Reconquête turque du bassin méditerranéen : une stratégie à haut risque

3 novembre 2020

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : Sur cette photo fournie par le ministère turc de la défense, le navire de recherche turc Oruc Reis, en rouge et blanc, est entouré de navires de la marine turque alors qu'il se dirigeait à l'ouest d'Antalya sur la Méditerranée (c) Sipa AP22481834_000002
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Reconquête turque du bassin méditerranéen : une stratégie à haut risque

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Dans un projet assumé, le président Erdogan poursuit l’inféodation de la Méditerranée et de ses confins [1]. Il cherche à rétablir la Turquie dans la pleine puissance d’une Sublime Porte idéalisée, vengée de la double humiliation des défaites de 1918-1923 et d’une trop longue attente aux portes d’une Union européenne porteuse de valeurs opposées à celles de l’islam politique.

 

Ce projet s’appuie sur une stratégie aussi globale que décomplexée. Elle vise à affirmer la puissance turque en muselant les oppositions internes et externes, conquérant des ressources naturelles vitales, surtout, en démantelant l’ordre établi des traités imposés. Elle constitue un manifeste du modèle employé par les États-puissances, avec des héritages stratégiques différents et des succès divers. Pas après pas, ils avancent vers leur but, démantelant le fragile édifice du droit international comme les enceintes d’un multilatéralisme moribond, dans un parallèle manifeste avec la crise des années 1930.

 

1/ Une stratégie globale

 

Héritière de l’axe tracé par les gouvernements nationalistes vers le monde turcophone laissé vacant par l’implosion de l’URSS, cette stratégie s’élargit désormais à l’ex-empire. Elle est globale bien que le potentiel économique lui fasse désormais défaut.

Elle suit au premier chef une voie diplomatique étroitement liée à son pendant militaire, l’un précédant ou accompagnant l’autre, voire servant à masquer l’effet final recherché. Cette diplomatique use des ressorts usuels, économiques (avec des limites manifestes), militaires, culturels ; elle use aussi du véhicule religieux pour relayer ses messages voire peser sur les décisions des pays tiers.

Capacitaire et opérationnel, le volet militaire comble des manques [2], teste les réactions de la communauté internationale en démontrant le potentiel de manœuvre turc et incidemment, permet à la Turquie de s’assurer de ressources primaires, de nouveaux territoires comme d’une certaine autonomie vis-à-vis de l’OTAN. Mobilisant la puissance militaire terrestre et navale turque, il intègre de nouvelles facettes similaires à celles employées par la Russie de Poutine pour conjuguer :

  • des actions discrètes, aux limites du droit et du spectre militaire, comme l’envoi d’armes et d’instructeurs au Gouvernement d’Accord national libyen, les opérations déléguées à la SMP SADAT (aux liens étroits avec les services secrets turcs) ou le recours à des supplétifs arabes pour « normaliser » les confins kurdes [3] ou renforcer de proches alliés, comme au Nagorny – Karabakh ;
  • des démonstrations de puissance, à l’instar de l’escorte du navire de sondage sismique « Oruç Reis » [4] ou encore interceptions répétées d’avions grecs aux limites de l’espace aérien de ce pays, ou encore les mouvements de troupes et de colonnes blindées exécutées vers le fleuve Maritza [5] marquant la frontière avec la Grèce ;
  • et des actions de force, comme les opérations « Rameau d’olivier » puis « Source de paix » aux confins kurdes et syriens.

Cette stratégie est assurément sécuritaire. La Turquie est certes confrontée depuis des décennies à différentes menaces intérieures, notamment celle du PKK, mais ce prétexte permet à Erdogan de museler l’opposition et de resserrer le contrôle des populations. De même, le putsch avorté de 2016 a conforté la mainmise gouvernementale sur l’appareil d’État tout en éliminant les courants gülenistes. Toutes choses égales par ailleurs, le NSDAP n’avait pas procédé autrement de 1933 à 1935, discréditant ses alliés politiques et renforçant son contrôle des appareils policiers et militaires.

