<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Riyad, la guerre en location : Yémen, Bab el-Mandeb et le pari français

12 octobre 2026

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Riyad, la guerre en location : Yémen, Bab el-Mandeb et le pari français

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  • Depuis le 4 octobre, Riyad a repris pied sur le littoral de Bab el-Mandeb et activé le pacte de La Mecque, après avoir obtenu la protection française de Yanbu.

  • Ansar Allah a déplacé la guerre vers le ciel saoudien. Chaque succès du Royaume est un emprunt — et l’addition, pour la France et l’Europe, ne fait que commencer.

La guerre a changé de terrain. Le 7 octobre, l’aviation civile saoudienne recensait trois morts et trente-six blessés après les frappes sur les aéroports d’Abha et de Riyad. Le 8, deux missiles visant la capitale étaient interceptés ; selon Reuters, un avion de la Saudia Airlines a pris feu au terminal, et près de la moitié des départs ont été annulés. Yahya Saree a adressé un « dernier avertissement » aux compagnies et sommé le personnel des sites pétroliers de s’en éloigner. Abdel-Malik al-Houthi, lui, promet une guerre longue. Pour l’Institute for the Study of War, les Houthis cherchent à maximiser le coût économique pour contraindre Riyad à céder. Chassés d’une partie de la côte, ils frappent ce qui fait la puissance rentière du Royaume : ses aéroports, son pétrole, sa réputation de havre pour les capitaux et les visiteurs que promettait Vision 2030.

Une reconquête inachevée

Au sol, l’opération « Aube du Yémen », lancée le 4 octobre par Rachad al-Alimi, a repris Dhoubab et son aérodrome ; le 7, le gouvernement revendiquait les monts Kahboub, qui dominent Bab el-Mandeb. Mais Mokha reste disputée, comme l’atteste l’offensive engagée sur le district d’al-Waziiya, clé de la ville. L’île de Perim, qui partage le détroit en deux chenaux, demeure houthie, et la route Taëz–Aden reste coupée depuis le 4. Le gouvernement revendique 1 860 combattants ennemis « neutralisés », chiffre invérifiable ; pour Farea al-Muslimi, de Chatham House, le Yémen est au seuil d’une guerre totale. Tout dépendra des tribus du Nord : celles-ci attendent des gains durables avant de choisir leur camp.

AP Photo/Osamah Abdulrahman

Des images qui seront imputées à Riyad

La victoire a ses images, et elles accablent : une vidéo diffusée par un officier se réclamant de l’armée nationale montre un blindé roulant sur des combattants houthis en déroute le long du détroit. CNN en a authentifié le lieu, mais ni la date ni les circonstances. D’autres séquences, analysées par Middle East Eye, montrent des hommes renversés alors qu’ils lèvent les bras. Si les faits sont établis, le droit des conflits armés est sans ambiguïté : un combattant qui se rend est hors de combat, le tuer est un crime de guerre. Depuis la dissolution du Conseil de transition du Sud, le 9 janvier, le Royaume solde les formations naguère financées par Abou Dhabi et a budgété près de trois milliards de dollars de salaires yéménites. Il paie désormais des Géants façonnés par un rival : il en hérite les moyens sans la doctrine, la responsabilité politique sans la paternité militaire.

« Il paie désormais des Géants façonnés par un rival : il en hérite les moyens sans la doctrine, la responsabilité politique sans la paternité militaire. »

En parallèle, Washington a repoussé les demandes répétées du prince héritier et a affirmé fournir uniquement des renseignements et des ciblages, mais aucune frappe. Ainsi, selon CNN, plus d’une centaine de conseillers militaires américains appuient la campagne saoudienne depuis septembre. Le pacte de La Mecque a pris le relais, mais son ambiguïté éclate : un haut gradé pakistanais a affirmé au New York Times que des chasseurs pakistanais frappaient les Houthis. Islamabad a démenti, qualifiant l’information de « fabriquée », tout en confirmant la présence de ses militaires dans le Royaume, où quelque 8 000 hommes ont été déployés au printemps. Le même officier jugeait improbable un combat direct, le Pakistan voulant ménager l’Iran. Ankara est plus catégorique : le pacte n’est pas un accord d’attaque. On pourrait résumer ce pacte ainsi : Islamabad garde la frontière, Ankara la doctrine et Riyad fait la guerre. La visite à Riyad, le 29 septembre, du vice-président émirati Mansour ben Zayed ouvre une réconciliation dont Abou Dhabi fixera le prix. Or Riyad défend un État unitaire, quand Abou Dhabi ne tient pas l’unité yéménite pour nécessaire.

