« Allez les verts ! », le stade Geoffroy Guichard

12 juillet 2021

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« Allez les verts ! », le stade Geoffroy Guichard

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Le tourisme de stades s’apparente à celui des champs de bataille : il faut être capable de dépasser la vision physique instantanée, de recréer mentalement l’état des lieux d’origine et de se laisser gagner par la nostalgie des instants d’exception, de sentir le souffle de l’histoire en imaginant des mouvements, un paysage visuel et sonore… Cela suppose aussi une connaissance approfondie de ce qui a été vécu en ces lieux où se sont concentrés, en un moment particulier, tant d’émotions collectives et de destins individuels, donc une forme de culture certes spécialisée, mais authentiquement populaire.

Ainsi, impossible de ressentir quoi que ce soit en visitant le stade Geoffroy-Guichard si vous ignorez tout des rencontres européennes dont il a été l’écrin, si vous n’avez jamais vécu vous-même, ou au moins vu à la télévision, en direct ou en rediffusion, la folie qui s’emparait des 40 et quelques mille personnes autour de la pelouse, et des joueurs de l’équipe locale, transcendés dans ces grandes occasions, les rendant capables de folles « remontadas » à une époque où le mot n’existait pas, car les références en football ne parlaient plus guère espagnol, mais anglais, allemand, italien, voire portugais ou hollandais. Impossible de comprendre ce lieu sans avoir en tête les images d’une équipe descendant les Champs Elysées au lendemain d’une finale pourtant perdue, au milieu d’une foule dépassant largement la population de l’agglomération stéphanoise – un spectacle qu’on ne reverra plus avant la finale, gagnée cette fois, de la coupe du Monde de 1998.

Le stade porte le nom du fondateur, en 1898, du groupe de distribution Casino, qui donna ses couleurs au club – maillot et bas verts, short blanc. L’AS Saint Étienne (ASSE) est en effet issue du club sportif de l’entreprise et a été fondée en 1933 par Pierre Guichard, le petit-fils de Geoffroy, qui lança aussi la construction du stade et choisit comme successeur à la tête du club, en 1961, Roger Rocher, un entrepreneur local, qui devait l’emmener au sommet. Comme l’entreprise Casino fut innovant dans la distribution, initiant le principe de la marque de distributeur et l’inscription des dates limites de consommation sur ses produits, l’AS Saint Etienne fut un modèle pour le football français de la fin des « Trente Glorieuses ».

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« L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme » (V. Hugo)

Les historiens et les militaires le savent bien : une bataille ne se détermine pas par l’anéantissement physique d’un adversaire, mais par l’effondrement psychologique qui pousse une des armées à rompre le combat, rendant éventuellement plus aisé son massacre par l’ennemi. A Waterloo, l’échec français se transforme en déroute quand, vers 20h, l’impensable se produit : « la Garde recule ! »

Il en est de même en sport. Après une finale de coupe du Monde perdue en 1958, le football français s’était accoutumé à être « champion du monde des matches amicaux ». Les joueurs, parfois brillants, semblaient incapables de vaincre les meilleures équipes en compétition, qu’elles soient de club ou nationales. Depuis le Stade de Reims, finaliste en 1956 et 1958, les clubs français étaient éliminés des coupes d’Europe dès l’automne et assistaient en spectateurs résignés au triomphe des autres, comme cet Ajax d’Amsterdam, vainqueur trois années consécutives (1971, 1972, 1973) de la coupe des champions (ancêtre de l’actuelle Champions’ League) et inventeur d’un football « total » dont s’inspira précisément Robert Herbin, joueur puis entraîneur de l’AS Saint Étienne de cette époque, décédé cette année.

