Quand Charles de Gaulle franchit le Rubicon

20 juin 2020

Temps de lecture : 8 minutes
Photo : L'appel du général de Gaulles à poursuivre le combat en France, depuis Londres, le 18 juin 1940
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Quand Charles de Gaulle franchit le Rubicon

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Il y a 80 ans, la France a subi la plus grande humiliation de son histoire. Entre mai et juin 1940, elle a été mise à genoux par une Wehrmacht allemande qui a réalisé en 43 jours seulement ce que l’armée du Kaiser n’avait pas pu réaliser en quatre ans.


 

Article paru dans Law & Liberty. Traduction de Conflits.

Ce qui est peut-être encore plus choquant, c’est la rapidité avec laquelle les dirigeants français se sont adaptés à leur nouvelle situation. Dix-sept jours après que la France ait signé un armistice avec l’Allemagne, son Assemblée nationale a effectivement dissous la Troisième République et accordé les pleins pouvoirs au héros de la Grande Guerre, le maréchal Philippe Pétain. Le 30 octobre 1940, le lent glissement de la France de Vichy vers la collaboration avec le régime d’Hitler devient officiel lorsque Pétain déclare à la radio : « J’entre aujourd’hui sur le chemin de la collaboration ». 27 jours plus tôt, Vichy avait promulgué la première de plusieurs lois antisémites, un processus juridique qui a abouti à ce que des fonctionnaires français aident à déporter des Juifs vers des camps de la mort à l’Est.

En dépit des mythes de l’après-guerre, il ne fait aucun doute que la population française a soutenu Pétain de manière écrasante jusqu’en 1941. Au fur et à mesure que la prise de conscience que l’Allemagne pourrait ne pas gagner la guerre s’intensifiait et que l’occupation de la France devenait plus dure, une résistance organisée se développa. Mais ceux qui ont choisi de résister dès le début étaient peu nombreux. Ceux qui ont tout mis en danger – carrière, famille, réputation – étaient encore moins nombreux.

La vie de chacun implique des choix libres qui s’avèrent décisifs pour tout le reste. Le 18 juin 1940, un obscur général français a fait un tel choix en livrant une émission de 360 mots sur la BBC. Ce qui est connu sous le nom de L’appel du 18 juin est le Rubicon personnel de Charles de Gaulle. Rien ne serait plus pareil pour lui ou pour la France.

De Gaulle n’était pas un inconnu

Bien que l’émission de De Gaulle soit la première fois qu’il adresse directement à la nation française, elle ne marque pas son entrée dans la vie publique. Au cours des années 1930, de Gaulle avait mené une campagne concertée pour préparer son pays à la menace émanant d’une Allemagne renaissante. D’une part, il a écrit des articles et des livres comme Vers l’Armée de Métier (1934). Il s’agissait de développer une force blindée professionnelle comme fer de lance de l’armée française. Tout en suscitant des louanges de tout l’éventail politique, le livre a attiré les critiques de la gauche radicale. C’est en partie parce qu’elle restait méfiante à l’égard des officiers de carrière catholiques conservateurs comme de Gaulle, que beaucoup de membres de la gauche française considéraient comme hostiles à la République. Mais la gauche considérait également que la proposition de De Gaulle de professionnaliser une grande partie de l’armée était contraire à la tradition révolutionnaire d’une levée en masse des conscrits.

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Les tentatives de persuasion de De Gaulle impliquaient également de rejoindre un cercle intellectuel parisien influent qui gravitait autour d’un officier juif de l’armée à la retraite, Émile Mayer. Il avait été mis à la retraite en 1899 pour avoir défendu un autre officier juif, le capitaine Alfred Dreyfus, qui avait été condamné à tort pour trahison dans les années 1890. Le groupe de Mayer comprenait des journalistes, des libéraux, des intellectuels, des socialistes et des non-conformistes, dont beaucoup étaient bien placés pour façonner la politique et l’opinion publique.

De Gaulle n’hésite pas non plus à faire directement pression sur les hommes politiques. Il était tout aussi disposé à parler à Léon Blum, également juif et qui devint le premier chef de gouvernement socialiste de France en 1936, qu’à l’homme politique libéral et conservateur anti-apaisement, Paul Reynaud. C’est ce dernier, alors qu’il était chef du gouvernement entre mars et juin 1940, qui a nommé de Gaulle sous-secrétaire d’État à la Guerre le 5 juin, alors que l’ampleur du désastre engloutissant la France devenait évident.

