<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Sarajevo : l’épuration ethnique, au bout du compte

30 juin 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Sarajevo © Pixabay
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Sarajevo : l’épuration ethnique, au bout du compte

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Le nom de Sarajevo est un symbole des crises européennes du xxe siècle. Deux fois on en a parlé, après les coups de feu sur l’archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 qui ont déclenché la Première Guerre mondiale, et pendant toute la guerre civile de Bosnie en 1992-1995. Et une fois, de façon plus sereine, pour les jeux Olympiques de 1984, qui célébrèrent « l’unité et la fraternité » yougoslave et l’esprit international. Sarajevo, qui a retrouvé la paix, est l’étrange capitale d’un État compliqué et précaire.

Sarajevo est une ville récente, fondée par les Ottomans en 1461 (son nom turc signifie « palais », avec une désinence slave). La ville, située dans une vallée étroite entourée de montagnes débouchant sur un plateau, est un carrefour de routes commerciales entre l’Orient, l’Adriatique et l’Europe centrale, dans une région riche en ressources et réputée agréable à vivre.

Identité bosnienne, ensemble mais séparés

Une partie des Bosniens (1) et la Communauté internationale défendent une identité bosnienne multiculturelle en raison du cadre territorial relativement stable de la région depuis la conquête ottomane (eyalet sous les Turcs, pays d’empire dans l’Autriche-Hongrie, république fédérée dans la Yougoslavie communiste, État indépendant reconnu au plan international dans ces mêmes frontières depuis 1992). Sarajevo en serait le symbole.

Paradoxalement, les Bosniaques revendiquent comme leur une Bosnie indépendante qui n’a été un État (faible) qu’au temps du royaume chrétien, avant la conquête musulmane. Du xve siècle à 1992, elle a toujours été sous une domination extérieure. Elle est aujourd’hui sous celle d’un Haut Représentant de l’Union européenne (un Autrichien) et des forces de l’EUFOR (dont les commandants sont un Autrichien et un Hongrois). L’identité bosnienne a été promue par les Austro-Hongrois et le régime communiste.

 

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Les Turcs ont fait de Sarajevo une ville de garnison et un centre commercial prospère. Ils y apportent leurs activités (le marché), leurs mœurs et leur mode de vie, construisent mosquées (une centaine), écoles coraniques, caravansérails, qui font le pittoresque de la vieille ville. Les propriétaires nobles se sont convertis à l’islam pour jouir de privilèges, et éviter d’être exterminés. Il y a eu des métissages, beaucoup de patronymes sont d’origine turque. La population chrétienne (orthodoxes et catholiques s’identifiant au xixe siècle aux Serbes et aux Croates) est tolérée mais discriminée (il y avait peu d’églises, et petites). Il y avait aussi une communauté juive espagnole établie par les Turcs, au point qu’on a qualifié la ville de « Jérusalem de l’Europe ». La ville est, comme le pays, une colonie ottomane, consécutive à une conquête militaire, où les musulmans sont privilégiés.

Cela change en 1878. Sous les Habsbourg, puis dans la Yougoslavie indépendante, Sarajevo s’ouvre à l’Europe. Les premiers créent une deuxième ville, moderne, européenne (voirie, poste, université, musées, casernes, magasins, hôtels, cafés, brasseries). Les voyageurs s’émerveillent de cette rencontre entre l’Orient et l’Occident ; les gilets et les costumes, les fez et les melons, les voiles des femmes et les toilettes de Vienne et de Paris, et les nombreux uniformes. Les communautés se rencontrent le jour pour les affaires et se replient ensuite dans leurs quartiers. L’assassinat de l’archiduc autrichien par Princip, un nationaliste bosno-serbe, en 1914, suscite un pogrom des habitants catholiques et musulmans contre les orthodoxes. Son monument près du lieu du meurtre, érigé au temps de la Yougoslavie après la démolition de celui de François-Ferdinand, a été retiré depuis. Il y a néanmoins un musée.

Sarajevo n’a jamais été la capitale d’un État indépendant avant 1992 (on l’a proposée pour être celle de la nouvelle Yougoslavie en 1918, en raison de sa position centrale, mais ce fut Belgrade). C’est Tito qui est à l’origine, directement ou indirectement, de la situation actuelle. En 1945, le dictateur communiste crée une république de Bosnie-Herzégovine dans la République fédérale socialiste de Yougoslavie. En 1968, il reconnaît une troisième nationalité slave, tardive (les Musulmans, avec un « M » majuscule), à côté des Serbes et des Croates de la république. Le tout tient grâce au pouvoir communiste.