Son équipe va incarner le renouveau et l’espoir, deux notions attachées à la couleur de son maillot. Espoir d’une ambition, car enfin un club français comptait parmi les grands d’Europe : quarts de finale en 1975, 1976 et 1977, demi-finales en 1975 et 1976, et même finale, le 12 mai 1976 à Glasgow. La télévision, alors publique, y était tellement peu habituée qu’elle ne diffusa pas en direct les premiers exploits européens du club : l’élimination du Bayern Munich le 1er octobre 1969 par un cinglant 3-0 après un 0-2 à l’aller ou celle, si improbable, du Hajduk Split le 6 novembre 1974 – battus 4-1 au match aller, les Stéphanois s’imposent 5-1 après prolongations ; le stade y gagne son surnom de « chaudron », sous la plume inspirée de Jean-Jacques Vierne.

À l’inverse, le 17 mars 1976, ce sont 2 chaînes sur les trois existantes qui diffusent le match contre le Dynamo Kiev, malgré le scénario catastrophique du match aller et un score de 2-0 difficile à remonter, face à ce qui était sans doute la meilleure équipe d’Europe à l’époque. Kiev était en effet, à un élément près, l’équipe nationale d’URSS. Après une première mi-temps sans but, les Verts parvenaient à mener 2-0 à l’issue du temps réglementaire et marquaient par le tout jeune (21 ans) Dominique Rocheteau un 3e but, synonyme de qualification, dans des prolongations dantesques que les 22 joueurs, surtout les Stéphanois, finissaient totalement épuisés.

À partir de cette soirée, le football français commença son ascension jusqu’à l’apothéose de 1998, grâce à l’émergence d’une nouvelle génération de joueurs, dont Rocheteau est un exemple, mais qui eut surtout un leader exceptionnel avec Michel Platini : premier joueur français, depuis Raymond Kopa, à partir dans un club étranger – la Juventus de Turin – il n’avait connu que 2 clubs français : Nancy, sa ville d’origine, et… Saint Étienne, avec qui il remporta son seul titre de champion de France en 1981. Ce fut d’ailleurs l’ultime titre de champion des Verts, après 15 ans d’une large domination des palmarès nationaux : sur ses dix titres de champion de France (record non encore égalé), l’ASSE en décrocha 4 de suite de 1967 à 1970 et trois consécutifs de 1974 à 1976, réalisant au passage 4 doublés en gagnant la coupe de France en 1968, 1970, 1974 et 1975 (avec 2 autres victoires en 1962 et 1977).

Ses succès ultérieurs, le football français les doit aussi à une politique systématique de formation des joueurs, dont Saint Étienne fut, avec le FC Nantes, le précurseur. L’équipe dominatrice des années 1970 était presque exclusivement issue de ce centre de formation : les joueurs, sans avoir un talent fou – moins de la moitié étaient internationaux –, formaient une « phalange » à l’endurance physique travaillée et à la solidarité sans faille, et se connaissaient bien.

C’est aussi ce qui séduisit le public de l’époque, dans une ville qui vivait alors une crise douloureuse. L’opposition « sociale » entre Lyon la bourgeoise et Saint Étienne l’ouvrière est caricaturale[1], mais comme toute caricature, s’appuie sur un fond de réalité. Dès la fin du Moyen-Age, la ville est un centre de métallurgie fine et d’armurerie, qui lui vaudra d’être choisie comme centre manufacturier par le pouvoir royal – c’est la Manufacture d’armes de Saint Etienne, en abrégé MAS, officiellement créée en 1764 et dont la dernière création fut le fusil d’assaut FAMAS, produit de 1979 à 1992 – et d’être rebaptisée « Armeville » au plus fort du zèle antichrétien de la Convention.

Au XIXe siècle, la vocation industrielle s’épanouit avec l’industrie textile, la mécanique et les mines de charbon. La ville voit même la première ligne française de « chemin de fer » avec le tronçon Saint-Étienne – Andrézieux, pour l’évacuation du charbon par la Loire, mis en service en 1827 avec encore une traction animale, puis la ligne Saint Etienne – Lyon par Rive-de-Gier et Givors, première ligne ouverte aux voyageurs payants (1831) et utilisant la locomotive Seguin puisque la concession du tronçon a été attribuée à une société fondée par Marc Seguin[2] et ses quatre frères.  La population passe de moins de 20 000 habitants au début des années 1820 à près de 100 000 en 1855, quand elle devient le chef-lieu du département de la Loire, malgré sa position géographique très excentrée.