Enfin, cette stratégie est déclamatoire. Erdogan n’avance pas masqué, mais tient un discours clair, audible, articulé [6]. Sa communication comme ses opérations d’influence utilisent les canaux d’usage tout comme ceux offerts par la diaspora turque et la Fraternité musulmane. Cette stratégie joue sur tout le registre de la séduction à la menace, passant par l’imprécation, le chantage, et la négociation pour :

  • captiver l’auditoire turc, dans et en dehors des frontières,
  • manipuler et diviser les interlocuteurs internationaux [7], soient-ils soutiens ou opposants, potentiels ou avérés,
  • frapper d’anathème les boucs émissaires, d’abord l’ennemi héréditaire grec, ensuite l’Union européenne, enfin d’une façon de plus en plus nette, le monde occidental et ses influences néfastes.

 

A écouter aussi : Podcast – Gisement de gaz en Méditerranée orientale

 

2/ Face à une opposition inexistante

 

Dans son application, cette stratégie ne se heurte à aucune opposition sérieuse ce qui laisse une pleine liberté d’action à Erdogan pour quelque temps encore.

À moins d’exploiter le ressort du conflit périphérique interminable, les Kurdes sont militairement trop faibles, politiquement trop divisés et diplomatiquement trop isolés (voire inexistants) pour constituer un quelconque obstacle.

Confrontée à ses démons intérieurs, l’Égypte ne dispose pas d’un appareil militaire suffisamment solide pour contrebalancer les puissantes armées turques ; il en va de même pour le binôme saoudo-émirien fixé par ses divergences, le péril perse et la dissidence chiite.

Le monde occidental est lui fragilisé par le désengagement américain du théâtre euro-méditerranéen résultant d’une réorientation stratégique vers le Pacifique amplifié par l’isolationnisme de D. Trump et les présidentielles. Hormis des admonestations, les Etats-Unis interviendront d’autant moins fortement qu’obnubilés par le renouveau de la puissance russe et le combat contre les djihadistes dans les confins syro-irakiens, ils ne sauraient se passer de l’alliance turque. Ceci se retrouve à l’OTAN, focalisée sur la menace aux frontières. L’Alliance apparaît donc tributaire de la Turquie à la fois, contributeur militaire majeur [8] et point d’appui indispensable pour contenir la Russie (voire l’Iran) et neutraliser le péril djihadiste. Elle offre au mieux une agora où gérer le différend gréco-turc.

Puissance non assumée et désarmée, l’Union européenne ne peut en rien s’ériger en contrepoids. Elle pâtit d’une déficience de leadership et de stratégie, notamment vis-à-vis de la Turquie ; empêtrée dans la crise sanitaire et le vaudeville du Brexit, elle dépend en outre du bon vouloir d’Ankara pour gérer la crise migratoire, ce dont Erdogan sait jouer. Ni la médiation allemande, ni la fermeté française, ni la menace de sanctions n’ont abouti. Le constat de l’état-major de l’UE est sans appel :

« Les tensions ne décroîtront pas en Méditerranée orientale. Nous sommes face à un momentum de la sécurité de l’Union européenne, causé par les problèmes auxquels les États membres sont confrontés [9]. »

Enfin, les Nations-Unies, en peine sur d’autres dossiers, apparaissent bien incapables d’imposer quoi que ce soit à une puissance décomplexée quand bien même celle-ci bafouerait le droit international. Comme l’énonce un diplomate :

« [la crise du COVID19] a joué un rôle révélateur de la perte d’efficacité du système multilatéral. Tous ses défauts ont soudain été mis en lumière : le jeu négatif des grandes puissances, l’inefficacité des grandes enceintes multilatérales, la difficulté à faire respecter le droit international, etc [10]. »

 

A lire aussi : Les ambitions impériales de la Turquie

 

3/ Des gains à des risques

 

Seule puissance navale à opérer en Méditerranée et seule puissance terrestre à oser des manœuvres de masse [11], la Turquie obtient des gains manifestes au mépris du droit international tout en frôlant le casus belli :

  • À ses frontières méridionales en vassalisant les territoires contigus au sandjak d’Alexandrette et en étouffant l’embryon de Kurdistan ;
  • En Méditerranée orientale où elle démontre sa capacité à agir librement y compris par la force [12].

Elle peut donc multiplier ses gains en s’érigeant en puissance tutélaire du Caucase et des oléoducs le traversant, ainsi qu’en s’assurant d’un accès aux hydrocarbures du plateau continental et méditerranéen et donc relancer son économie. De plus, ces premiers succès ont montré que le démantèlement des traités internationaux ayant signé la fin de l’empire est à portée.