« Islamabad garde la frontière, Ankara la doctrine et Riyad fait la guerre. »

Yanbu, le pari français

Le 24 septembre, Emmanuel Macron annonçait l’envoi à Yanbu de « soldats, radars et systèmes de défense » pour « protéger ce site », sans entrer dans le conflit. La presse évoque un dispositif qui s’appuierait sur des radars tridimensionnels et des batteries antiaériennes, ainsi que deux frégates et deux chasseurs de mines qui servent en mer sous la bannière d’Aspides. Le calcul est triple : énergétique, Yanbu étant le débouché du brut saoudien ; politique, un crédit à Riyad quand Washington se dérobe ; et stratégique, Djibouti faisant face au détroit.

Cependant, l’ultimatum houthi aux sites pétroliers change la nature du pari : des soldats français protègent désormais une cible explicitement désignée. La formule « protéger un site, non faire une guerre » épouse la doctrine pakistanaise ; elle tiendra tant qu’aucun missile n’aura été intercepté par une batterie française.

L’Europe au pied du détroit

Lufthansa suspend ses vols vers Riyad jusqu’au 16 octobre ; l’Agence européenne de la sécurité aérienne recommande d’éviter une partie de l’espace saoudien jusqu’au 16 novembre. Le Brent, qui a atteint en moyenne 114 dollars en septembre selon l’administration américaine de l’énergie, oscillait autour de 100 dollars à la veille de l’assaut sur Riyad. Le ministre houthi des Affaires étrangères prévient que les combats dans le détroit pourraient affecter le trafic maritime, jusqu’ici largement épargné hors pétroliers saoudiens. Toute menace durable sur Bab el-Mandeb renchérit l’assurance, rallonge les routes par le Cap et prive l’Égypte des recettes de Suez. Or Kaja Kallas cherche encore des navires pour Aspides : le Conseil des affaires étrangères du 12 octobre dira si l’Europe protège ses routes ou les sous-traite.

Trois horizons

À court terme, deux guerres se superposent : une bataille terrestre pour Perim et Mokha, que la coalition peut gagner, et une guerre d’usure aérienne contre l’économie saoudienne, qu’elle ne peut que subir. Le seuil à surveiller est le premier coup au but sur Yanbu : il poserait une sérieuse question du positionnement de Paris. Les autres signaux sont datés : la reprise ou non des vols européens le 16 octobre, la chute de Perim, le ralliement des tribus de Marib et d’al-Jawf…

À moyen terme, le Yémen redevient un gage iranien. Selon Reuters, des officiers des Gardiens de la révolution ont guidé l’offensive houthie de septembre sur la Tihama. Abbas Araghchi annonce une réponse aux propositions américaines sous quelques jours. Plus Ormuz se rouvre, plus Bab el-Mandeb vaut cher pour Téhéran, qui n’a aucun intérêt à laisser tomber ce levier avant d’avoir obtenu la levée du blocus. La paix au Yémen se négociera donc aussi à Doha et à Mascate, sans Riyad.

À long terme, la question est méridionale. Victorieux, les Géants et les forces du Sud consolideront un pouvoir sudiste qu’Abou Dhabi saura faire valoir. La reconquête de Sanaa exige des combattants que leur propre projet politique détourne de Sanaa. Le coût humain, lui, s’alourdit : l’OMS recensait 959 morts depuis le 6 août, l’OIM plus de 184 000 déplacés.

La profondeur empruntée n’est pas gratuite : elle se paie en conditions, en délais, en imputations. Elle produit une souveraineté conditionnelle d’un type nouveau : non plus la tutelle d’un protecteur unique, mais la dépendance envers une pluralité de prêteurs, chacun maître d’une part de la sécurité saoudienne. Bertrand Badie a décrit l’impuissance de la puissance ; Riyad en expérimente la version rentière. Le Royaume peut louer des soldats, des alliances et des escadrilles, mais il ne peut louer ni la loyauté, ni le temps. Et toute location a un terme.

« Le Royaume peut louer des soldats, des alliances et des escadrilles, mais il ne peut louer ni la loyauté, ni le temps. Et toute location a un terme. »

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À propos de l’auteur
Loÿs de Pampelonne

Loÿs de Pampelonne

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux en relation internationales, spécialiste de l’Irak et des minorités (kurdes, chrétiens d’orient..)