<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Quand l’aigle fond sur sa proie… Friedland (14 juin 1807)

16 août 2021

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Quand l’aigle fond sur sa proie… Friedland (14 juin 1807)

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Au milieu de l’amnésie générale imposée à l’épopée napoléonienne, quelques icebergs mémoriels hantent la mémoire collective et les rues de nos métropoles : Arcole, Rivoli, Marengo, associés au jeune et brillant Bonaparte ; Austerlitz, Iéna, Wagram, évoquant la maturité de l’Empire.

La renommée de Friedland est plus confidentielle ; pourtant, cette bataille correspond par bien des aspects à l’apogée de l’empire français et de son maître : victoire décisive, puisqu’elle met un point final à la guerre contre la Quatrième Coalition, elle permet de remodeler l’Europe au bénéfice de la France ; elle est aussi une des plus efficaces : l’armée russe est brisée, perd un tiers de ses forces le jour même, alors que les pertes françaises se limitent à 10 % des forces engagées, comme dans les plus brillantes victoires impériales. 

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La poursuite infernale

Friedland clôt magistralement une campagne entamée par une autre victoire foudroyante, remportée sur la Prusse huit mois plus tôt, jour pour jour, en Thuringe : le 14 octobre 1806, Napoléon écrasait en une demi-journée l’arrière-garde d’Hohenlohe devant Iéna, tandis qu’à 25 km au nord-est, à Auerstaedt, le maréchal Davout, avec son seul corps d’armée, brisait l’armée royale après huit heures de combat à un contre deux. La suite de la campagne se résuma, selon les mots d’un général prussien, à une « chasse à courre » qui ne laissa aucune chance aux vaincus de se rétablir. Les villes tombèrent les unes après les autres, à commencer par Berlin, où Napoléon entre le 27 octobre, ou encore Stettin que le général Lasalle, à la tête de sa « brigade infernale » de 500 hussards, capture le 29 avec les 6 000 hommes et 160 canons qui s’y trouvent, grâce à un coup de bluff digne d’Hollywood.

Pourtant, l’arrivée des Russes maintenait l’espoir de retourner la situation. Les opérations se déplacent en Pologne, où les Français sont accueillis en libérateurs – il n’y a que douze ans que l’État polonais a disparu, partagé entre Prussiens, Russes et Autrichiens. Malgré des conditions climatiques difficiles, les hostilités se poursuivent à l’entrée de l’hiver. Les Français échouent à provoquer une bataille décisive à Pułtusk et Golymin, le 26 décembre, ou encore à Olsztyn (Allenstein) le 3 février 1807. Une fois en supériorité numérique après le ralliement des Prussiens de Lestocq, le général russe Bennigsen décide de défier Napoléon devant le village de Preussich-Eylau. L’affrontement sanglant des 7 et 8 février est rendu dramatique par la météo (une tempête de neige survient en pleine bataille, menant le corps d’armée d’Augereau à sa perte) et par la plus colossale charge de cavalerie de l’histoire, avec 80 escadrons (près de 10 000 chevaux) conduits par Murat ; Napoléon doit même engager sa Garde, mais subit son premier échec, car l’armée coalisée se retire en bon ordre. Épuisés et affaiblis par leurs pertes, les adversaires prennent leurs quartiers d’hiver. 

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Au printemps, tout en refaisant ses forces en appelant par anticipation les conscrits de l’année 1808 et en récupérant 10 000 chevaux frais, Napoléon veut réduire les places fortes sur lesquelles peuvent encore s’appuyer les Prussiens et qui menacent les arrières français. Dantzig capitule le 24 mai devant Lefebvre après deux mois de siège. Début juin, pressé par le tsar qui n’attend qu’une nouvelle « victoire » depuis Eylau, Bennigsen reprend l’offensive. Il réussit à échapper à Napoléon à Heilsberg le 10 juin, repassant sur la rive droite de l’Alle pour se garder contre la poursuite et continuer sa marche vers le nord, dans l’espoir de rejoindre Lestocq à Königsberg. Pour faire tomber la place forte, Napoléon envoie plus de 40 000 hommes, dirigés par Murat, soit près de deux fois la garnison de la ville, tandis qu’il concentre ses autres forces à Eylau. Bennigsen va alors tomber dans un piège… qui ne lui est pas tendu. 

