<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’hypocrisie, arme de destruction massive des États-Unis

29 mai 2021

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : L’hypocrisie, arme de destruction massive des États-Unis, Pascal Gauchon. Crédit photo : Pixabay
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

L’hypocrisie, arme de destruction massive des États-Unis

par

« Pensez-vous que Poutine est un tueur ? », « Oui, je le pense » a répondu le président Joe Biden à une question soigneusement préparée d’un journaliste d’ABC et diffusée le 17 mars dernier. « Donc quel prix doit-il payer ? » « Le prix qu’il va payer, vous le verrez bientôt. » Biden pense-t-il à la peine de mort ?

 

Chose qui a été peu remarquée, la même question avait été posée en février 2017 à Donald Trump qui avait répondu : « Il y a beaucoup de tueurs. Nous avons beaucoup de tueurs. Bon, vous pensez que notre pays est tellement innocent ? » Cet aveu constituait une vraie rupture. Depuis la naissance des États-Unis, leurs dirigeants n’ont cessé de les présenter comme une nation différente de toutes les autres, dotée d’une mission au service de l’humanité tout entière. « Le plus grand espoir du monde » selon Jefferson. « Le dernier et le meilleur espoir sur cette terre » pour le président Lincoln. « La seule nation idéale dans le monde » aux yeux du président Wilson. « La nation indispensable » comme le proclamait la secrétaire d’État de Bill Clinton Madeleine Albright. « Un refuge pour l’humanité » selon Thomas Paine. « Le monde a besoin du leadership américain », confirme le nouveau secrétaire d’État américain Antony Blinken. Les États-Unis servent le bien et cela justifie toutes leurs actions.

La légende de la « nation indispensable »

Trump au contraire voyait les États-Unis comme un pays presque comme les autres qui devait se concentrer sur ses intérêts (Make America Great Again). Avec Biden, l’Amérique prétend renouer avec sa mission, accueillir les « cohortes qui aspirent à vivre libres, les rebuts [des] rivages surpeuplés, […] les déshérités » dont parle le poème The Colossusinscrit sur le piédestal de la statue de la Liberté. Inutile de préciser que les choses ne sont pas si simples. Déjà, inquiet de l’afflux brutal de migrants, Biden prend des mesures pour les contenir et demande au Mexique de fermer sa frontière avec le Guatemala d’où vient une bonne part de ces « déshérités » qui aspirent peut-être « à vivre libres », mais ne sont plus vus par les progressistes avec la même bienveillance que sous Trump. Le président mexicain proteste, sans fléchir Biden.

À lire aussi : La géopolitique américaine, fondements et continuité

Hypocrisie, le retour

Hypocrisie ? Peut-être, mais n’a-t-elle pas été le carburant le plus efficace de la politique extérieure des États-Unis depuis leur création ? C’est ce que suggéraient Henry Farrell et Martha Finnemore en 2011[1]. Pour eux, elle permettait aux Américains, selon la formule prêtée au général de Gaulle, de vêtir leurs petits intérêts avec de grands sentiments. Elle les a autorisés à intervenir dans le monde entier tout en se réclamant du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », à soutenir les islamistes contre les Soviétiques avant de les combattre, à libérer l’Europe en 1945 avant de la mettre sous tutelle. Selon les termes d’Henry Farrell, elle permet de « manipuler l’ambiguïté entre leur rhétorique pieuse et leurs sordides relations de pouvoir ». Et Farrell de donner presque raison à Trump lorsqu’il rappelle que les États-Unis n’ont pas toujours été exemplaires dans le passé[2]. Mais il attribue son jugement à une absence totale d’idéalisme, à sa « brusquerie » et à sa « brutalité », alors que l’hypocrisie de ses prédécesseurs s’expliquait par un louable effort pour concilier idéalisme et réalisme. En un mot Trump n’a pas tort, mais pour de mauvaises raisons ; et Obama avait tort, mais au nom de bonnes intentions. Comme quoi l’hypocrisie ne touche pas que les hommes politiques américains, mais aussi les politologues. En fait, ce que les intellectuels démocrates reprochent à Trump, c’est d’avoir dévoilé le pot aux roses.

Hypocrisie, la fin ?