Ce faisant, la Turquie court le risque de se heurter à d’autres puissances renaissantes comme la Russie. En effet, dans une remarquable continuité stratégique, cette dernière cherche non seulement à contrôler son « étranger proche » et à retrouver un glacis continental, mais aussi à s’assurer d’une position forte en Méditerranée. Les opérations en Syrie ont conforté les points d’appui de Tartous et Lattaquié ; en Libye, elles ont ouvert les aérodromes et ports de Cyrénaïque. Elles se doublent d’une stratégie agroalimentaire ciblant l’Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Tunisie), l’Égypte et le Liban [13]. Voyant leurs objectifs et zones d’application se chevaucher, les manœuvres turque et russe se heurteront immanquablement l’une à l’autre. Des frictions existent déjà, ici en Syrie, là-bas en Libye, mais elles ne peuvent que s’exacerber dans le Caucase où se superposent de nombreuses lignes de faille. Les réactions russes soulignent que cette poussée turque est considérée avec le plus grand sérieux par le Kremlin.

Toutes choses égales par ailleurs, des précédents soulignent les risques de conflagration. De 1936 à 1939, le chancelier Hitler n’a pas joué d’autre partition que celle suivie par le président Erdogan pour rétablir la puissance allemande en déchirant le traité de Versailles, symbole de son humiliation, reconstituer une Volksgemeinschaft épousant le cœur du Saint Empire avant de s’élancer à la conquête du Lebensraum en usant de tous les ressorts de la diplomatie et de la force, de la négociation et de la menace, de forces régulières et irrégulières [14]… avec des gains manifestes, culminant à Munich, avant de se heurter à l’obstination britannique, à l’opiniâtreté russe et à la puissance militaro-industrielle américaine.

 

Pour aller plus loin :

  • « La Syrie au cœur de l’Orient compliqué », S.E. Yves Gazzo, Engagement, p. 64 à 70, n°125 (hiver 2019) ;
  • « Erdogan : la guerre à nos portes », dossier collectif in Le Point n° 2499, 16/07/2020 (notamment « Au secours ! les Ottomans reviennent ! », éditorial de Franz-Olivier Giesbert) ;
  • « Les alliés mollassons de Macron face à Erdogan », Claude Angeli, Le Canard enchaîné, 02/09/2020 ;
  • « Athènes dément toute discussion avec Ankara », Ouest France (AFP), 04/09/2020) ;
  • « Les eaux grecques de Kastellorizo convoitées par Erdogan », Élisa Perrigueur @ Mediapart, 08/09/2020 (repris dans les éditions du 09 puis du 20) ;
  • « Erdogan engage le bras de fer », Antoine Colomba, Valeurs actuelles, 12/09/2020 ;
  • « Sociétés de mercenaires et ONG d’Allah : les milices privées turques au service de l’impérialisme d’Erdogan », Alexandre Del Valle, Valeurs actuelles, 22/09/2020 ;
  • « Méditerranée orientale : le gaz rebat les cartes », Nabil Wakim, Hélène Sallon, Louis Imbert et Marie Jégo, Le Monde, 27-28/09/2020 ;
  • « Haut-Karabakh : ce que l’on sait des combats meurtriers entre l’Azerbaïdjan et les séparatistes arméniens », France Info et AFP, 27/09/2020 (18h06, mise à jour de 21h22) ;
  • « Combats du Haut-Karabakh : ‘l’Azerbaïdjan est fortement encouragé par la Turquie’ selon l’ambassadrice d’Arménie en France », France Info et Radio France, 28/09/2020 (08h00) ;
  • « La Turquie renforce son contrôle sur les réseaux sociaux » in Le Point (AFP), 01/10/2020 ;
  • « Tensions en Méditerranée : la Turquie balaie la menace de sanctions de l’UE », 20 minutes(AFP), 02/10/2020 ;
  • « Islam : Erdogan dénonce les déclarations de Macron comme ‘une provocation’ », Le Figaro(AFP), 06/10/2020 ;
  • « Haut-Karabakh : Erodgan, ‘l’allié’ de plus en plus encombrant de Poutine », Cyrille Pluyette, L’Express, 06/10/2020 ;
  • « Puissance régionale à l’ambition gargantuesque, la Turquie d’Erdogan se moque du Kremlin et de la Maison-Blanche », Alain Frachon, Le Monde, 08/10/2020
  • « Le gaz enflamme la mer Méditerranée », Anais Ginori et Luca Pagni, La Reppublica, repris par Le Figaro le 09/10/2020 (réseau LENA) ;
  • « Les projets fous d’Erdogan plombent l’économie turque » @ Challenges.fr, 09/10/2020 ;
  • « Washington exige que la Turquie cesse sa provocation délibérée en Méditerranée », Le Figaro(AFP), 13/10/2020 ;
  • « Erdogan n’hésite pas à affabuler le passé », Nedim Gürsel, entretien accordé à Delphine Minoui, Le Figaro, 15/10/2020.