De Gaulle a passé les onze jours entre le 5 et le 16 juin à livrer une bataille perdue d’avance contre les défaitistes du Conseil des ministres, dont son ancien patron, le maréchal Pétain. De Gaulle se rend également à Londres pour des consultations avec le gouvernement britannique et a de longues discussions avec le commandant en chef de l’armée française, le général Maxime Weygand, qui est convaincu qu’un armistice est inévitable. De Gaulle se rend compte que la partie est perdue lorsque Reynaud démissionne le 16 juin et que Pétain est nommé chef du gouvernement avec pour mandat de rechercher des accords avec l’Allemagne.

Ce que de Gaulle a fait ensuite est extraordinaire et, dans un sens, totalement hors de son caractère. Bien qu’il soit déjà connu pour son indépendance d’esprit, de Gaulle avait un passé social, militaire et religieux qui vénérait l’autorité, la discipline et la hiérarchie. Mais au lieu d’accepter la victoire des ministres pro-armistice, il embarque dans un avion pour Londres avec son aide de camp, le lieutenant Geoffroy Chodron de Courcel, et un général britannique, Edward Spears, le matin du 17 juin. Il emporte deux valises, 100 000 francs donnés par Reynaud, les clés d’un appartement londonien et une vague idée de l’endroit où se trouve sa famille.

Le même jour, Pétain s’adresse au pays en déclarant qu’il va chercher à obtenir un armistice avec l’Allemagne. En arrivant à Londres, de Gaulle rencontre Winston Churchill qui accepte la demande de De Gaulle de faire sa propre émission sur les ondes de la BBC. Le cabinet britannique accepta, mais seulement après un important travail de lobbying. Après tout, la Grande-Bretagne n’avait pas encore rompu ses liens avec le gouvernement français. Donner une tribune à de Gaulle était donc un risque. Mais la prise de risques devint rapidement l’ordre du jour.

L’inoubliable discours que peu de gens ont entendu

De Gaulle a passé la matinée du 18 juin à rédiger ses remarques pour l’émission. Peut-être a-t-il réalisé qu’il ne pouvait pas supposer qu’il aurait un accès régulier à la BBC. En tout cas, il était déterminé à faire passer ses points de vue le plus succinctement possible. À 18 heures, heure de Londres, de Gaulle arrive à la BBC pour enregistrer son discours. Il n’a duré que quatre minutes. La BBC diffuse son discours à 20 heures, heure de Paris.

Le discours a été rediffusé à plusieurs reprises dans les 24 heures suivantes. Mais personne en France ne l’a entendu. La BBC n’a même pas conservé l’enregistrement proprement dit. Mais l’important n’était pas que l’émission ait été entendue. Son importance résidait dans le fait que quelqu’un avait fait un tel discours à un tel moment.

Le discours de De Gaulle a fait trois choses. D’abord, il a analysé ce qui s’est passé en France. Selon de Gaulle, c’est l’incapacité à prendre au sérieux les développements de la technologie et de la stratégie militaires qui a rendu l’armée française sérieusement non préparée à la guerre moderne. Pour les rares personnes au courant, il s’agissait d’une critique pointue de la direction militaire et politique de la France – y compris Pétain. Ils avaient négligé de s’acquitter de leur responsabilité la plus fondamentale, à savoir défendre le pays contre les agressions étrangères. Mais cela impliquait également que la défaite de la France n’était pas le résultat d’un défaut fondamental de la part du peuple français.

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Deuxièmement, de Gaulle offrait un espoir et une voie à suivre. Oui, une catastrophe s’est abattue sur la France, mais il ne s’agit pas nécessairement d’une défaite durable. « Parce que la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule », a-t-il répété. Elle possédait, a rappelé M. de Gaulle, un vaste empire colonial d’où l’on pouvait mener une guerre contre l’Allemagne et l’Italie. De plus, la Grande-Bretagne et son empire encore plus grand étaient toujours en lutte. Surtout, souligna de Gaulle, il y avait la grande puissance industrielle encore inexploitée de l’Amérique. En bref, il invitait ses auditeurs à considérer la lutte perdue en France dans une perspective globale. « Cette guerre n’est pas, » a dit de Gaulle, « décidée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale« . Ces mots revenaient à demander à chacun – en particulier aux soldats et aux civils français peu enclins à se rendre mais luttant pour envisager d’autres options – de penser stratégiquement et hors des horizons de l’Europe continentale.

Troisièmement, et c’est le point le plus important, l’appel de De Gaulle avait un fondement moral. Nous le constatons dans l’avant-dernière phrase. « Quoi qu’il arrive », disait de Gaulle, « la flamme de la résistance française ne doit pas être éteinte et ne sera pas éteinte ».

