Cet ouvrage de plus de 500 pages a été rédigé par un jeune sous-officier d’active, instructeur auprès d’unités ukrainiennes qui lui ont permis d’élaborer cette vaste synthèse qui se présente comme un traité, particulièrement détaillé et largement exhaustif.
Junior Saulnier, Retour dans les tranchées. Traité de la guerre de tranchée moderne, 2024, 31,60 €
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« Commencée par des offensives pénétrantes le long des grands axes, la guerre s’est rapidement installée dans la durée, avec la constitution d’un réseau de tranchées sur la ligne de front ».
Cette phrase d’accroche aurait pu servir d’introduction à un cours d’histoire sur la Première Guerre mondiale, si la guerre en Ukraine commencée en février 2022 n’était pas venue nous rappeler cette actualité de la guerre de tranchées que l’on pensait révolue.
Cet ouvrage de plus de 500 pages a été rédigé par un jeune sous-officier d’active, instructeur auprès d’unités ukrainiennes qui lui ont permis d’élaborer cette vaste synthèse qui se présente comme un traité, particulièrement détaillé et largement exhaustif.
La table des matières est complète et permet d’aborder en première partie les fondements historiques du passage de la mobilité à la guerre de position. Si l’on connaît bien l’évolution de ce type de protection défensive jusqu’à la Première Guerre mondiale, avec l’évocation de la guerre de Crimée et de la guerre de Sécession, on connaît beaucoup moins les périodes qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Cette dernière a pu constituer une révolution, avec le culte de la mobilité de la manœuvre, mais, dans les différentes périodes de confrontation pendant la guerre froide, la tranchée a pu refaire son apparition sur différents théâtres.
Un modèle jamais oublié
C’est le cas pendant la seconde guerre civile chinoise, avec déjà les réseaux de tunnels et de bunkers, ce que l’on retrouve d’ailleurs pendant la guerre du Vietnam. Pendant la guerre de Corée, entre 1950 et 1953, les protagonistes ont commencé par de vastes offensives pénétrantes, avant que le front ne s’installe et qu’au final, un cessez-le-feu ne vienne figer les positions sur une ligne finalement assez proche de la situation antérieure. Dans cette guerre de Corée, on retrouve de nombreux éléments qui ont été vus pendant la guerre de 14 / 18, mais largement modernisés avec les voilures tournantes et le développement d’une artillerie beaucoup plus précise.
La guerre soviéto-afghane est présentée comme le tombeau de la guerre éclair et, en effet, l’offensive de l’hiver 1979 associant troupes aéroportées, offensive mécanisée terrestre et déploiement de troupes au sol s’est vite enlisée dans les espaces cloisonnés du paysage montagneux de l’Afghanistan. Dans cette situation bloquée de près de dix ans, les insurgés comme les Soviétiques ont été contraints de se doter de dispositifs défensifs plus ou moins pérennes. Les tranchées et autres abris sont donc présents sur les différents points d’affrontements et, même si le paysage afghan n’a que peu de rapports avec les plaines de la Somme, les assauts des moudjahidines sur les fortins de l’armée rouge sont fréquents. Ces derniers se servent également de la tranchée comme moyen de dissimulation pour les embuscades.
À partir de 2014, et suite de l’annexion de la Crimée, la guerre s’installe dans le Donbass, entre les séparatistes soutenus par l’armée russe et les forces ukrainiennes. Très rapidement, le front se fige, et des tranchées sont creusées, tout simplement pour s’adapter à de nouvelles conditions de combat.
La guerre en Ukraine, nouvelles approches
L’offensive russe de 2022, conçue comme une opération de décapitation du pouvoir politique ukrainien à partir d’une guerre éclair, et la contre-offensive ukrainienne a abouti à une stabilisation du front, marqué par des combats en zone urbaine, comme à Marioupol ou à Kherson ou encore Avkhidia.