Le système titiste contient le germe de la fragmentation des économies et des structures politiques entre les républiques fédérées, qui provoquera l’éclatement de la Yougoslavie fédérale après 1989. Mais la Bosnie-Herzégovine, avec ses trois nationalités, est elle-même une mini-Yougoslavie. Au cours de la guerre civile (1992-1995), Sarajevo devient le centre/capitale et le QG du gouvernement bosniaque en guerre avec les Serbes bosniens, qui ont le leur à Pale, aux environs.

C’est donc l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine en 1992 qui a déclenché la guerre civile et le siège de la ville, les Serbes de Bosnie étant opposés à un État où, séparés désormais par une frontière internationale du reste de la nation serbe, ils seraient réduits à l’état de minorité privée du droit à l’autodétermination dont ont bénéficié les autres.

 

Le long siège de Sarajevo par les forces des Serbes de Bosnie (44 mois, de 1992 à 1995) a été une cause célèbre des médias et des élites intellectuelles et artistiques de l’Occident, en même temps que des pays islamiques, qui ont appelé à une aide humanitaire, à la levée de l’embargo sur les armes et à des bombardements contre les Serbes pour des raisons « humanitaires », finalement réalisés en 1995 (les premiers en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale).

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Le philosophe français Bernard-Henry Lévy (« notre guerre d’Espagne », « la lutte contre la barbarie et le fascisme ») y amena le président Mitterrand, fit un livre, des conférences et des films, fut reçu à la Présidence, échappa aux balles, tenta une Liste Sarajevo (avortée) aux élections européennes de 1994, et fut fait plus tard citoyen d’honneur de la ville. Celle-ci est aujourd’hui très marquée par la mémoire de ce drame, mis en scène dans le décor des rues, les musées, les commémorations… Les impacts de balles sont conservés et peints en rouge. Il y a eu une journée où l’on a aligné 11 500 chaises en plastique suivant le nombre de morts pendant le siège (avec des petites pour les enfants, bougies fleurs, jouets et ours en peluche). Des monuments, des plaques et des portraits (« les Romeo et Juliette de Sarajevo »). Il y a des tours organisés et un War Hostel pour les touristes qui veulent revivre les conditions des assiégés (les tirs d’obus sont seulement enregistrés, ce qui nuit au réalisme).

Homogénéisation ethnique : Sarajevo aussi

Depuis la guerre civile, le mélange territorial historique relatif du pays (avec zones majoritaires pour chacune des trois nations, régions mixtes, peau de léopard de villages monoculturels, et une concentration des musulmans dans les villes) a laissé la place à une homogénéisation ethnique du territoire plus marquée, et reconnue de facto par les accords de Dayton en 1995.

Ces accords prévoyaient une ville multiethnique. Ce n’est pas cela. Naguère multiculturelle à majorité musulmane (49 % de Musulmans, 30 % de Serbes, 7 % de Croates, et 16 % de « Yougoslaves » et autres en 1991), la ville est aujourd’hui (2013) quasi homogène (81 % de Bosniaques musulmans, moins de 5 % de Croates catholiques et moins de 4 % de Serbes orthodoxes, qui étaient le groupe le plus nombreux entre les deux guerres). Les mariages mixtes ont diminué. En dépit de l’image de diversité culturelle, il n’y a plus que 10 % d’« autres » (surtout dans le centre).

Les Serbes de Bosnie n’ayant pas réussi à obtenir un partage sur le modèle de Jérusalem ou de Nicosie, le canton appartient désormais à la Fédération de Bosnie-Herzégovine (croato-musulmane) dont elle est aussi la capitale. Seuls quelques faubourgs au sud-est de la ville sont dans la Republika Srpska, l’autre entité fédérée : c’est « Sarajevo-Est » (95 % de Serbes). Le co-président serbe du pays a réclamé un pont reliant le quartier de la Présidence (en FBiH) à Sarajevo-Est (RS), pour raison de sécurité.

 

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Le centre est un peu plus divers. Des intellectuels, des artistes (mais le cinéaste Kusturica s’est établi en Serbie), des employés des organisations internationales sont restés par « yougo-nostalgie » (les communistes), haine du nationalisme serbe ou croate, engagement pour les valeurs de tolérance, de multiculturalité et d’ouverture au monde promues par l’Union européenne.