Farrell reconnaît que l’hypocrisie américaine est menacée. La principale cause selon lui n’est pas la balourdise de Trump, mais l’action des lanceurs d’alerte comme Snowden et Assange qui ont rendu publics les agissements de l’État profond américain. Concilier rhétorique pieuse et relations de pouvoir sordides n’est possible que si les secondes sont dissimulées. Dès lors, les élites politiques des pays dominés peuvent faire semblant de n’avoir rien vu afin de préserver leurs bonnes relations avec la puissance dominante. Si ces informations arrivent jusqu’au grand public, un autre partenaire intervient, l’opinion. Dans un article de juillet dernier, Farrell signale une détérioration des relations entre Washington et Berlin. Il ne peut en rendre Trump responsable, même s’il le regrette sans doute, les faits datent de la présidence d’Obama ; la cause en est la découverte des activités d’espionnage menées par les Américains en Allemagne, ce qui a indigné l’opinion publique de ce pays.

Pour que l’hypocrisie de la puissance dominante fonctionne, il faut qu’elle rencontre la naïveté ou la complaisance de ses partenaires. La preuve en a été apportée sous la présidence d’Obama. Le nouveau président a été immédiatement récompensé par un prix Nobel de la paix qui ne correspondait à rien. Bien au contraire, c’est alors que l’utilisation des drones et des assassinats ciblés a atteint son maximum – il est vrai qu’il s’agit d’actions parfaitement hypocrites. Sans doute Trump a-t-il utilisé des méthodes comparables, mais lors de l’attentat contre le leader iranien Qassem Soleimani en janvier 2020 le président républicain, loin de dissimuler cet assassinat, le revendiqua hautement. Maladresse ou langage de vérité ? Rendons hommage à Farrell, il est certain que Trump n’avait pas la subtilité d’un Obama et de son vice-président Biden. Il ne disposait pas non plus du même soutien des médias occidentaux, indispensable pour masquer les contradictions du discours hypocrite.

L’hypocrisie peut-elle durer ? Il faut se rappeler qu’elle a atteint son apogée dans les années 1990 et 2000, quand un autre discours hypocrite a volé en éclats, celui des régimes communistes. C’est alors que Clinton, bientôt suivi par Bush et Obama, prétendit bâtir un monde vertueux, pacifique et libre, en paroles, car leur action a été toute différente. Les États-Unis poussent à la création de la Cour pénale internationale, mais refusent de la ratifier, ils rallient en paroles la lutte pour l’environnement, mais développent leur production de gaz de schiste et, aujourd’hui, prennent leur distance avec les propositions écologiques européennes, ils se réclament du libre-échange, mais pratiquent un protectionnisme à peine discret, ils veulent un monde en paix, mais multiplient les opérations militaires. Cette orientation est encouragée par les néoconservateurs qui ont vigoureusement combattu Trump et qui sont de retour sous Biden avec Blinken, Nuland, haine surnommée « la reine des drones » sous Obama, Tanden…

De plus en plus voyante, leur hypocrisie est de moins en moins efficace, d’autant plus que leurs rivaux réagissent ; soit en dénonçant l’hypocrisie comme le fait la Russie, soit en se montrant encore plus hypocrites à l’instar de la Chine qui a réussi à se présenter comme un champion du multilatéralisme sous la présidence de Trump.

Pour être juste, les Américains n’ont pas été les seuls à dissocier leurs actions de leur langage et des valeurs dont ils se réclament. La France révolutionnaire a fait preuve d’une duplicité comparable. En 1789, elle proclame qu’elle « n’emploiera jamais la force contre la liberté d’aucun peuple », c’est la « déclaration de paix au monde ». Trois ans plus tard, elle déclare la guerre au roi de Bohême et de Hongrie. Encore quelques années et elle annexe la rive gauche du Rhin et transforme la Lombardie et les Pays-Bas en républiques sœurs et dominées, avant d’envahir presque tout le continent et de faire naître partout des sentiments antifrançais vivaces. L’hypocrisie américaine aura au moins eu le mérite de durer beaucoup plus longtemps.

À lire aussi : L’exception américaine

 

[1] « The End of Hyprocrisy » in Foreign Affairs, nov-déc. 2011.

[2] « Hypocrisy is a useful tool in foreign affairs. Trump is to crude to play the game » in The Washington Post, 5 novembre 2018.

Mots-clefs : ,

À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest