Balochistan Liberation Army (BLA) et sa branche armée (Majeed Brigade), considérant que ses membres étaient impliqués ces dernières années dans une kyrielle d’attaques meurtrières.
Au printemps 2025, peu après une action spectaculaire autant que sanglante imputée à la BLA – attaque et prise d’otage au Baloutchistan des 354 passagers du train Jaffar Express[4] – , l’homme fort du pays, le maréchal Munir déclarait, non sans quelle fanfaronnade malvenue : « Nous allons très bientôt mettre ces terroristes hors d’état de nuire »[5], donnant à tort l’impression que cette menace terroriste /séparatiste baloutche relevait de l’amateurisme local et du lieu commun. Dans son rapport annuel, visiblement plus en phase avec la réalité des faits et des enjeux, le Pakistan Institute for Peace Studies (PIPS)[6] considère pour sa part « qu’au fil des ans, l’insurrection [au Baloutchistan] est passée d’un problème de sécurité périphérique à une campagne soutenue et multiforme mettant à l’épreuve les réponses militaires et politiques de l’État ». Une présentation plus conforme aux faits (et aux méfaits).
Les limites du ton martial et des mouvements de menton
De toute évidence, lors de la décennie écoulée, pas plus le National Action Plan (NAP) de 2014 contre le terrorisme défini par les autorités[7], que l’opération contre-insurrectionnelle Azm-i-Istehkam engagée par l’armée dix ans plus tard (à l’été 2024) n’ont redonné la main à l’Etat et à ses forces de sécurité face au fléau terroriste ravageant le pays. En revanche, ici encore, ce ne sont pas les déclarations aussi fracassantes que mal à propos – et surtout peu suivies d’effets – des responsables politiques ou militaires pakistanais qui auront fait défaut. En fin d’année dernière, ceux-ci se sont une fois encore signalés (sans la manière) en la matière : dans la foulée de l’attentat du 11 novembre dans la capitale Islamabad, le chef de gouvernement Shahbaz Sharif pointait du doigt (sans avancer la moindre preuve tangible à charge) la responsabilité de « mandataires terroristes indiens », avant d’avancer, dans une veine du même cru, que nombre d’attentats perpétrés récemment sur le sol pakistanais avaient été « ourdis depuis le territoire afghan et soutenus par l’Inde », s’attirant sans tarder la réplique des autorités indiennes rejetant des « allégations sans fondement et infondées », accusant Islamabad de fomenter « des manœuvres de diversion désespérées[8] ».
Ici encore, s’il s’agissait pour le régime pakistanais, un semestre après le dernier (bref) conflit indo-pakistanais (mai 2025), alors que la tension entre Islamabad et New Delhi peine depuis lors à redescendre, de relancer en quelques mots, accusations et diatribes, un nouveau cycle de crispation de part et d’autre de la line of control[9] (et ainsi, au passage, de détourner l’attention de l’opinion publique pakistanaise des multiples tourments intérieurs), nul doute que l’essai est réussi. Autant que désolant.
[1] Le Monde, 3 janvier 2026
[2] ‘Terminés’ par un cessez-le-feu ténu négocié par le Qatar et la Turquie. Plusieurs sessions de négociations ultérieures n’ont pas abouti à un accord durable.
[3] Eurasia Review, 5 janvier 2026.
[4] Survenue le 11 mars 2025.
[5] Arab News, 16 avril 2025.
[7] Défini dans la foulée de l’attaque terroriste menée contre une école militaire de Peshawar en décembre 2014 par des membres du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP ), faisant quelques 150 morts.
[8] CNN, 11 novembre 2025.
[9] Frontière de facto séparant les deux parties distinctes de l’ancienne principauté du Cachemire administrées par l’Inde et le Pakistan.