[1] Olivier Mazerolle, « Turquie : la guerre pour un empire », éditorial de « la matinale », LCI, 04/10/2020.

[2] Comme les systèmes de défense sol-air russe S400. Indépendants des fournisseurs notamment nord-américains de l’OTAN, non-intégrables au réseau de défense intégré, ces systèmes modernes et performants contrebalancent le surclassement des forces aériennes turques tout en offrant une première capacité « anti-access – area denial (A2AD) », donc de dissuasion et de sanctuarisation.

[3]  Avec un retournement ethnique, la Turquie d’Erdogan recours à des procédés identiques à ceux de l’empire agonisant. Ainsi, les bachi-bouzouks, irréguliers Kurdes levés par le sultan, jouèrent-ils un rôle de premier plan dans la répression menée en Arménie en 1915.

[4] Cette campagne fait écho aux grands travaux lancés par les gouvernements nationalistes au tournant des années 1990, visant à contrôler les eaux du Tigre et de l’Euphrate. Ils avaient alors créé de vives tensions, notamment avec l’Irak.

[5] Aussi dénommé Meriç ou Evros.

[6] « [Les Européens] vont comprendre que la Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et documents immoraux ! » R.T. Erdogan, allocution télévisée du 04/09/2020, cité par AFP et France info le 05/09/2020.

[7] « [je prie les] institutions européennes et les États membres de rester équitables, impartiaux et objectifs et à agir de façon responsable face aux problématiques régionales, en particulier en Méditerranée orientale », R.T. Erdogan, entretien avec Charles Michel le 04/09/2020, cité par le Parisien(AFP) le 07/09/2020. On pourra aussi se référer à « Méditerranée : Erdogan pour un dialogue avec une approche constructive » in le Figaro (AFP), 16/09/2020 (citant une visioconférence de médiation avec la chancelière A. Merkel).

[8] Les forces terrestres turques forment le deuxième contingent derrière les USA, soit quatre corps OTAN.

[9] « Il n’y a pas de solution militaire en Méditerranée orientale », vice-amiral d’escadre Bléjean, entretien donné à Nicolas Barotte in Le Figaro, 11/09/2020

[10] Pierre Vimont, « La crise sanitaire a révélé la perte d’efficacité du système multilatéral », entretien donné à Jean-Pierre Stroobantsin Le Monde, 20-21/09/2020.

[11] Toutes proportions gardées, puisqu’au mieux, « Source de paix » a vu l’engagement de deux brigades blindées – mécanisées de classe OTAN, soit une force expéditionnaire de l’ordre de 10 000 hommes (à comparer aux quelques 7 000 engagés par les armées françaises dans l’opération « Barkhane »).

[12] L’illumination d’une cible par un radar de conduite de tir constitue en mer comme dans les airs un acte qualifié d’hostile, juridiquement qualifié comme tel. La désignation de la frégate Courbet fut donc tout sauf un acte anodin.

[13] « Diplomatie du blé : comment la Russie étend son influence en Méditerranée », Coline Vazquez in Le Figaro, 04/09/2020

[14] On pensera ici aux opérations de déstabilisation menées de 1933 à 1938 par les formations autrichiennes et tchèques de la SA et de la SS.

À propos de l’auteur
Emmanuel Meyer

Emmanuel Meyer

Le colonel Emmanuel Meyer est Saint-Cyrien, breveté de l’Ecole de guerre. Il a participé de février à août 2019 à une mission de l’Union européenne portant sur la Libye.
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