De l’apogée à la crise

Les années 1970 correspondent à l’apogée démographique de la ville, qui dépasse alors les 200 000 habitants. Mais c’est aussi le temps de la crise des « vieilles industries » : textile et charbon – le Puits Couriot, le plus important site houiller de l’agglomération, ferme en 1973. Pour la population, le football était incontestablement un dérivatif aux problèmes quotidiens et le comportement de l’équipe, solidaire pour affronter l’adversité et renverser des montagnes, ne pouvait que convenir à ce public – les joueurs de l’époque se souviennent des cris « à la mine ! » descendant des tribunes populaires, qui étaient de simples buttes de terre, quand ils ne montraient justement pas la combativité attendue…

Logiquement, les deux principaux musées de la ville sont le musée du puits Couriot, et le musée des Verts, au stade Geoffroy-Guichard, où trônent notamment les célèbres poteaux carrés de Glasgow, que le regretté Thierry Roland rendit responsable du manque de réussite de l’équipe lors de la finale de 1976, puisqu’ils bloquèrent deux tentatives sur lesquelles le gardien allemand était battu. Mais n’alimentons pas cette autre caricature qui veut qu’en dehors du foot, il n’y ait rien à « Sainté » !

Le patrimoine architectural n’est certes pas exceptionnel, mais la ville a un petit cœur médiéval autour de la place Boivin, avec quelques vieux édifices et des noms de rues pittoresques, comme la rue Mi-Carême. Non loin se trouvent le musée du Vieux Saint Etienne et le musée d’Art et d’Industrie, aux riches collections dans les spécialités stéphanoises : rubanerie et passementerie, armes et cycles. D’ailleurs, l’industrie a su rebondir : le secteur textile comporte quelques fleurons dans la passementerie ou dans les tissus de sécurité pour vêtements professionnels et harnais, ou dans le textile sanitaire à l’image de Thuasne, leader mondial dans le textile médical et sportif. Car la région a toujours été industrieuse, autant qu’industrielle.

En 1887 y fut créée Manufrance, première société française de vente par correspondance, dont le catalogue illustré, d’abord consacré aux vélos et aux armes de chasse avant de se diversifier, a longtemps fait référence dans les campagnes, comme son complément « naturel » : le Chasseur français. Cette revue, née en 1885, était aussi la propriété de Manufrance et permettait aux ruraux, bien longtemps avant l’Amour est dans le pré, de chercher l’âme sœur par ses annonces matrimoniales. Mais aussi de s’informer et de se cultiver, et pas seulement dans les domaines agricole ou cynégétique : on pouvait y lire, dans ses numéros 598 et 599[3], une analyse approfondie de l’insuffisance des ressources allemandes en pétrole pour mener une guerre longue !

C’est aussi un ingénieur stéphanois, Benoît Fourneyron (1802-1867), qui inventa la turbine hydraulique et la conduite forcée. Il avait été l’élève de cette École nationale supérieure des Mines de Saint-Étienne qui figure toujours parmi les « Grandes Mines » des concours d’ingénieurs après classes préparatoires.

Il n’est donc pas immérité que la ville soit érigée en capitale française du design industriel, avec une École supérieure dédiée et une Cité du Design, installée depuis 2009 dans les locaux de l’ancienne MAS, et accessible au public ; la ville organise également une biennale internationale sur ces thématiques – la prochaine se tiendra au printemps 2021 – et héberge un musée d’Art moderne et contemporain riche de plus de 20 000 œuvres, et un planétarium qui fascinera certainement les (grands) enfants. On trouve également à Firminy, à une douzaine de kilomètres de Saint Etienne, un ensemble architectural conçu par Le Corbusier dans le cadre du projet de ville nouvelle « Firminy Vert » voulu par le maire Claudius-Petit ; l’essentiel, dont la plus vaste unité d’habitation collective du Maître (28 000 m² habitables), fut cependant construit après la mort de Le Corbusier, l’église Saint Pierre étant même achevée seulement en 2006 !