Joyeux anniversaire

Le 13 juin, le général russe surprend l’avant-garde française, commandée par le maréchal Lannes, qui vient d’atteindre Friedland, un gros bourg construit autour d’un pont sur l’Alle d’où partent une route vers Königsberg, au nord-ouest, et une vers Allenburg, au nord-est. Il pense pouvoir écraser ce modeste adversaire du poids de son armée et tomber sur le flanc de Napoléon, qu’il croit en route vers Königsberg : sa cavalerie chasse les Français de la ville et il fait construire trois ponts supplémentaires pour accélérer le franchissement de l’Alle. Au soir, Lannes avertit Napoléon qu’il est face à l’armée ennemie, et s’emploie avec son seul corps – 9 000 fantassins et 3 000 cavaliers – à bloquer la route de Königsberg, tout en leurrant Bennigsen sur sa force réelle, l’incitant à engager davantage de troupes sur la rive occidentale. Durant la matinée du 14, il reçoit l’assistance de la cavalerie de Grouchy et du corps de Mortier, mais il a toujours moins de 30 000 hommes à midi, quand Napoléon le rejoint. Dès son arrivée, l’empereur perçoit la situation périlleuse de l’armée russe : dos à une rivière difficile à franchir, sauf par les ponts de la ville, elle est, de plus, coupée en deux par une petite rivière, coulant perpendiculairement à son front, et qui crée une zone marécageuse, et même un petit lac, à l’ouest de la ville, quand elle rejoint l’Alle ; même en jetant plusieurs passerelles de fortune, les communications entre les deux ailes sont malaisées. À 14 heures, il donne donc ses ordres pour livrer bataille ce même jour, qui marque le septième anniversaire de la victoire de Marengo, sans attendre Murat, Soult et Davout rappelés du nord : il estime que sa force sera suffisante dans l’après-midi et sait qu’il faut exploiter l’erreur de Bennigsen avant que ce dernier ne s’échappe une nouvelle fois à la faveur de la nuit. 

L’armée française se dispose en arc de cercle depuis la route de Königsberg, au nord, couverte par les dragons de Grouchy, les cuirassiers de Nansouty et une division d’infanterie de Mortier, jusqu’au village de Sortlack au sud, situé en amont du méandre de l’Alle où se love Friedland ; Mortier et Lannes, au centre, doivent fixer l’aile droite russe, la plus forte, pour qu’elle ne puisse soutenir l’aile gauche. À 16 heures, la Garde et le Ier Corps de Victor arrivent pour occuper le centre du dispositif, au débouché de la route d’Eylau, près du hameau de Posthenen où se tient Napoléon. Il revient au VIe Corps de Ney de conduire l’offensive décisive depuis la droite, appuyé par Victor et les dragons de Latour-Maubourg. Napoléon lui ordonne d’atteindre Friedland et ses ponts, sans s’occuper de ce qui se passe autour de lui – une mission sur mesure pour le « brave des braves » et ses hommes. L’attaque commence vers 17 heures, alors que les Russes, voyant arriver sans cesse de nouvelles troupes françaises, mais pensant que rien ne se passerait plus ce jour-là, préparaient leur retraite vers la rive orientale. 

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Ney s’attaque au point dur du dispositif russe et rencontre une résistance acharnée, soutenue par l’artillerie restée sur la rive droite, qui prend en enfilade ses colonnes d’assaut. Les divisions de tête vacillent, quand le général Sénarmont intervient avec toute l’artillerie du Ier Corps – entre 30 et 36 pièces – qu’il approche progressivement de l’ennemi : premières salves à 400 m, puis à 200 m et enfin tir à mitraille à « 60 pas », soit moins de 100 m ! L’infanterie russe est hachée et une unité de cavalerie qui tentait de neutraliser l’impudente et imprudente batterie est foudroyée sur place. Les pièces de Sénarmont ont tiré 2 800 coups, donc entre 70 et 90 par pièce, soit moins d’une heure de tir à la cadence de bataille (deux coups à la minute, au mieux), et elles ont ouvert un boulevard à Ney jusqu’à Friedland et ses ponts, que les Russes incendient derrière leurs troupes en fuite. En désespoir de cause, Bennigsen tente de renverser le destin en faisant intervenir la Garde impériale, en réserve au centre du dispositif : elle est refoulée par la division Dupont du Ier Corps, qui remporte « une victoire de pygmées sur des géants », comme l’écrira Jacques de Norvins.  