Il convient de réfléchir à ce que de Gaulle entendait par « ne doit pas » et « ne s’éteindra pas ». Par « ne doit pas », de Gaulle faisait appel à l’honneur de ses compatriotes. L’honneur est ici mieux compris comme le respect de soi. Céder, c’est perdre le respect de soi et s’engager dans une voie qui, dans le cas de Vichy, s’est avérée très déshonorante.

La « volonté » de De Gaulle était différente. Il demandait à la France de faire ce qu’il faisait : faire des choix libres et agir. Où qu’ils se trouvent, les Français ont l’obligation de continuer à se battre – plus précisément, de résister – contre un ennemi avec lequel aucun compromis n’est possible. Les mots étaient peut-être les seules armes dont disposait de Gaulle le 18 juin, mais il a fait en sorte que chacune d’elles compte.

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Une légitimité durable

Le discours de De Gaulle s’est conclu par une remarque apparemment désinvolte : « Demain, comme aujourd’hui, je parlerai sur Radio Londres. » En apparence, cela a une qualité de fait. Mais il faut rappeler que le gouvernement britannique n’avait pas autorisé de Gaulle à prononcer d’autres discours sur la BBC. Il ne lui avait même pas accordé de reconnaissance, et encore moins un spot de diffusion régulier. En fait, de Gaulle n’avait aucun statut officiel aux yeux de la Grande-Bretagne jusqu’au 28 juin, date à laquelle Churchill l’a décrit comme « le chef des Français libres, où qu’ils soient ». Le jour précédent, le gouvernement français a ordonné à de Gaulle de rentrer chez lui pour répondre aux accusations de désobéissance. Son refus de le faire marqua le point de non-retour.

La déclaration de De Gaulle selon laquelle il reviendrait à la radio le lendemain a marqué le début de sa longue lutte pour donner corps à ce que signifie la résistance. Pendant les quatre années qui suivirent, cette résistance sembla souvent plus dirigée contre les alliés de De Gaulle que contre l’Allemagne. En effet, il a fallu du temps pour que de véritables Français se rallient à son appel à la résistance. En juillet 1940, seuls 7 000 Français s’étaient engagés dans sa cause.

Il est certain que ceux qui se sont engagés venaient d’horizons souvent très différents. Ils allaient du noble catholique et officier conservateur de l’armée, Philippe Leclerc de Hauteclocque (futur maréchal de France), au juriste juif français de gauche et d’orientation pacifiste, René Cassin (futur prix Nobel et rédacteur de la déclaration des droits de l’homme des Nations unies). Cela dit, il a fallu beaucoup de temps avant que la plupart des Français se rallient à de Gaulle. Aujourd’hui encore, vous pouvez trouver des apologistes de Vichy.

Malgré ces obstacles, de Gaulle n’a jamais douté de la légitimité unique qu’il a acquise en tant que premier dirigeant français à insister publiquement sur le fait qu’il existait des alternatives – bien plus honorables – à un armistice avec l’Allemagne nazie. Toute sa vie durant, de Gaulle invoquera cette légitimité lors de crises. Qu’il s’agisse de remplacer la Quatrième République chancelante en 1958 ou de refuser de céder devant les marxistes radicaux qui tentaient de plonger la France dans le chaos en mai 1968, personne ne pouvait oublier que de Gaulle avait été le premier à dire « non » au déshonneur et « oui » à la résistance. Lorsque de Gaulle a prononcé son discours télévisé dramatique du 23 avril 1961, alors qu’il affrontait des officiers de l’armée qui tentaient un putsch pour préserver la souveraineté de la France sur l’Algérie, il a porté l’uniforme de général pour une raison. Il s’agissait d’évoquer le statut unique que le 18 juin lui avait conféré : une chose que personne d’autre ne possédait.

Charles de Gaulle était, à bien des égards, un homme notoirement difficile. Tout en étant remarquablement prévoyant, de Gaulle a également mal interprété certaines situations tout au long de sa carrière publique. Son traitement des autres, y compris de ses proches collaborateurs, a parfois frôlé la brutalité. Mais le 18 juin 1940, de Gaulle fait quelque chose de spectaculaire. Face à de prodigieuses difficultés et à d’énormes risques personnels, il choisit de défendre l’honneur de son pays. Rien que pour cela, la France et le monde libre lui seront toujours redevables.

 

Podcast. Vérités sur la défaite de 1940. Dominique Lormier

À propos de l’auteur
Samuel Gregg

Samuel Gregg

Samuel Gregg est directeur de recherche à l'Acton Institute à Grand Rapids, Michigan. Il docteur en philosophie morale et économie politique de l'Université d'Oxford. Parmi ses précédents ouvrages, mentionnons For God and Profit : How Banking and Finance Can Serve the Common Good (2016) et Becoming Europe (2013).
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