Ville et environs

Dernier lieu commun : si la ville est quelconque, les environs sont magnifiques. Là encore, ce raccourci a du vrai. La campagne autour de Saint Etienne offre beaucoup de diversité de paysages et de bijoux architecturaux : plaine du Forez[4] avec ses étangs et ses buttes volcaniques ; monts du Lyonnais, culminant à moins de 1000 m d’altitude, ou du Forez avec leurs paysages et habitats typiques de moyenne montagne (dont les jasseries, fermes d’estive) ; massif du Pilat, entre Rhône et Loire, érigé en parc naturel régional et où se trouve encore une borne de la frontière entre les « trois Gaules » (hors Belgique), utilisée pour le partage de 843 ainsi que plusieurs bâtiments médiévaux, dont la Chartreuse de Sainte Croix en Jarrez, classé parmi les plus beaux villages de France ; les gorges de la Loire et leurs lieux de baignade…

Cet environnement plaisant explique que le sud-Forez soit un lieu idéal d’observation du phénomène de périurbanisation dans notre pays. Car si la ville-centre de la métropole stéphanoise est une des moins dynamiques des grandes aires urbaines françaises, en perdant régulièrement des habitants depuis un demi-siècle[5], la plupart de ces habitants « perdus » se sont en fait déplacés vers les communes alentour, y compris les communes rurales. La croissance naturelle de la région étant toujours positive, c’est bien par un solde migratoire négatif depuis 1975 que l’agglomération a perdu des habitants, y compris sur le territoire de Saint Étienne Métropole, la nouvelle structure administrative intégrant 45 communes, aux trois quarts urbains, pour un peu moins de 400 000 habitants.

Article paru initialement le 5 juillet 2020.

Notes

[1] Signe que l’opposition sociologique n’est pas si forte, les deux villes sont assez proches politiquement : Lyon élit des hommes du centre ou centre-gauche (elle garda pendant 50 ans comme maire le radical-socialiste Edouard Herriot), la région stéphanoise choisit également des modérés, de droite ou de gauche (Aristide Briand fut député de la Loire au début du XXe siècle, Eugène Claudius-Petit, un des fondateurs de l’UDSR où Mitterrand commença sa carrière, le fut au milieu du siècle et fut maire de Firminy, ville plus ouvrière que Saint Etienne). La capitale du Forez eut comme maire les Durafour, père et fils, le second ayant été ministre sous Barre et Rocard, et n’eut qu’un seul maire communiste, de 1977 à 1983. Cette modération politique s’explique sans doute par l’importante immigration polonaise ou italienne, plus sensible au christianisme social qu’à la lutte des classes marxiste.

[2] La famille Seguin est originaire d’Annonay, au nord de l’Ardèche, à quelque 50 km de Saint Etienne, et est apparentée à la famille (de) Montgolfier, propriétaire d’une papeterie et pionnière de l’aérostation. Les 5 frères Seguin, dont l’aîné, Marc (1786-1875), est le plus connu, inventèrent le pont suspendu à haubans métalliques et la chaudière tubulaire, adaptée à des chalands sur le Rhône puis à une locomotive. Leurs descendants créeront le fabricant de moteurs Gnome et Rhône d’où est issue par nationalisation la SNECMA, elle-même à l’origine de l’actuel groupe SAFRAN.

[3] Ces numéros parurent en avril et mai 1940…

[4] Voir l’article sur la Bâtie d’Urfé

[5] La commune atteint un point bas à 170 000 habitants en 2010-2011, revenant à son niveau du début des années 1920 ; elle connaît un léger rebond depuis. Son caractère de ville universitaire lui permet d’avoir une pyramide des âges rajeunie, avec 25% de population entre 15 et 29 ans.

À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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