La gauche russe est écrasée, la droite est encerclée et coupée de ses arrières : les soldats commencent à fuir en traversant l’Alle comme ils peuvent ; par chance, ils découvrent un gué plus au nord, mais la Grande Armée capturera quand même 80 pièces d’artillerie, en plus des 70 drapeaux et étendards arrachés des mains des vaincus. Si Murat était là, il ne laisserait pas passer l’occasion de changer la déroute en débâcle en chargeant la cavalerie qui couvre la retraite puis s’échappe le long de la rive gauche de l’Alle ; mais Grouchy, malgré les consignes de l’empereur, reste en position défensive. Vers 22 h 30, les combats s’éteignent : la bataille a duré moins de six heures, la défaite russe est totale, et Bennigsen conjure le tsar de demander l’armistice. 

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Apogée de l’Europe « napoléonienne »

De fait, la paix sera rapidement signée, dans une atmosphère conviviale, voire bon enfant, dont témoigne le capitaine Coignet, quand il raconte le banquet rassemblant les deux gardes impériales à Tilsitt, où les deux monarques scellent leur réconciliation (7 juillet). Car Napoléon se montre clément avec la Russie, qu’il veut faire entrer dans le blocus continental décrété à Berlin en novembre pour essayer d’asphyxier le commerce britannique en le privant de débouchés. Ce qui explique sans doute la demi-satisfaction qu’il accorde aux Polonais : le duché de Varsovie institué en 1807 est loin de la résurrection du royaume disparu en 1795, notamment sur le plan territorial, et de plus, dépend du royaume de Saxe, créé en décembre pour récompenser le duc Frédéric-Auguste III de sa fidélité à l’alliance française. 

La Prusse, en revanche, paie cher sa défaite. Elle perd la moitié de son territoire et de ses 10 millions d’habitants, qui étoffent le duché de Varsovie et le royaume de Westphalie, créé pour Jérôme Bonaparte et pierre angulaire de la Confédération du Rhin née en juillet 1806. Napoléon cherche ainsi à constituer un glacis protecteur des frontières orientales de l’empire, en opposant l’Allemagne occidentale, de tradition catholique, à l’Allemagne du Nord et de l’Est, sous influence prussienne et luthérienne. Vassalisée, son armée réduite à 40 000 hommes, la Prusse sera même tenue d’envoyer des troupes pour participer à la campagne de Russie de 1812. 

L’empire français n’atteint pas encore son apogée territorial – il faudra une nouvelle victoire, bien plus laborieuse, sur l’Autriche en 1809. Mais Napoléon est certainement au sommet de son art. Friedland illustre à merveille le coup d’œil de l’« aigle », sa réactivité et son sens du terrain. Elle confirme aussi l’importance de l’artillerie – Napoléon disait : « C’est avec l’artillerie qu’on fait la guerre » – et de sa concentration en un point décisif pour obtenir la rupture du dispositif adverse ; la leçon tirée de l’intervention de Sénarmont, dont l’audace semble avoir inquiété l’empereur dans un premier temps, sera reproduite dans des batailles ultérieures, avec la grande batterie de plus de 100 pièces à Wagram, deux ans plus tard. Cela illustre d’ailleurs une autre des forces de la Grande Armée issue du camp de Boulogne de 1805 : la qualité des subordonnés. Or, deux des héros de Friedland disparaîtront rapidement, victimes des canons adverses : Lannes, fauché à Essling en 1809, et Sénarmont, tué en 1810 lors du siège de Cadix, épisode infructueux de cette interminable aventure ibérique dans laquelle Napoléon se jette dès la fin de l’année 1807 et où s’useront nombre de ses meilleurs vétérans, ses « grognards » comme il a commencé à les appeler en décembre 1806.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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