Avec beaucoup de méthode, et avec le souci constant de bien traiter de façon exhaustive, tous les aspects de cette forme de guerre, Junior Saulnier retrace, « vu de la tranchée », les évolutions générales d’une guerre en cours. La transparence du champ de bataille, permise aujourd’hui par le satellite, mais également les drones de renseignement, limitent les possibilités de manœuvre, et favorisent le retour du camouflage dans des positions défensives. Les missiles portables antiaériens limitent les possibilités de frappes tactiques, en raison de la vulnérabilité des voilures tournantes, tandis que la densification des armements individuels, notamment antichars, a réhabilité l’avancée des troupes à pied.
Le tournant majeur est également constitué par la multiplication des différents types de drones FPV, kamikaze ou largueurs d’explosifs, de façon plus ou moins concentrés sur les positions ennemies.
Tous ces éléments convergent vers une guerre de position, la spécificité du théâtre ukrainien, son couvert végétal, son relief, mais également la nécessité, pour l’Ukraine, de tenir dans la durée, sont déterminants.
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La guerre de tranchées, applications pratiques
L’auteur examine en troisième partie la psychologie de la guerre de tranchées moderne. Le moral des troupes, les forces morales plus largement, celle des combattants comme de la population à l’arrière demeure déterminant. Le chef militaire devra adapter le déploiement de ses effectifs en tenant compte de quelques règles qui ont été forgées dans les conflits antérieurs. Cela relève des rotations stratégiques, des sas de décompression tactique, de la relève, ainsi que des conditions de vie dans cet environnement si particulier. Tout naturellement la question de la discipline et de la motivation se pose, particulièrement dans un contexte où la guerre informationnelle devient déterminante. L’accès, par le biais des réseaux sociaux, à toutes sortes de sollicitations, de nouvelles vraies ou fausses, change radicalement la donne. Junior Saulnier examine d’ailleurs minutieusement le rôle de l’unité élémentaire, jusqu’à la section, et les responsabilités du chef dans ce contexte. De même que l’entretien de la motivation demeure essentiel.
L’ouvrage évolue progressivement vers un véritable manuel d’applications pratiques, avec des illustrations, qui montrent, encore une fois de façon très exhaustive, tous les aspects de la guerre de tranchées moderne. On citera par exemple le bréchage, qui désigne ce que l’on a pu appeler la percée du dispositif adverse. Le schéma est d’ailleurs largement documenté, avec les trois éléments, assaut, appui et réserve, dont les actions successives permettent d’obtenir l’effet majeur désiré. Cela se heurte au dispositif défensif, et notamment, avec la guerre en Ukraine, les éléments de piégeage, sans présence défensive directe. Contrairement à la Première Guerre mondiale, avec des lignes de tranchées adverses séparées par moins de 100 m, le no man’s land moderne peut se caractériser par une étendue de près de 10 km. Avec les moyens d’observation dont disposent les belligérants, les opérations sont évidemment beaucoup plus complexes.
Cela se retrouve dans les chapitres suivants, avec la mise en place de dispositifs défensifs, qui associent les fortifications de première ligne, les itinéraires de repli, car cela doit être également envisagé, avec la préoccupation de protéger les personnels.
L’ouvrage va très loin dans le détail pratique, avec tout un chapitre consacré aux différents types de binômes, du commandement au droniste en passant par le médical ou l’appui feu. L’équipement a minima de chacun des protagonistes est également envisagé.
Très clairement, nous sommes en présence d’un ouvrage qui annonce la couleur, en associant vision globale d’un conflit en cours, et conséquences pratiques. De ce point de vue il peut être envisagé comme un véritable mode d’emploi des forces, mais également comme une forme d’avertissement pour les lecteurs qui sont, pour l’instant, éloignés physiquement de ce conflit.
La haute intensité, qui est désormais évoquée comme forme de guerre possible ou probable, n’est plus une vue de l’esprit, mais une réalité concrète qui se déroule sur le flanc est de l’Union européenne. À cet égard, l’opérateur ukrainien, enterré dans sa tranchée, est en première ligne. Il en paie le prix du sang, malheureusement inévitable. Puisse ce manuel, et ses applications pratiques, l’en épargner, autant que possible.
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