Le parti SDA (Parti d’Action Démocratique), conglomérat de libéraux, de nationalistes et d’islamistes, domine largement dans la ville, mais il est contesté par les sociaux-démocrates et de nouveaux petits partis « citoyens » (récemment une coalition dans le canton a remis en cause l’obligation du choix d’une des trois langues à l’école, depuis que l’idéal d’une langue commune serbo-croate a éclaté en trois langues séparées quoique très proches).

Multiculturalisme et islamisme

Sarajevo aujourd’hui est un condensé de contradictions. Une réputation de multiculturalité, qui a des racines anciennes mais une portée relative, est soutenue avec ténacité par la Communauté internationale et les ONG, et vendue avec succès par les autorités et les guides touristiques aux touristes toujours fascinés par cette ville pittoresque, où « l’Orient rencontre l’Occident » et où des hauteurs on aperçoit les minarets, et (plus difficilement) les clochers et les synagogues, où l’on entend tour à tour l’appel du muezzin et les cloches des églises, où l’on peut déguster un café turc ou une bière, se perdre dans le vieux bazar comme en Turquie et fréquenter les lieux branchés comme en Europe. Cela attire les touristes occidentaux, mais aussi ceux venus des pays musulmans. La toponymie devient plus bosniaque. Une école a pris le nom d’un penseur musulman nationaliste collaborateur des Allemands et fusillé par les communistes. Mais la mémoire des Partisans et de Tito est préservée.

Depuis quelques années, certains s’inquiètent des progrès de l’islamisme. De petits groupes salafistes mènent des actions charitables. Les djihadistes bosniaques revenus du Levant sont plutôt dans les villages de la FBiH, mais des combattants venus des pays islamiques au secours de leurs frères bosniaques en 1992-1995 sont restés. Le voile des femmes (interdit en 1950) est très minoritaire mais progresse. Malgré la visite de deux papes, l’archevêque catholique de Vrhbosna (le nom de Sarajevo avant la conquête ottomane) s’est plaint du recul de la tolérance envers les chrétiens. En 2000 a été inaugurée la mosquée du roi Fahd (avec bibliothèque et salle de gym), cadeau de l’Arabie Saoudite, la deuxième d’Europe par sa taille après celle, nouvelle aussi, de Tirana. Une autre a été offerte par l’Indonésie. Des tours de bureaux et des centres commerciaux (sans alcool) sont construits par les pays du Golfe.

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La Turquie est aussi très présente. Par solidarité musulmane et néo-ottomanisme, le pays a soutenu la lutte des Bosniaques dans la guerre civile par la diplomatie, la propagande, l’argent et les armes en contrebande. Le président Erdogan fait fréquemment des visites à « Saraybosna » (comme la nomment toujours les Turcs). Appuyant le SDA de la famille Izetbegovic, ses amis (le père a été le premier chef d’État de la Bosnie en guerre et le fils en est le chef), parti-frère de l’AKP, la président Erdogan a appelé récemment à la révision des accords de Dayton. Une Bosnie unitaire, du fait de la croissance démographique des musulmans (51 % actuellement), minoriserait à terme les Croates et les Serbes (qui redoutent un processus à la Kosovo). Le SDA a aussi contesté en justice le nom de la République Serbe, qu’il estime discriminatoire.

Une capitale qui divise

Sarajevo est donc la capitale déséquilibrée d’un pays divisé (trois peuples, deux entités fédérées). Aujourd’hui, à part les milieux attachés à l’image du passé (ottoman, austro-hongrois ou communiste) et au mode de vie moderne, seuls les Bosniaques s’identifient avec la ville qu’ils ont défendue avec succès et dominent désormais.

Quel avenir pour cette « ville de la tolérance et de la haine » ? En raison de la présence musulmane, le partage de la Bosnie entre la Serbie et la Croatie n’a pas été possible. Logiquement, Sarajevo ne pourrait devenir une vraie capitale pour tous les habitants de la Bosnie que si les trois identités nationales s’effaçaient avec le temps devant une identité bosnienne commune et consensuelle (c’est le vœu des Occidentaux, d’une partie des Sarajéviens et d’une minorité du reste du pays). L’autre scénario serait que Sarajevo devienne la capitale d’une Bosnie plus majoritairement musulmane. Comme Tirana en Albanie ou Pristina au Kosovo. D’autres drames pour la ville en perspective.

 


  1. On appelle Bosniens les habitants de la Bosnie et Bosniaques les musulmans du pays.
À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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